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Alternative économique : Les filles, les maths et le système soviétique

06 Juin
PHOTO : © iStock/Getty Images
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EDUCATION

MARTIN ANOTA

Depuis les années 1980, à travers le monde, les filles ont fortement réduit (et même inversé) le retard qu’elles ont pu connaître relativement aux garçons en matière d’éducation et investi, notamment pour cette raison, de nombreuses professions où elles pouvaient être jusqu’alors relativement absentes. Il y a toutefois un domaine où les filles restent désavantagées par rapport aux garçons : les mathématiques. Non seulement leurs performances sont moins bonnes dans cette discipline, mais elles restent aussi éloignées des professions utilisant le plus les maths.

Stéréotypes

Deux grandes théories s’opposent pour expliquer les écarts de performances entre filles et garçons en mathématiques. D’un côté, certains estiment que cette inégalité découle de différences biologiques, donc innées. Ils avancent notamment l’hypothèse que les hommes présenteraient naturellement un plus large panel de capacités intellectuelles. Pour d’autres, elle est avant tout culturelle et s’explique par les stéréotypes que véhicule la société1.

En l’occurrence, les filles pourraient aussi bien souffrir de discriminations que d’autocensure : par exemple, elles peuvent penser ne pas être faites pour les maths, si bien qu’elles tendent à se décourager dans cette discipline, mais ce découragement se traduit forcément par de moins bons résultats qui viennent « confirmer » les stéréotypes ; elles peuvent penser qu’elles vont plus facilement réussir dans certains métiers (notamment liés au relationnel, à la santé et à l’enseignement), si bien qu’elles s’investissent davantage dans des activités ou des formations associées à ces professions, comme les langues, la psychologie ou la médecine, etc. L’école elle-même n’est peut-être pas neutre : par exemple, lors des conseils de classes, il serait davantage proposé aux garçons qu’aux filles d’aller en filière scientifique lorsque ces élèves n’osent pas le demander mais que leurs résultats leur permettraient pourtant de le faire [Duru-Bellat, 1990].

Quentin Lippmann et Claudia Senik2 (2018) ont utilisé la division de l’Allemagne en deux blocs, la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’ouest et la République démocratique allemande (RDA) à l’est, comme expérience naturelle pour expliquer les inégalités entre garçons et filles en matière de performances mathématiques. Ils constatent que la mauvaise performance des filles en mathématiques est bien moindre dans les régions qui appartenaient à la RDA que dans les régions ayant appartenu à la RFA.

Des Allemandes de l’Est plus confiantes

Ils relèvent en outre que cet écart s’explique, non pas par des facteurs tels que les différences en matière de conditions économiques, de manière d’enseigner ou d’organisation des classes, mais par les attitudes des filles : relativement à leurs consœurs de l’Ouest, les filles d’Allemagne de l’Est se sentent moins anxieuses et plus confiantes à propos de leurs aptitudes mathématiques et elles font davantage preuve d’un esprit de compétition. Il apparaît en outre que les améliorations des filles en mathématiques ne se sont pas faites au prix d’une détérioration de leur compétence traditionnelle, en l’occurrence celle la lecture. Enfin, en élargissant la focale, Lippman et Senik notent que ces constats ne sont pas propres à l’Allemagne : les inégalités entre les sexes dans les performances économiques sont plus faibles, voire inexistantes, dans les pays qui faisaient partie du bloc soviétique que dans le reste de l’Europe.

En RDA, les filles auraient réduit leurs difficultés en mathématiques parce que les institutions ont cherché à réduire les inégalités entre hommes et femmes

Ce changement de l’attitude des filles face aux mathématiques trouve une explication institutionnelle : en RDA, les filles auraient réduit leurs difficultés en mathématiques parce que les institutions ont cherché à réduire les inégalités entre hommes et femmes. En RDA, comme dans bien d’autres pays du bloc soviétique, l’Etat a fait de l’emploi un droit universel tout autant qu’un devoir, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Il a ainsi mis en œuvre plusieurs mesures visant à rendre compatibles la vie professionnelle et la vie domestique pour les femmes, afin que ces dernières puissent autant s’impliquer dans leur vie professionnelle que les hommes. Ces politiques se sont traduites par une modification des représentations des rôles sociaux associés à chaque sexe. Parallèlement, l’image de l’homme pouvoir de ressources (breadwinner) a pu se renforcer en RFA, notamment avec l’adoption de politiques compliquant l’entrée et le maintien des femmes dans la vie active.

Bien évidemment, Lippmann et Senik ne cherchent pas à démontrer et ne démontrent pas que le modèle soviétique était globalement favorable aux femmes. En revanche, ils aboutissent à deux conclusions particulièrement importantes. D’une part, une grande part des écarts de réussite entre filles et garçons dans les mathématiques découle des stéréotypes de genre. D’autre part, les institutions peuvent modifier ces stéréotypes.

Martin Anota est professeur de sciences économiques et sociales (SES) au lycée René-Descartes, à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne).

  • 1.Marie Duru-Bellat, Marie (1990), L’école des filles ? Quelles formations pour quels rôles sociaux ? ; Ainara Gonzalez de San Roman et Sara de la Rica (2012), « Gender Gaps in PISA Test Scores : The Impact of Social Norms and the Mother’s Transmission of Role Attitudes », IZA, Discussion paper n° 6338 ; Luigi Guiso, Ferdinando Monte, Paola Sapienza et Luigi Zingales (2008), « Culture, Gender, and Math »,  Science, vol. 320 ; Quentin Lippman et Claudia Senik (2018), « Math, Girls and Socialism », IZA, Discussion paper n° 11532 ; Natalia Nollenberger et Núria Rodriguez-Planas (2017), « Let the Girls Learn ! It is Not Only About Math… It’s About Gender Social Norms », IZA, Discussion paper n° 10625.
  • 2.Quentin Lippman et Claudia Senik (2018), « Math, Girls and Socialism », IZA, Discussion papern° 11532, mai.
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2 Commentaires

Publié par le juin 6, 2018 dans femmes, HISTOIRE, sciences, SOCIETE

 

2 réponses à “Alternative économique : Les filles, les maths et le système soviétique

  1. jehaislescookieshaislescookies

    juin 6, 2018 at 10:21

    bref les pays communistes ont été plus efficaces en matières d’égalité des sexes ! et ce sans donner dans les dérives haineuses et hystériques des féministes bourgeoises actuelles !

     
  2. etoilerouge

    juin 6, 2018 at 2:35

    Les féministes bourgeoises actuelles ne se battent pas pour l’égalité mais l’individualisme bourgeois. Que cette classe et ce genre , femme et bourgeoise soit une forme de norme. Point. Rien vis à vis des femmes et filles ouvrières ou paysannes ou de sans emploi depuis tant d’années. L’égalité n’est pas leur but seulement leur seule reconnaissance.

     

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