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L’actualité de Karl Marx sur la brutalité cynique avec laquelle la bourgeoisie prétend traiter la classe ouvrière

08 Mai

L’actualité de Karl Marx
La tombe de Karl Marx, au cimetière de Highgate, dans le nord de Londres. WIKICOMMONS

La lecture de Marx est la confrontation avec un esprit en continuel expansion. En 1892, Engels insiste sur son insatiable curiosité: «Chez un homme qui examinait chaque chose en en cherchant la genèse historique et les conditions de développement, naissait naturellement de chacune des questions posées tout une série de nouvelles questions. Préhistoire, agronomie, structures de la propriété foncière en Russie et en Amérique, géologie, etc., tout y passa. (…) En plus des langues germaniques et néolatines qu’il lisait avec aisance, il entreprit d’étudier le vieux slavon, le russe et le serbe.» (1)J’ai déjà dit à propos du film sur le jeune Marx à quel point ce film par ailleurs non dénué de mérite n’avait rien perçu de la manière dont Marx s’intéressait à la Russie, en particulier dans les dernières années de sa vie. Son intérêt pour les luttes de masse des Cipayes de l’Inde (1857) et des paysans de Russie (1858) et pour la question nationale irlandaise (fin des années 1860) lui font entrevoir que   des sociétés précapitalistes peuvent engendre des révolutions  d’abord dans l’Empire russe (dont il apprend la langue au début des années 1870), mais aussi en Amérique latine, en Asie et en Afrique du Nord. J’avais y compris noté à quel point il s’intéresse au mode de production despotique et aux communautés paysannes et y voir un prélude à une Révolution qui se répendrait en Europe occidentale?  la fameuse phrase disant que lui n’est pas marxiste renvoie peut-être à la manière dont ses disciples (y compris Engels?) briment cette intense curiosité intellectuelle qui s’accompagne néanmoins d’une rigueur dans la relation entre mode de production ( articulation forces productives et rapports de production) et formations sociales, civilisations , nations, histoire specifique, superstructures, le terrain de la prise de conscience de la révolte.

Avec cette formidable capacité à embrasser des totalités en mouvement, à lier théorie et analyse de l’événement, ce qui est frappant chez Marx et qui outre l’historien, le philosophe, l’économiste, en fait un sociologue c’est son extraordinaire perpicacité quand il s’agit d’élucider le contenu concret des rapports de classe. Ainsi, alors qu’il est retourné en Allemagne dans la Nouvelle Gazette Rhénane, le 5 janvier 1849 il constate le reflux du puissant mouvement qui a secoué l’Europe, et il analyse la manière dont la bourgeoisie prussienne est en train de se rapprocher du « modèle », la bourgeoisie britannique dans la brutalité cynique avec laquelle elle traite la classe ouvrière.Nous sommes au XIXe siècle et pourtant le fond de son analyse reste étonnement pertinent pour comprendre ce qui est en train de nous être imposé en France, les raison de la « brutalité cynique » d’un pouvoir.

Cette brutalité cynique qui chez Macron se double d’exaltation métaphysique, est plus que jamais à l’oeuvre aujourd’hui et elle s’exerce dans le mépris des syndicats aussi bien que dans le traitement des migrants en passant par la transformation de toutes les protection sociale en matière de vieillesse, comme de chômage.

Dans un article de  la Neue Rheinishe zeintung du 5 janvier 1849, Marx traite d’un « document bourgeois » à savoir d’un  document que doivent signer les prolétaires employés à des travaux municipaux dans la bonne ville de Cologne. Qu’en dit Marx, il note que la bourgeoisie prusssienne cherche à copier le capital Britannique et il donne  l’exemple des workhouses britanniques- « établissements publics où la population ouvrière en surnombre peut végéter aux frais de la société bourgeoise« . (2)

Que décrit Marx? dans le traitement réservé aux pauvres, selon l’esprit bourgeois, doivent, dit-il, coexister la charité et la vengeance que la bourgeoisie exerce envers les malheurux contraints de faire appel à sa charité. Et il décrit comment les pauvres pris dans sa nasse sont maintenus au bord de l’inanition, de la famine, privés de tous les plaisirs de la vie. Il s’agit de ne pas les encourager à la dissipation, on les occupe avec des « simulacres » de travail, aussi abrutissant pour l’esprit que pour le corps, improductifs, écoeurant et desquels il ne peuvent espérer aucun avenir.

