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Toujours les réflexions d’une péripatéticienne (philosophe du lycée d’Aristote)

14 Mai

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Hier après ma longue marche habituelle, je prends le métro au Vieux port pour rentrer chez moi. Deux jeunes femmes avec de longs voiles colorés,à la tête d’une marmaille de 6 enfants, tous plus braillards les uns que les autres me font face. La rame entière leur jette des regards excédés, la tenue des mères, les enfants bruyants, tout cela révèle des tensions : l’atmosphère générale est de celles qui précédent les pogromes ou à tout le moins un bulletin en faveur du FN. Les deux mères hurlent à peu près aussi fort que leur progéniture en essayant de les calmer, en vain, l’une d’elle flanque une baffe légère à l’aîné, un gros garçon d’environ onze ans. J’interviens:

-madame, il ne faut pas frapper un enfant et j’ajoute, s’il ne connait pas d’autre autorité que les coups, comment voulez-vous qu’il se conduise avec ses enseignants qui ne peuvent pas le frapper eux? Et puis un jour il sera plus fort que vous et vous ne le tiendrez pas.

La jeune femme est charmante, elle m’écoute comme si j’étais sa grand mère avec déférence alors qu’elle aurait pu me dire de me mêler de mes affaires. Je fais « chut! » le doigt sur la bouche aux plus jeunes et je les invite à ne pas bouger de leur siège et à se taire. Je leur précise « quand tu seras dans un parc, dans la cour de récréation crie tant que tu veux, mais pas ici où tu gènes les gens, tu leur fais mal à la tête!  » Ils me regardent comme des lapins fascinés par un cobra, en écarquillant les yeux mais sans bouger et gardent un mutisme total.Ils resteront ainsi pendant trois stations suspendus à mon interdit et il ne profiteront même pas de ma sortie pour exploser.

Fière de mon numéro de dompteur, je me retourne vers les deux mères et j’ajoute:

– parlez doucement parce que si vous criez, il crieront plus fort que vous, si vous devez les punir faites les en les privant de quelque chose, là demeurez impitoyable, vous faites ce que vous avez dit, même si vous n’en avez pas envie.

Une des femmes me dit stupéfaite:

-Vous avez été professeur?

Tout le monde me regarde, je sens que je suis en train faire remonter la côte de l’éducation nationale et j’affirme effectivement avoir été enseignante et avoir joui d’une certaine autorité auprès des enfants, je ne précise pas qu’il s’agissait de l’université.

Ce matin je discute de la scène avec une enseignante de collège qui vient juste de partir en retraite, elle commente:  » Vous avez une autorité naturelle! Et bien si vous voulez mon avis, ce serait pire pour vous aujourd’hui, parce que les jeunes auxquels j’ai eu à faire en avaient d’abord à l’autorité, donc ils vous casseraient avant les autres. C’est ça leur challenge.

Cette idée m’avait déjà traversé l’esprit, en particulier le matin même où sur la canebière j’avais discuté avec un brocanteur qui avait quitté l’éducation nationale tant il ne supportait plus les élèves, il en rajoutait probablement mais il m’avait raconté qu’une de ses collègue était en dépression et une autre avait été violée… Le tout avec des salaires minables et dans des locaux vétustes. Si donc seuil il y a, cela m’inspire deux réflexions.

la première est que je ne suis pas totalement convaincue, j’ai fait mes premières armes comme prof d’histoire et géographie dans un lycée technique, celle qui me précédait était partie en dépression nerveuse parce que les éléves avaient essuyé le tableau avec son bonnet. Je n’ai jamais eu à mettre la moindre retenue. A la fac, même situation, un calme total obtenu dans les grands amphis et enfin le respect de mes remuants petits enfants.(1)

La seconde, est beaucoup moins optimiste, je crois en effet qu’il y a des seuils qui ont été franchis et il est possible comme le dit ma collègue que désormais mon « autorité naturelle » me désigne plus à la vindicte qu’elle ne me protège… Cela signifie simplement où nous en sommes d’un point de vue social, le niveau de rébellion mais aussi la fascisation des esprits. Cela me fait songer à cette histoire du samu, l’hostilité entretenue entre les pauvres, et ce que disait Bourdieu sur « les fantassins du social », tous ces salariés de la fonction publique envoyés en première ligne pour prendre le choc que le néolibéralisme impose à tous.

quant à la question de savoir Que faire? Lacan disait qu’il y avait trois choses impossible à faire: diriger, enseigner et psychanalyser parce qu’en fait ce n’est ni le dirigeant, ni l’enseignant, ni le psychanalyste qui agit mais le sujet réel c’est le dirigé, l’élève et « l’analysant ». Donc le véritable problème est d’aider le processus à partir du sujet .Monika, de retour de la conférence sur le marxisme organisé par l’école marxiste de Pékin, me dit que les Chinois ne respectent que les Russes et à la rigueur les Allemands. Parce qu’ils ont conscience que si ils ont pu se développer c’est parce que les Russes ont pris tous les coups et que ça continue.Les communistes français n’ont même pas cette conscience, il est vrai que leurs dirigeants ont renonce à tout développement depuis pas mal d’années maintenant, mais chacun a peut-être les dirigeants qu’il mérite.

Danielle Bleitrach

(1) Ce que je considère comme « l’autorité naturelle », ce sont trois choses essentielles: 1) que l’enfant ou l’adolescent considère que vous agissez avec fermeté mais avec bienveillance, sans l’humilier mais en l’aidant. n’oubliez pas que cela part de lui alors que ce qu’on lui impose est contraire à ce à quoi il aspire 2) qu’il n’ y ait donc aucun a priori sur qui il est, mais une vocation à enseigner qui est justement la curiosité de ce qu’il est et en même temps la certitude sur ce qu’on enseigne  3) ce qui revient à exiger du calme et du dialogue  en restant à votre place. Interdiction de me tutoyer ou de jouer les copains. J’étais partie en voyage avec un groupe d’étudiants, ils m’ont demandé quand ils pourraient me tutoyer et m’appeler par mon prénom, je leur ai dit »quand vous aurez passé l’examen et que je n’aurai plus à vous juger! » Il est évident que c’est plus facile avec un petit nombre, mais même dans les amphis de 300, je m’astreignais à leur faire faire des fiches avec photo et après au moindre mouvement, je les interpellais par leur nom en leur demandant s’ils avaient quelque chose à dire sur le cours. Plus ils sont nombreux plus il faut individualiser. En dehors de la recherche qui est complémentaire mais contraire par certains aspects, il n’est aucune activité qui soit plus satisfaisante que l’enseignement quand il exercé dans des conditions optimales qui sont elles sociales.

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1 commentaire

Publié par le mai 14, 2018 dans mon journal, POLITIQUE, SOCIETE

 

Une réponse à “Toujours les réflexions d’une péripatéticienne (philosophe du lycée d’Aristote)

  1. etoilerouge

    mai 15, 2018 at 12:08

    bravo! Belle intervention! J’ajoute que l’absence du parti que vous avez connu par son refus de maintenir les cellules et le respect des combats menés alors joue un role dans le délitement.Y compris culturel!

     

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