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Marx, science et politique, science et révolution, une unité qui caractérise sa pensée

05 Mai

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S’approprier Marx pour mieux en enlever l’essentiel tel est la méthode que tous les philistins bourgeois ont toujours employée hier comme aujourd’hui. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui prétendent le chatrer pour servir leur cause contre-révolutionnaire. Pourtant la genèse de cette pensée est précieuse pour comprendre à quel point il est impossible de procéder ainsi y compris quand Marx ne se reconnait pas encore comme communiste. Bien des gens à son époque lui reprocheront son intransigeance intellectuelle, sa férocité même (la manière dont il traite Proudhon devrait nous aider à percevoir le caractère non gratuit de ses joutes ultérieures au sein du mouvement ouvrier). Marx n’accepte pas de compromis alors même que son rôle politique devrait être d’élargir le cercle de ses partisans quand il voit à quel point les conséquences pratiques d’une vision erronée pèsent sur le combat auquel il a consacré toute sa vie et toutes ses forces morales, intellectuelles.

On a prétendu souvent que Marx commençait avec l’idéologie allemande et c’est vrai que sa rencontre avec le mouvement ouvrier, en France et en Angleterre vont jouer un rôle déterminant, lui fait dépasser l’aspect « controverse » idéologique de ses premiers affrontements intellectuels, pour construire une oeuvre théorique dans le même temps où il devient un dirigeant politique. Un rôle qu’il assume parfois avec unemordante ironie:.  Pourtant il serait inexact, si l’on veut comprendre ce penseur révolutionnaire, de ne saisir la manière dont il se construit et l’unité indissoluble chez lui d’une pensée scientifique rigoureuse qui dénonce pourtant l’objectivité, la neutralité et revendique la pratique politique révolutionnaire comme instrument d’approfondissement de la « vérité ».

Alors qu’il termine ses études, Marx produisait dans les milieux intellectuels de son époque, les jeunes hégéliens hantés par le spectre de la Révolution française une impression puissante, comme Moses Hess, auteur d’un portrait célèbre, il étaient fascinés par sa personnalité rayonnante. Voici donc le texte de Moses Hess: « Tu te réjouiras, écrivait-il à un ami, de faire ici la connaissance d’un homme qui est à présent de nos amis bien qu’il vive à Bonn, où il sera admis bientôt à enseigner[…]Il s’agit d’une personnalité qui a fait sur moi une impression écrasante, bien que mes préoccupations soient justement identiques aux siennes; bref, tu peux t’attendre à faire connaissance du plus grand, peut-être du seul philosophe authebtique actuellement vivant, qui va attirer prochainement sur lui les regards de l’Allemagne, lorqu’il apparaîtra en public (dans ses écrits tout comme à l’université). Tant par sa tendance que par spn esprit philosophique, il va au-delà non seulement de Strauss, mais aussi de Feuerbach, et cela veut beaucoup dire! Si je pouvais me trouver à Bonn quand il fera des cours de logique, je serais son auditeur le plus assidu. J’ai toujours souhaité avoir pour maître en philosophie quelqu’un de cette envergure […] Mon idole s’appelle le docteur Marx; c’est un tout jeune homme(tout au plus vingt quatre ans). Il donnera un coup de grâce à la religion et à la politique moyen âgeuse; il joint au sérieux philosophique le plus profond l’ironie la plus mordante; imagine Rousseau, Voltaire, Holbach, Lessing, Heine et Hegel réunis en une seule personne; je dis bien réunis, non point rapetassés de bric et de broc- et tu auras Dr Marx. »

Les étapes qui mènent cet intellectuels, ce futur maître à penser de l’université au combattant de la classe ouvrière méritent d’être connus. C’est d’abord et cela restera chez lui une quête intellectuelle intransigeante qui le pousse à dénoncer les illusions d’une pensée spéculative. Deux questions obsèdent les jeunes hégéliens de gauche, la première est comment Hegel le penseur le plus puissant de son temps a-t-il pu s’accomoder du despotisme prussien. La seonde question est la dénonciation de la religion.

