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Les leçons du 26 Mai pour ceux qui y étaient… et pour les autres !

05 Juin

Marée, barrages, mouvement et organisation

par  pampopularité : 14%

La journée de manifestation du 26 Mai est une expérience dont nous avons tous intérêt à tirer les leçons. Ses initiateurs avaient choisi un vocabulaire marquant, évoquant une « marée populaire » devant élargir la convergence des luttes, démontrer la force grandissante d’un mouvement social capable de faire reculer Macron.
Le résultat est clair. La mobilisation, 250.000 personnes selon les organisateurs, a été inférieure à celle du 22 Mars dernier, 400 à 500.000 [1], et elle est restée très loin des niveaux de mobilisation contre la loi El Khomri (1 à 1,5 million) et encore plus loin des niveaux de 2010 contre la réforme Sarkozy des retraites (6 journées à plus de 3 Millions).

La « marée » du 26 Mai, bien loin d’élargir les mobilisations et donc de renforcer la lutte des cheminots, de la santé ou de la fonction publique contre Macron, a peiné à les rassembler, montrant ainsi que le rapport de forces était largement insuffisant pour faire reculer Macron, surtout sur un mot d’ordre global… Certains voulaient lui « faire sa fête », mais le 26 mai l’a plutôt conforté pour son premier anniversaire de président.

Il est essentiel de comprendre ce constat pour éclairer ses causes et faire des choix tactiques et stratégiques adaptés à la situation réelle, et, ce sera la conclusion, sortir enfin d’une conception très médiatique du mouvement social.

Il faut d’abord éclairer le constat avec lucidité.

Bien entendu, des milliers de militants se sont exprimés avec force, dynamisme, espoir. Après beaucoup de discussions, la CGT a joué le jeu de cette mobilisation décidée par un large collectif d’associations et elle a été effectivement bien présente. Le parti communiste a organisé à Paris un cortège significatif. Sans leur participation, la journée aurait été un échec total.

Pourtant, 61 associations, syndicats et partis politiques avaient partagé l’analyse de la fondation Copernic et de l’association ATTAC, sur le besoin d’une « convergence » de toutes les mobilisations en déclarant ensemble :

Le gouvernement espère que ces mobilisations sectorielles restent isolées et qu’il pourra les défaire les unes après les autres (…) Il se trompe, comme le montre la multiplication des collectifs citoyens en lien avec les salarié.es, les retraité.es et les étudiant.es ainsi que le succès de la solidarité aux grévistes, notamment à ceux de la SNCF. Il s’agit maintenant d’aller plus loin et, toutes et tous ensemble, d’affirmer dans la rue que des alternatives existent.

Dans le respect de nos champs d’interventions respectifs, nous voulons aller au-delà de toutes les mobilisations positives qui existent déjà et rassembler toutes les forces sociales, syndicales, associatives, politiques pour construire et réussir ensemble un grand rendez-vous citoyen. Partout en France organisons le samedi 26 mai une marée populaire pour l’égalité, la justice sociale et la solidarité.

Tous les initiateurs évoquait un évènement historique. Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac, évoquait un « cadre que nous n’avons jamais connu« , un « bien précieux » constitué grâce à la « volonté que chacun se respecte dans ce qu’il est« . Pour Willy Pelletier de la Fondation Copernic, il s’agissait d’une « mobilisation historique« , un « ovni qui n’a jamais été mis en place dans l’égalité de chaque structure« .

Notons qu’au cœur de l’analyse proposée se situe la convergence de toutes les forces à égalité, et le nombre de signataires semblaient montrer effectivement un élargissement prometteur, anarchistes, trotskystes, marxistes-léninistes, communistes, écologistes, socialistes, syndicalistes… [2]

Janette Habel, co-présidente de la Fondation Copernic éclaire cette analyse d’une nouvelle forme de mouvement « Il y a une lassitude à l’égard des journées d’actions traditionnelles, à l’égard des formes d’actions des organisations syndicales traditionnelles. Je pense que cette Marée populaire est très différente. ». Cette conception d’un mouvement sans « direction », sans « mot d’ordre » est hérité des courants « mouvementistes » qui avaient réussi de grands évènements altermondialistes il y a quelques années. Janette Habel « Il n’y aura pas de carré de tête ni de mot d’ordre », « Cette Marée populaire tient d’abord à ce côté démocratique et représentatif de la société aujourd’hui »… Elle confirme l’ambition « La Fondation Copernic et Attac a déjà rassemblé beaucoup de monde mais il faut élargir encore ».

Certains veulent convaincre que la journée a été un succès.