Pourquoi la vengeance ? Pour que les malheureux comprennent bien l’étendue de leur crime face à leurs usufrutiers naturels que sont les capitalistes, il faut ainsi leur ôter tout ce qui fait l’intérêt de l’existence. Quel est leur crime: ils sont devenus une « matière coûteuse » au lieu d’être une matière exploitable et rentable pour la bourgeoisie.

Toute l’action du mouvement ouvrier a été de créer des droits là où la bourgeoisie les avaient convaincus de crime.

Cette réflexion ouvre un abime sur le présent et sur la brutalité cynique du libéralisme de Macron, dont le discours est de plus en plus clair sur le « coût » insupportable des « invalides » du capital, invalidité qui comme dans le grand enfermement de Louis XIV peut prendre les formes les plus diverses, du chômeur au malade en passant par la vieillesse jusqu’aux délinquants et aux migrants. Tous criminalisés au nom de « leur coût insupportable » alors même que l’on ne craint plus de défendre les expéditions militaires les plus insensées, les évadés ficaux et que la fameuse dette rapporte bien à quelqu’un, y compris au niveau de ses gestionnaires. Le coût insupportable n’est donc pas celui qui pèse sur la nation mais sur les profits de ceux qui eux ont le droit au pillage et pour qui ces invalides défintifs ou temporaires ne sont pas une « matière exploitable et rentable ». Ils veulent donc limiter par la vengeance la charité de leur Etat, celui du capital.

D’où l’intérêt des migrants et de ceux qu’on considère éternellement comme issus de l’immigration, l’existence d’une population étrangère qui profiterait abusivement de la charité nationale, permet de convaincre un nombre important de Français qu’il y a dans le service public, dans les droits un coût illégitime, coût illégitime que l’on étend peu à peu à l’ensemble du monde du travail. la charité est l’antichambre de l’esprit de vengeance.

C’est le fond du discours de Macron et de son gouvernement, la justification de leur politique.Ce qu’il faut « reformer’. Donc ce crime du coût engendre l’esprit de « vengeance » à l’oeuvre dans les réformes, les aspects humiliants, vexatoires sont l’additif indispensable des dispositions imposées au nom du retour à la saine rentabilité. On le voit dans le traitement des chômeurs, celui des retraités, des malades, dans la pression sur le secteur public dans l’exercice de ses missions, avec toujours le même objectif, les maintenir au bord de la survie et ne leur laisser que le strict minimum celui qui ne peut les encourager à jouir abusivement de ce retour à la charité publique, rentabiliser au maximum y compris ce traitement, en isolant l’indigence ultime de tout ce qui peut être privatisé et donner lieu à profit.

Mais on peut également être frappé parce que dit Philippe Martinez à la sortie de la discussion avec le premier ministre: « je lui ai demandé ce qui dans le statut du cheminot lui paraissait un obstacle à la rentabilité de l’entreprise, il a été incapable de le dire ». Donc il faut en finir avec le statut non seulement à cause de son coût mais son principe est insupportable dans les droits accordés à l’ouvrier, conquis par eux, c’est une décision prise pour l’exemple.