En ce qui concerne Hegel, les jeunes hégéliens de gauche ont pris l’habitude de distinguer deux Hegel, l’un esotérique, fondamentalement révolutionnaire et athée, et un Hegel exotérique, docile aux puissances politiques de son temps, s’accommodant à elles, un opportunisme. Marx refuse cette opposition et affirme au contraire l’unité de la pesée et de la politique hégélienne, pour lui cet accommodement a sa racine la plus intime dans l’insuffisance de son principe même. Les « accommodements » de hegel ne sont pas liés à son seul avantage personnel et Marx est beaucoup plus critique, il faut dépasser Hegel et non le cliver pour le sauver. Marx qui déjà s’affirme matérialiste et sa thèse sur Démocrite et Epicure témoigne d’une double originalité, comprendre l’atomisme matérialiste de Démocrite, mais considérer qu’Epicure va plus loin puisqu’il applique le matérialisme non seulement à la nature mais à la société; Marx refuse donc le positionnement des jeunes hégéliens et il   montre que c’est l’idéalisme de Hegel, sa dialectique idéaliste qui est l’ultime avatar d’une théologie, elle permet de démontrer par des voies apparement dialectiques, en réalité purement speculatives, la nécessité de la monarchie fondée sur les ordres sociaux.

C’est parce qu’il combat politiquement la monarchie constitutionnelle et la justification que lui a apporté Hegel, qu’il peut ainsi attaquer le noyau hégélien. On retrouve la même démarche dans son dépassement de la question réligieuse. Le matérialisme de Feuerbach l’intéresse, dans une lettre à Ruge du 13 mars 1843, Il se déclare d’accord avec lui mais avec une différence significative: « Les aphorismes de Feuerbach n’ont qu’un tort à mes yeux: ils renvoient trop à la nature et trop peu à la politique. C’est pourtant la seule alliance qui peut permettre à la philosophie aujourd’hui de devenir vérité ». D’où l’importance du fait qu’il ne devient pas un professeur d’université mais directeur de journal de la gazette rhénane, l’importance de l’implication du Dr Marx dans les combats de son temps. La manière dont sa démarche philosophique, ses choix scientifiques sont totalement liés à son choix d’être un révolutionnaire.

Comment se constitue cette unité exemplaire d’une pensée et sa profonde originalité ? Au départ, comme son père un voltairien athée converti pour des raisons professionnelles alors qu’il est fils de rabbin,il est un démocrate radical, un jacobin, mais chez qui une dialectique révolutionnaire consciente s’est substituée aux idées du contrat social. Dans son bref passage à la direction de la Gazette rhénane (1842-1843) Marx accomplit l’évolution théorique qui mène de Marat à Babeuf et ce faisant il va pouvoir régler ses comptes sur le plan théorique en attaquant la dialectique hégélienne en son coeur, la relation entre la société civile et l’Etat, et la dialectique idéaliste, la manière d’inverser le sujet et le prédicat, cette manière de rendre indépendantes les déterminations prédicatives pour en faire des « substances » sont caractéristiques de l’idéalisme y compris dans le panthéisme de Spinoza. Il constate : « Il ne faut pas blamer Hegel d’avoir décrit la nature de l’Etat moderne telle qu’elle est, mais parce qu’il donne ce qui existe pour la nature de l’Etat.« . Cette première leçon de Marx est essentielle et encore aujourd’hui elle est complètement destructrice de tous les pseudos philosophes qui n’arrivent in fine qu’à conforter l’ordre auquel ils prétendent s’attaquer. On pourrait même ajouter que logiquement leur ennemi redevient toujours la théologie à laquelle ils confrontent leur propre théologie athéiste ou autre, on pense bien sur nons seulement aux histrions du type nouveaux philosophes, mais à leur postérité Michel Onfray.

En dépassant Hegel, il met aussi en évidence sa fonction historique et celle de la pensée en général. Il nous permet d’être attentif aux points nodaux de l’histoire, les périodes où le monde et, avec lui, le moment où le monde et avec lui la pensée entrent en crise. De telles époques dit Lukacs sont des temps de fer « heureux, dit Marx, quand ils sont marqués par des combats de titans« . Pour avoir vécu le temps des « combats de Titans » avec la morosité abrutissante de la contrerévolution aujourd’hui, on ne peut qu’approuver cet aphorisme, mais il faut aussi retrouver la leçon de Marx et des grands révolutionnaires à savoir être attentif aux combats de titans qui se préparent dans la victoire écrasante et aliénante des forces de la réaction. Suivre les étapes de la maturation de la pensée marxiste c’est aussi savoir être à l’affut de ce qui est en train de naître.