Jean-Luc Mélenchon reprend sous le titre « Marées populaires : de belles initiatives citoyennes !« , le communiqué de Copernic/Attac « Ce sont près de 80 organisations qui, en unissant leurs forces, ont rassemblé des centaines de milliers de manifestantes et manifestants« … Il affirme que « Le bilan de la marée populaire du 26 mai est fécond« , évoquant des cortèges « dans près de 200 villes » qui ont « dans de nombreux cas surpris par leur nombre« . Il considère que « le goût de ce type de rassemblement politico-social s’est découvert, il ne se perdra pas de sitôt« . Il conclut en prédisant « la marée fera des petits« … Le PRCF est plus précis et évoque « plus de 80.000 manifestants à Paris, 65.000 à Marseille et des centaines de milliers dans les plus de 200 manifestations en France« , concluant « c’est bien une première marée populaire qui s’est levée en France ce 26 mai. La rengaine des chiens de garde des médias ne doit leurrer personne. S’ils mordent c’est parce qu’ils ont peur de la colère populaire« …

On se demande pourquoi les chiens de garde auraient plus peur des 250.000 manifestants du 26 mai que des 500.000 que le même journal comptait pour le 22 Mars… Rappelons que en 2006, 2009, et à 6 reprises en 2010, la mobilisation avait dépassé les 3 millions de manifestants, et qu’en 2013 face à Hollande, la mobilisation avait dépassé deux fois le million de personnes.

Mais Pierre Dharréville, député PCF l’affirme « Une colère sociale monstrueuse continue de s’exprimer dans le pays, on travaille à l’unité depuis plusieurs semaines et il y a la possibilité d’un très large rassemblement ». Et il croit même sentir le vent du boulet pour Macron « On voit bien que le gouvernement et le Président de la République sont un peu en difficulté cette semaine ». Même Charles Hoareau dans Rouge Midi, comparant le 5 et le 26 Mai considère « qu’on est incontestablement dans une marée montante » et dénonce toute critique des formules qui seraient « un bien mauvais procès qu’on laissera à celles et ceux qui ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur soulagement par des rires nerveux, rires d’autant plus bruyants que leur peur est plus grande ». Je pense sincèrement que Charles se trompe complètement en ne reconnaissant pas ce que la masse des ouvriers et employés ressentent, le gouvernement, la bourgeoisie n’ont vraiment, vraiment pas peur… J’espère que Ruffin, qui n’a jamais hésité à dire ce que les gens d’en bas ressentent même quand c’est politiquement incorrect, fera un reportage au cœur du peuple qui a regardé la marée populaire de loin…

Il faut cependant bien dire quelque chose sur la suite et on sent que la marée se cherche. L’Humanité écrit « marée populaire ». Les organisateurs cherchent de nouvelles pistes où atterrir ? Sans opter pour une nouvelle manifestation, les initiateurs du 26 mai ont décidé de poursuivre le « travail engagé ».

A l’inverse, tous les défenseurs du système se réjouisse de ce niveau de mobilisation, même Marianne évoque la « marée basse », confortant le premier ministre qui parle d’un « petit coefficient de marée » et le gouvernement comme toutes les forces de droite affirme avec détermination « on continue »…

JF Kahn dans le point fait mine de s’interroger :

Le contexte était, à priori, des plus favorables : baisse de popularité de l’exécutif, prolifération des mouvements sociaux, accumulation des rejets, montée des mécontentements, convergence des aigreurs, exacerbation des corporatismes et aussi, ici et là, déchaînement des rages, explosion de radicalités chauffées à blanc. Pourquoi alors une telle contre-performance ?

Quelle analyse de la situation sociale et politique ?

Notons la réponse du politologue Arnaud Benedetti, auteur de « Le coup de com’ permanent » :

Car le moment, aussi flamboyant soit-il, disruptif par bien des aspects, se fracasse sur la réalité d’une humeur et d’un temps bien plus disposé à une révolution de type conservatrice que de type sociale. 2018 n’est pas 1968, ni 1848 mais bien plutôt 1958, c’est-à-dire un mixte de volonté d’autorité et de réforme. Force est de constater qu’à ce stade et sans pour autant avoir fait la démonstration de son efficience, le macronisme occupe cette place…

Qu’on partage ou pas cette analyse, elle nous renvoie à une question fondamentale. Quelle analyse du rapport de forces faisons-nous ? Quelle est la situation sociale, économique et politique de la France au juste ? Quelle sens historique donnons-nous à la réussite du « coup Macron » en 2017 ? Quelles sont les forces sociales qui l’ont choisi, quelles sont celles qui l’ont accepté par défaut ? Et quelles sont les forces sociales les plus déterminées à le combattre ? Et pour quels objectifs politiques et sociaux ?

