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et j’en dirais et j’en dirais : mai 68, fragments de mémoire.

04 Mai

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et j’en dirais et j’en dirais : mai 68, ou comment je suis restée seule sur la grêve désertée… 

mai 68 débute dans mon souvenir par un colloque de trois jours à l’abbaye de Royaumont du premier au trois mai. Toute la fine fleur de la sociologie urbaine française s’y trouvait rassemblée, tous plus marxistes les uns que les autres, satellisés autour du PCF dont a du mal aujourd’hui à mesurer l’audience d’alors. Le propos était de nous confronter en tant que « conscience de la ville »- je n’exagère pas tel était le rôle que l’on nous prêtait alors  à cause de nos affiliations prolétariennes- avec le pragmatisme des urbanistes et des politiques. Le plus caricatural d’entre eux, Jean Royer maire de Tours, fut l’objet de tous nos sarcasmes. C’était un gaulliste pur et dur, en éternelle représentation et que la légende avait baptisé le père la pudeur parce qu’il traquait la pornographie dans sa bonne ville de Tours.  Une de ses actions, en tant qu’édile vertueux,  consistait à mobiliser les boy-scouts de sa ville pour les inciter à planter des pousses de géranium sur les bidonvilles.  Une jeune femme lui avait infligé le spectacle de ses seins nus pour dénoncer l’hypocrisie caricaturale du personnage. Imaginez sa rencontre avec Henry Lefebvre, notre maïitre à tous, qui arrivait dans chaque colloque avec une nouvelle jouvencelle. il annonçait à l’intendance : « madame Lefebvre », un prétexte pour partager la couche de l’illustre et massif professeur qui quand il ne chassait pas la gueuse, prophétisait la Révolution mondiale, hennissait littéralement pour dénoncer le règne des technocrates. Il ne s’était jamais relevé de son exclusion du PCF. Non seulement nous avons refusé de pactiser avec les politiques mais notre diagnostic fut sans appel: « impossible de faire de l’urbanisme avant d’avoir fait la Révolution », nous intervenions en rafale, Manuel Castells, Henry Coing et tous les communistes de l’époque, Haumont et raymond, Godard, Chenu et moi. Quand le trois mai, nous avons voulu prolonger notre triomphe intellectuel au Balzar du quartier latin, nous fûmes enveloppés de gaz lacrymogènes, de gens qui couraient dans tous les sens,  d’un Paris en proie à des débuts de guerre civile et toute la nuit cela dura ainsi, tandis qu’Henry Lefebvre appelait à poursuivre l’assaut du Palais d’hiver. C’était le temps de son utopie, face à la faillite du politique, la philosophie prétendait reprendre le haut du « pavé ». Marx à rebours, mais pas au point de suivre les dérives ultérieures qui conduiront aux « nouveaux philosophes » et vrais histrions.

La France n’était pas encore arrêtée par l’entrée en grève de la classe ouvrière, nous avons pu retourner à Aix. La faculté était en émoi, mais les étudiants de l’UEC distribuaient un tract qui me parut hors de propos, il dénonçait non sans pertinence les leaders du mouvement étudiant, Cohn Bendit en tête. Ce que j’avais vu à Paris n’avait pas grand chose à voir avec ce trublion, il y avait un véritable mouvement. Louis et Paulette Bernardi qui étaient mes voisins et avec qui je n’ai cessé de me disputer en toute amitié y compris aujourd’hui où ils sont à la France insoumise, se demandaient s’ils devaient comme je le leur conseillais ne pas distribuer ce tract ou persévérer. Paulette, si je me souviens bien finit par se ranger à mon avis. En fait, tout au long des événements de mai 68 tels que je les ai vécu dans ma bonne ville d’Aix en Provence, j’ai tenu la même ligne et elle est encore celle qui m’inspire aujourd’hui.

 Mai 68, dans la jeunesse qui se rebellait n’avait pas grand chose à voir avec ceux qui s’en présentaient comme les leaders et à qui encore aujourd’hui on tente d’attribuer ce mouvement. Il s’agissait d’une génération bercée comme moi aux exploits de la Résistance, enfiévrée par les combats anti-coloniaux et la guerre du Viêt-Nam et qui voulait à son tour participer à l’histoire. D’ailleurs, bientôt l’entrée en lutte du mouvement ouvrier allait donner tout son sens et son originalité à ces jours printanniers où nous avons cru transformer le monde.