Dans cette époque de gestation où il combat politiquement en tant que directeur de journal le despotisme « constitutionnel » prussien et où il s’en prend aux idéologues qui le soutiennent, il reproche aux hégéliens de gauche leur immaturité politique et en particulier de flirter avec un communisme de salon, il y voit un « travail d’amateur« . Il a une polémique célèbre avec un autre journal le Allgemeine Zeitung d’Ausbourg qui accuse la Gazette rhénane et son directeur d’avoir exposé devant le public « le communime dans nudité malpropre« . Il s’aigit de diverses théories françaises, dont l’énigme tient à la réalisation pour les peuples de l’idéal de liberté et d’égalité selon Meses hesset celui-ci d’ajouter : « la première forme, primitive, naturelle, brutale de la liberté et l’égalité- le sans-culottisme- n’avait pas fait long feu: l’empire fut la maladie qu’elle a engendré, la Restauration fut sa tombe » (1) Marx, en regard des problèmes de son temps s’empare de l’énigme du communisme conçu à cette époque comme le moyen de réaliser les idéaux de la Révolution française d’égalité et de liberté et répond au journal qui l’a accusé de publier « le communisme dans sa réalité malpropre ». il reconnait ouvertement qu’il n’a pas sur le sujet du communisme une opinion bien établie. Il affirme que cela exige une étude approfondie sur la question et promet de s’y livrer en menant une confrontation sérieuse mais pour le moment il considère la polémique comme non fondée. Ce qui est bien sûr une manière d’éviter la censure mais aussi une vérité, une méthode intellectuelle qui est la sienne.Voici ce qu’il dit : « La Gazette Rhénane, qui ne saurait accorder aux idées communistes sous leur forme actuelle ne fut-ce qu’une réalité théorique, donc moins encore souhaiter leur réalisation pratique, ou simplement les tenir pour possibles, soumettra ces idées à une critique sérieuse. Des écrits comme ceux de [Poerre] Leroux, Considérant et, entre tous, l’ouvrage si pénétrant de Proudhon, ne peuvent être critiqués au moyen d’arguments superficiels inspirés du moment, mais, bien au contraire, seulement après des études longues, persévérantes et approfondies.[…] Nous avons la ferme conviction que ce n’est pas l’expérience pratique, mais la réalisation théorique des idées communistes qui constituent le véritable danger, car aux expériences pratiques, fussent-elles tentées massivement, on peut répondre avec des canons, dès qu’elles deviennent dangereuses; alors que des idées que notre intelligence a maîtrisées, que notre esprit a conquises, que notre raison a soudées à notre conscience, ce sont des chaînes dont on ne s’arrache pas sans briser son coeur, ce sont des démons que l’homme ne peut vaincre qu’en se soumettant à elles. »(2)

Il y a comme souvent chez Marx de la passion dans ce texte, mais il faut bien mesurer que celle-ci est le résultat d’une évolution profonde et contraignante qu’il poussera toujours plus avant. Marx a commencé en luttant contre toutes les formes de despostisme et d’aliénation, il est à la croisée des chemins et en quittant la gazette rhénane, il veut en finir avec le libéralisme allemand et cherche à s’associet avec les tendances alors les plus radicales françaises. Il veut fonder avec eux une maison d’édition.  Il cherche : « la détermination du peuple par lui-même, l’idéal démocratique alors que dans la monarchie nous avons le peuple de la Constitution; dans la démocraie la constitution est le peuple. La démocratie  est l’énigme résolue de toutes les Constitutions. »  il arrive le 12 octobre 1843 à Paris, avec Jenney von Westphalen qu’il vient d’épouser. Il a été amené dans la Gazette rhénane à s’intéresser aux questions économiques(3). Comment va-t-il passer de cette irritation devant le mépris avec lequel Hegel parle de la « foule », la populace » et du peuple, au fait que dès  1845, il s’engage  dans une critique de la politique et de l’économie politique »en diagnostiquant au coeur même du « citoyen », une séparation entre son égalité dans l’Etat et sa condition d’homme privé soumis aux intérêts privés, comparables aux » chrétiens égaux dans le ciel et inégaux sur la terre » (4). Comment et cela nous intéresse au premier chef, nous qui sommes confrontés à la nécessité d’un bilan jamais réalisé du socialisme « réel » est-il passé de la lutre contre la monarchie absolue prussienne, de la dénonciation de la « Constitution » sous l’absolutisme monarchique à la défense de cette forme particulière de la démocratie qu’est la dictature du prolétariat?