Il y a une réponse vague comme la marée qui imprègne toutes les organisations participantes, y compris malheureusement le PCF, et que résume l’expression des « 99% »… Une lecture du monde où il y a une toute petite minorité de profiteurs du système, les 1%, et une immense majorité, un « peuple » des perdants qui ont objectivement intérêt à se rassembler, les « 99% ». La victoire de Macron ne serait effectivement qu’un « coup de com », et les conditions objectives d’une révolution seraient là, comme l’affirmait Mélenchon pendant sa campagne de 2017.

La formule de la marée populaire correspond à cette lecture de la réalité sociale. Sauf qu’elle fait totalement l’impasse sur toute analyse de classe de la réalité sociale, qui montre que les 1% eux-mêmes sont à différencier entre les 0,01% qui contrôlent l’essentiel du capital, et les cadres dirigeants de l’économie, et surtout, que les 99% sont une réalité complexe, contradictoire, divisée, un ensemble de classes sociales aux intérêts parfois opposés entre économie mondialisée et économie locale, entre rural et urbain, entre statutaires et précaires, entre jeunes et retraités, sans compter les divisions idéologiques que le racisme, le communautarisme, les religions alimentent…

L’intérêt fondamental de toutes ces classes sociales des « 99% » est évidemment de faire reculer le capitalisme jusqu’à le renverser, mais leur intérêt immédiat est souvent au contraire totalement inscrit dans leur mise en concurrence permanente ! Et au cœur de ces 99%, une classe sociale délaissée par le système médiatique se cherche, celle des producteurs, des prolétaires disait-on, qui a pris l’essentiel des coups de la guerre de classes dans ce capitalisme mondialisé arrogant, et qui a perdu le plus gros de sa « conscience de classe » construite au fil de ses luttes et que la révolution d’octobre avait transcendé en démontrant qu’elle pouvait devenir dirigeante…

Tant que nous resterons prisonnier de la pensée mouvementiste des 99%, du discours théorisant la spontanéité du mouvement qui est tout, le refus de toute organisation de combat et donc de toute direction reconnue, de tout mot d’ordre réfléchi pour son impact dans une situation donnée, nous ne proposerons pas d’objectif adapté à la réalité sociale et nous ne surmonterons pas les difficultés historiques à reconstruire une classe ouvrière consciente de sa place dans la production de richesse, et donc pas non plus les difficultés à unir réellement le peuple.

Quelle leçon politique du 26 Mai ?

La première leçon du 26 Mai, c’est que le discours de la fondation Copernic est une impasse, que la multiplication des sigles au bas d’un appel n’est pas une force, que l’émiettement du mouvement politique ne sert que les aspirants à une fonction ou une représentation, qu’à la lutte des places qui recommencent dès que des élections approchent.

Comme le savent beaucoup de syndicalistes, on ne construit pas une force plus grande en rassemblant des mouvements faibles. Il faut renforcer chaque mouvement pour qu’il puisse converger et contribuer au rassemblement. Chacun sait bien dans une manifestation que d’avoir les délégués syndicaux de nombreuses boites est utile, mais révélateur des difficultés quand ils sont presque tous venus seuls de leur boite !

Sur toutes ces questions, les communistes ont une expérience historique que malheureusement, la direction du PCF a jeté aux oubliettes. La mutation et ses suites a enfermé la direction du PCF dans ce « mouvementisme » sans jamais tenir compte de la pourtant longue expérience altermondialiste et de ses échecs. Il est vrai que la fondation Copernic est animée entre autres par de nombreux anciens dirigeants du PCF qui l’ont quitté après avoir échoué à le « refonder », et cherchent toujours comment… « remettre à l’endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers ». Mais pour ceux qui veulent construire une autre société, cet « antilibéralisme » est une impasse qui nous ramène aux socialistes utopiques d’avant Marx… [3]

Une bonne manière de réouvrir le chantier est de reprendre quelques leçons de l’histoire du mouvement communiste qu’évoquait notre regretté camarade Jean Salem aux rencontres communistes de Vénissieux en avril 2016… et qui concluait son intervention par ces mots :

Stop à l’absence de politique. Et avant la lutte électorale, qui est très importante, les véritables luttes et leur nécessaire fédération, leur nécessaire reprise en compte à un niveau politique par une organisation qui possède une doctrine, une doctrine de combat et une organisation, une structure.