Pour moi, l’entrée en lutte de la classe ouvrière est symbolisé par ce jeune arménien qui zozotait et qui avait débarqué au siège du PCF d’Aix, impasse Granet. Il avait fondé un syndicat CGT dans sa petite entreprise et après consultation de l’union locale il avait établi un cahier de revendications et l’avait présenté au patron. Celui-ci avait aussitôt pratiquement tout accepté. Mais les ouvriers avaient refusé d’arrêter leur grève, le patron indigné lui avait dit : « Tu es un communiste! », cela avait été une révélation: « oui je suis un communiste! » et il était venu adhérer le soir même.

tout au long de ce mai 68 et après, j’ai été la plus indisciplinée des communistes et la plus orthodoxe néanmoins. Il y eut cet épisode, encore un… L’UEC à Aix avait pour dirigeant à l’époque Denis Guenoun, plus « stalinien » que lui tu meurs, il traquait la déviance et passait ses soirées à coqueter à demi étendu tel un Pétrone du Satyricon, en disant le juste et le vrai de la politique du parti. Intelligent, il l’était incontestablement, mais je supportais avec difficulté son côté torquemada. Il avait repéré mon indépendance naturelle et le jour ou n’ayant pas lu l’huma (déjà) j’ai participé à une manifestation qui correspondait à Paris à la manoeuvre de Charletty, mais qui à Aix n’avait aucune connotation particulière, il m’avait apotrophée : « Tu dois déchirer ta carte du parti! » Indignée, je lui avais répondu: « Déchirer ma carte du parti? Comme tu y vas! Dis-toi bien que je l’aurai encore alors que toi non! » Les faits ont prouvé que je n’avais pas tort, mais je ne m’en félicite pas…

Mai 68 pour tous ces « penseurs »,devait être appliqué à tous les niveaux de la vie humaine, la perception entière de l’univers, ferait advenir un être nouveau et donné en retour une vocation autre à la philosophie elle-même. Marx ne fut pas longtemps le maître à penser de tous ceux qui s’engouffrèrent dans cette opération en se donnant comme supplétifs la France entière en grève. Moi, j’étais à la fois pour ce monde nouveau de l’émancipation humaine mais je pensais et je pense toujours que cela passe par la justice sociale, pas d’émancipation comme luxe d’une poignée.

Dans le même genre, il y eut cette réunion à la fédération du PCF à Marseille, à la rue Saint bazile, avec françois Billoux. Ce dernier n’était pas du genre avec lequel il faisait bon plaisanter et encore moins le contredire. Nous avions passé une journée difficile à la fac, interpellés par des maoistes déchaînés qui nous accusaient d’être des traîtres à la classe ouvrière. François Billoux a cru bon de nous gourmander en parlant de ces « intellectuels qui voulaient donner des leçons à la classe ouvrière! » Il n’avait pas tort si l’on songe à Cohn Bendit et d’autres, l’histoire l’a prouvé… Mais je dois dire que je l’ai mal pris. Et je me suis rebellée en lui expliquant que nous en prenions plein la gueule à la fac et qu’intellectuels ou pas nous avions droit à son respect comme des militants courageux. Il est resté interloqué devant ma véhémence. Là encore je n’ai pas changé, j’ai vu depuis tant de ceux qui me donnaient des leçons accepter tout ce qu’on leur infligeait de reniements que désormais je ne crois pas que l’on puisse aussi aisément classer les gens, le prolétariat n’existe en tant que force révolutionnaire que quand il s’engage dans une révolution politique et une révolution sociale confondue. le reste du temps je ne suis à ses côtés que par pitié et par mépris pour ceux qui le méprisent, la plus grande partie donc de mon existence et encore aujourd’hui..

J’ai voulu rassembler nos souvenirs et je me suis adressée à tous ceux qui à cet époque avait fait le même choix, avant ou après, et qui étaient mes proches, mais aucun d’entre eux n’a voulu contribuer à l’exercice, ils m’ont simplement demandé de soumettre à leur correction ce que j’écrirais sur eux, il est vrai qu’aucun d’entre eux hormis moi et dans des conditions d’éternelle réprouvée, n’est resté au parti communiste. la vague s’est retiré et je suis la seule de mon espèce à demeurer sur la grêve déserte.