C’est en 1852 que Marx considère que ce qu’il a fait « de neuf' » est 1° « l’existence des classes est seulement lié à des phases historiques déterminées du développement de la production » 2° que la lutte des classes a pour aboutissement la dictature du prolétariat; 3° que cette dictature est une transition vers une société sans classe.

La critique de Proudhon fait partie de ce choix fondamental et alors qu’aujourd’hui nous sommes confrontés à la résurgence de formes proudhoniennes diverses, refaire le chemin qui mène à la nécessaire transition par la dictature du prolétariat  à partir d’un travail théorique et d’un engagment politique marqués tous deux par la plus grande des rigueurs intellectuelles et morales sur  l’émancipation politique,  est indispensable parce que Marx a déblayé une bonne partie des questions et il nous reste à faire comme lui, juger à partir des tâches à accomplir et des conditions concrètes de leur réalisation. Il aura des phrases sans la moindre ambiguité sur le fait que les répressions santionnent une révolution faite à moitié.

En menant un combat contre l’absolutisme dans les années charnières de 1842 à 1843, mais déjà en s’occupant des problèmes écnomiques et sociaux (et c’est le rôle central de son texte sur le vol des bois morts), le démocrate jacobin est passé de Marat à Babeuf avons- nous dit. C’est un jacobin de plis en plus conscient des problèmes contemporains dans lequel la lutte des classes est beaucoup plus développée à l’échelon international qu’elle ne l’était pendant la Révolution française, cinquante ans plus tôt. Un prolétariat conscient surgit et commence à s’approprier l’idéologie socialiste. C’est la nouvelle étape fondamentale de l’oeuvre de Marx, celle qui va à proprement parler constituer sa théorie. Là encore cette étape qui va le conduire de plus en plus vers une exploration de la mondialisation capitaliste mais aussi celle des conditions spécifiques, nationales, celles des formations sociales dans lesquelles s’opère la prise de conscience révolutionnaire.

danielle Bleitrach

(1) Une manière de poser le problème, l’énigme révolutionnaire tout à fait « actuelle » à savoir que la Révolution , en particulier celle de 1917 n’aurait produit que bureaucratie et massacres inutiles.

(2) in reconnait la manière dont Marx parle d’idées comme forces matérielles dans sa critique de la philosophie de Hegel. On retrouve chez Fidel Castro, inspiré par Marti le même primat accordé aux idées plus fortes que des armes

(3)Le texte qu’il doit écrire sur les questions économiques à cette époque là semble avoir inspiré l’avant-propos de 1859 à la critique de l’économie politique qu’il reprendra en 1867 pour l’écriture du livre I du capital. C’est un texte tout à fait fondamental concernant la méthode de Marx et qui en marque la continuité.

(4)  L’influence du politique d’Aristote est manifeste comme il reconnait cette même influence en ce qui concerne sa définition de la valeur. .

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2 Commentaires

Publié par le mai 5, 2018 dans POLITIQUE, THEORIE

 

2 réponses à “Marx, science et politique, science et révolution, une unité qui caractérise sa pensée

  1. Jeanne Labaigt

    mai 5, 2018 at 8:13

    Chère Danielle,
    Si en bibliothèque tu peux te procurer le livre de Solange Mercier Josa: « Retour sur le jeune Marx
    deux études sur le rapport de Marx à Hegel dans les manuscrits de 44 et dans le manuscrit dit de Kreuznach » chez Méridien Klincksieck, je pense que cela pourrait enrichir ta lecture de Marx où tu en es dans ta reprise des textes et ton travail actuel d’appropriation de l’oeuvre de Marx.
    Mme Mercier-Josa était mon professeur de terminale, communiste c’était un prof formidable et une chercheuse marxiste au CNRS ensuite.(lje ne l’ai eu qu’un bout de l’année scolaire car elle a donné naissance cette année là à une petite fille qui est devenue cinéaste je crois, mais elle a été pour moi déterminante dans mon choix de devenir prof. de philo et communiste)
    http://data.bnf.fr/11915631/solange_mercier-josa/
    Cela me fais plaisir de l’évoquer et de t’en parler.

     

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