Cela devrait conduire les communistes à laisser tomber le vocabulaire « mouvementiste » des marées et de retrouver leur capacité d’organisation, de mise en cohérence, de construction politique. La marée est certes une très grande force, mais c’est une force sans but, sans orientation autre que de remplir l’espace prédéfini par la géographie, avant de s’en retirer… Sa force lui est extérieure, sans organisation, et les civilisations humaines ont su depuis longtemps l’amadouer dans les fjords et estuaires aménagés… Le mouvement social fait face, lui, à un ennemi organisé, mobile, créatif, violent… Il ne peut pas se contenter d’aller là ou la géographie le lui dit, mais il doit être capable de décider où frapper et de quelle manière, d’adapter tactiquement son mouvement à la réalité sociale que lui impose le système dominant…

La leçon du 26 Mai pour tous les militants, c’est l’urgence de construire les mots d’ordre qui aident et élargissent le mouvement social. Pour convaincre des hésitants, il faut formuler clairement l’objectif de lutte, le mot d’ordre adapté à la situation, qui correspond au niveau de conscience et de mobilisation. A l’évidence, il ne peut s’agir aujourd’hui de « faire tomber Macron », mais il peut s’agir par exemple, de le faire reculer sur la réforme du rail avec des objectifs simples et clairs pour le plus grand nombre :
- organiser, de manière contraignante si nécessaire, le transfert de 50% du trafic marchandise de la route vers le rail
- généraliser le statut des cheminots à tout le secteur des transports dans une convention collective qui reprenne les conditions de travail et les avantages sociaux du statut
- un plan d’investissement national dans les petites gares et lignes et la relance du rail passager hors grandes lignes.

Ce devrait être le travail de l’heure de tout ceux qui veulent construire pas à pas une issue politique à la réaction macronienne.

[1Tous les chiffres sont des organisateurs, mais on aurait les mêmes comparaisons relatives avec les chiffres de la police ou des médias

[2Un signe cependant, la page facebook de la « mareepopulaire » est suivi par… 3976 personnes seulement.

[3Il est désolant de voir des marxistes-léninistes s’enfermer pour des raisons tactiques derrière de tels inspirateurs..

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Une réponse à “Les leçons du 26 Mai pour ceux qui y étaient… et pour les autres !

  1. RV

    juin 5, 2018 at 5:21

    Que pensez vous des propositions de Bernard Friot ?

    …/…Il s’agit pour passer de la souveraineté du capital sur le travail à une souveraineté du salariat sur le travail il s’agit d’une part de pousser plus loin le remplacement du marché du travail par le salaire à vie … le déjà là c’est le fait que les fonctionnaires ont un salaire à vie, les retraités ont un salaire à vie, alors il faut mettre évidement des bémols à tout cela, un fonctionnaire territorial a quand même un employeur à travers le maire, des retraité avec des toutes petites pension, on ne peut pas parler de salaire à proprement parler, mais une partie des retraités et des fonctionnaires, en tout ça fait quand même déjà une douzaine de millions de personnes, sont dans uns situation de salaire, lié à une qualification, et qui est à vie, qui est un attribut de la personne … je voudrais bien préciser ce que c’est qu’un attribut de la personne, parce que on est en train de nous faire le coup du CPA en ce moment, je ne sais pas si vous avez vu la conférence sociale va nous faire quelque chose sur le compte personnel d’activité il s’agirait que des droits passent de l’emploi à la personne, mais en aucun cas ce que prévoit ces comptes personnels ce n’est des droits liés à la personne, ce sont des droits liés au parcours sur le marché du travail, consignés dans des comptes individuels, mais en aucun cas ce ne sont des droits liés à la personne, un droit lié à la personne c’est un droit politique irrévocable qui ne dépend pas de la mesure de la contribution que fait la personne à la production, le droit de vote est un droit de la personne, et bien il s’agit que le droit au salaire c’est un droit de la personne c’est à dire un droit politique irrévocable non lié à la mesure de ce que la personne est en train de faire … progressant suivant une évaluation de ce qu’elle a fait … mais une fois que un second ou un troisième niveau de qualification est acquis il est définitif il est irrévocable, nous sommes bien dans un droit de la personne, c’est extrêmement fondamental de poser le salaire comme un droit politique de la personne parce que précisément le capitalisme repose sur l’insécurité permanente dans laquelle nous met le marché du travail. Puisque le marché du travail fait dépendre la reconnaissance sociale de ce que nous produisons, d’un employeur qui possède l’outil de travail et qui décide lui si ce que je fais vaut ou ne vaut pas, il m’embauche, il me licencie …/…

     

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