Marx pousse plus loin la réflexion en notant que cette « cruelle charité anglaise » n’est dûe en aucun cas à une position sentimentale, mais à des motifs très pratiques tout à fait rationnels. D’une part, supprimer totalement tout subside est une menace pour l’ordre public, il faut aider à organiser la survie et la limiter à cela pour éviter l’insurrection. Mais il y aussi de la prévision bourgeoise dans cet acharnement : « L’industrie anglaise connaît tantôt des périodes de surproduction fiévreuse où la main d’oeuvre peut à peine être statisfaite et où il faut pourtant se la procurer à bas prix, tant des périodes de marasme commercial où il est difficile d’occuper utilement et à demi-salaire la moitié de l’armée des ouvriers. Quel moyen plus ingénieux que les workhouses pour maintenir une armée de réserve en vue des périodes favorables, tout en la réduisant pendant la période commerciale défavorable, dans ces institutions charitables , à l’état de machine dépourvue de volonté, de résistance, de prétention et de besoin? »

Quand on est convaincu , comme l’est Macron que la révolution scientifique et technique qui s’annonce va engendrer une armée de réserve encore plus importante, il est nécessaire pour aborder les temps nouveaux d’aller plus loin encore dans la domestication des pauvres et empêcher toute forme de révolte, d’organisation autre que celle de la soumission.

La démonstration qui mène des concepts de charité et de vengeance à la mise en évidence de l’existence de  » l’armée de réserve » est imparable. Elle permet de mesurer la régression historique que tente de nous imposer « la modernité » du libéralisme de Macron et de son gouvernement, devenu une caricature cynique de tout ce qui est tenté depuis des années tant par la droite que par les socialistes toujours sur la même base, celle de la légitimité à l’exploitation et à la conduite des affaires du pays réservée au capital. Face à ce qui a été conquis par des siècles de lutte ouvrière, c’est un changement de civilisation contre-révolutionnaire qui nous est imposé au titre de la crise du capitalisme. Le tatchérisme et le trumpisme en sont les modèles. On peut considérer que, depuis Marx, le capitalisme a perdu  ses aspects progressistes  et  vit une véritable crise identitaire. Comme le plus souvent dans ce cas, il  n’y répond que par la régression dans le passé, celui du temps de sa splendeur.

Le texte de Marx   décrit la mesquinerie de la bourgeoisie prussienne dans la brutalité  cynique avec laquelle elle traite la classe ouvrière et sa tentative maladroite de copier l’iréal britannique « à l’esprit inventif, remuant et titanesque dans l’industrie » alors que cette bourgeoisie allemande soumise au despotisme imbécile « se crampronne à la routine« . Il ajoute « C’est ainsi que l' »ouvrier anglais peut encore afficher une certaine fierté nationale face à l’ouvrier allemand, car le maître qui l’asservit, asservit le monde entier, tandis que le maître de l’ouvrier allemand, le bourgeois allemand, est le valet de tout un chacun, et rien n’est plus funeste et humiliant que d’être le valet d’un valet. »  Il est évident que la classe ouvrière, les couches populaires françaises doivent constater qu’elles ne peuvent même plus revendiquer de la fierté nationale dans la surexploitation, la perte de leurs droits auxquelles on veut les contraindre, Macron ayant choisi sans état d’âme la posture du valet face aux Etats-Unis et ce jusqu’à la caricature alors même que leur position de maître du monde est plus que branlante. Là encore on trouve une notation de Marx sur les luttes des classes en france, la fierté nationale de la classe ouvrière française qui fait partie de son niveau de conscience politique et de son internationalisme. Macron, non content d’exiger la plus impitoyable des régressions jusqu’à l’esprit des workhouses, la prive de sa fierté nationale en ne lui laissant plus que la caricature du chauvinisme qui s’attaque à plus pauvre que soi.

danielle Bleitrach

(1) j’ai découvert que si Marx traduisait un nombre très grand de langues, il conservait dans le petit nombre de celles qu’il parlait un redoutable accent germanique surtout en anglais. le français était un peu différent à une époque où comme il le dit « tout le monde lit le français ».

(2)En France, les « charités » dans lesquelles au moment du Grand enfermement du siècle de Louis XIV coexistaient enfants trouvés, criminels, mendiants, déments, avait peu à peu cédé la place au XIX e siècle à ces lieux où végétaient les indigents gouvernés par l’Eglise.   Le mouvement ouvrier en obtenant des droits avait peu à peu supplanté cette conception de « la charité ».

 

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