 

danielle Bleitrach

 

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4 Commentaires

Publié par le mai 4, 2018 dans HISTOIRE, mon journal

 

4 réponses à “et j’en dirais et j’en dirais : mai 68, fragments de mémoire.

  1. Dietzgen

    mai 4, 2018 at 3:10

    Passionnant et si vivant ! Cela donne l’impression d’y être.

    Ce qui est particulièrement touchant est l’esprit de ce récit, l’interstice des lignes ; tout cela (l’événement) était à la fois grandiose et ridicule par des côtés, et tant de belles choses faites, puis perdues, éparpillées dans le vacarme du temps comme des pacotilles alors qu’elles étaient si précieuses…

    On ne sait jamais où l’histoire nous mène.

     
  2. etoilerouge

    mai 4, 2018 at 4:18

    Mais COHN BENDIT lui, savait où il allait: la trahison par l’anticommunisme plus sur moyen d’empêcher la Révolution. Pour preuve sa vie politique de la soi disant Révolution au vote MACRON. Et en permanence la haine de la France Républicaine, des lumières, de ses spécificités historiques qui me rappelle la haine affirmée contre ces mêmes valeurs politiques affirmées dans MEIN KAMPF. Le racisme chez COHN BENDIT c’est la haine des communistes.

     
  3. etoilerouge

    mai 4, 2018 at 4:42

    Par ailleurs la narrative d’alors pour son entrée en France ressemble à s’y méprendre à la narrative de ce que je n’ose appeler roman de Lola LAFON, la petite communiste qui ne souriait jamais ( le personnage médiatique de Nadia COMANECI à la sauce CIA etc..). Passage par la forêt ( la trouée des ardennes peut-être, « l’orga révolutionnaire » mais anti ouvrière car n’oublions pas que ce trublion arriviste méprisait les augmentations de salaires pour les ouvriers et employés alors que dans sa vie perso il s’est souvent servi question fric notamment au soi disant parlement européen ( sans pouvoirs) où cela discutaille pour rien les décisions étant prises par la commission non élue . Par contre le salaire est de plusieurs fois celui nde l’ouvrier si méprisé et exploité alors , dixit CON BANDIT par le PCF de MARCHAIS. Et maintenant suce vier de MACRON, c’est le personnage d’Adolphe THIERS sans le massacre de la commune. Trop petit l’arriviste.

     
    • Dietzgen

      mai 5, 2018 at 8:03

      D’accord avec vous sur la médiocrité de la canaille en question (on pourrait même ajouter au portrait déjà chargé des allégations de pédophilie et autres…). J’ai toujours pensé que la ligne du parti à l’époque était juste, qu’il fallait se méfier comme de la peste de ces fortes gueules populaires et sans pensées claires.

      Mais la question que je me pose est celle-ci : savait-il vraiment ?
      De tels opportunistes avancent souvent à tâtons et se construisent leur « idéologies » (si tant est qu’ils en aient) selon le contexte.

      Exemple fameux : le « tout m’a profité » de Serge July, qui changea d’idées en même temps que de classe sociale (et la non moins célèbre « lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » de Guy Hocquenghem sur ce sujet).

      J’ai l’impression que même les intrigants comme Bandit et July sont les jouets de l’histoire, comme nous tous, nous ne sommes jamais que des ensembles de variables déterministes qui nous mènent en ce monde, comme nous le montre avec brio Marx.

      La complexion de l’opportuniste était elle telle qu’elle aurait pu le mener à être loyal à « sa » cause ? Je ne le pense pas ; le monde nous l’aurait montré et nous pourrions le contempler en ce moment même.

      Les déterminismes, qu’ils soient sociaux ou matériels, nous dépassent (on ne peut les saisir) et nous dominent.

      PS : vous faites trop d’honneur au Bandit en le comparant à Thiers, tout médiocre que soit ce dernier ; lui au moins, a été dirigeant d’autre chose que de sa propre vie…

       

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