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Maya et Picasso, l’art et sa menue monnaie en partage.

29 Avr

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Mercredi dernier, j’avais déjà visité cette exposition sur « Picasso, voyages imaginaires » à la vieille charité, à Marseille. Elle m’est apparue érudite et modeste, poétique et pédagogique, c’est donc avec plaisir que j’ai décidé d’y amener Maya, ma petite fille.. Ce samedi 28 avril, il fait un temps magnifique . Maya a 11 ans et demi, elle a presque ma taille et ma pointure de chaussure. Depuis qu’à  13 ans, j’ai découvert bibliothèques et musées, non sans y avoir été préparée par la fréquentation assidue des planches de photos du dictionnairen, j ‘ai accumulé de musée en musée, dans toute l’Europe et même à la Havane et à Saint domingue, au Mexique, sans parler des merveilles du Bénin, d’expositions en expositions,les expériences visuelles des créations humaines. Je suis gorgée d’éléments de comparaisons qui lui manquent. Il ne me reste plus qu’à jouer avec son ignorance, la provoquer.

Dans « Picasso, voyages imaginaires »,  des commentaires aux côtés des oeuvres font état  de la « cordée », celle qui relie Picasso à toute la peinture et aux artistes, aux êtres humains de son temps. Une cordée héroique, derrière ou devant Cézanne, qui rompt avec le regard de siècles antérieurs. Comment ? Grâce au collage, au choc infligé par d’autres univers, pour rompre avec ce qu’on croit être le savoir d’une époque. Pour passer de la période bleue au cubisme Picasso a eu besoin de l’art nègre y compris sous sa forme triviale de pur produit caricatural du colonialisme que l’on vendait dans Marseille alors porte de l’Orient et de ses colonies. Comme ces petites pipes à tête d’indochinois e, chantant peut-être l’immortel refrain de Vincent Scotto « ma tonkiki, ma tonkinoise« . . Et c’est par la que je choisis de commencer l’initiation. Nous multiplions les allées et retour. pour qu’elle le perçoive. Les personnes très gentilles qui surveillent l’exposition nous laissent faire à notre guise….Moi j’ai dans la mémoire tant de lectures de ces tableaux.  Ainsi le thème  de l’exposition sur « Matisse et Picasso » au Grand palais en 2002, qui avait été suggérée par une réflexion de Picasso, il proposait de mettre côte à côte leurs oeuvres de la même époque parce que « personne n’avait mieux regardé Matisse que Picasso et Picasso que Matisse ». Désormais quand je vois un tableau de Picasso, je pense à un Matisse de la même époque, c’est devenu un passage obligé. Tous les parcours infligés dans les oeuvres vous contraingnent autant qu’elles vous libèrent l’imagination, une dialectique dite celle de la culture.  Il y a des musées vers lesquels je reviens fréquement, parce qu’ils m’offrent des instants de méditationrenouvelés. Celui d’Antibes, complète cette exposition, il  me paraîtrait une bonne initiation aux voyages de Picasso en méditerranée et vers l’Afrique, parce que le voyage d’Antibes, comme celui que je fis vers delphes, non seulement remonte aux origines, mais il est pour moi  une manière de franchir le styx, le fleuve qui ramenait quelques vivants vers les enfers.   L’étude en rouge  confronte au suicide de Nicolas de StaelL La terrasse face à la mer est un cimetière marin,  des sculptures de Germaine Richier montent la garde,  se découpant sur le ciel azur,  d’autres disparaissent  entre les pierres disjointes rongées par l’air salin et sont enfouies dans les  plantes aromatiques.  ce musée d’Antibes est  lieu même où l’on peut découvrir  que la représentation évoque le mort et que pour cela cette représentation touche aux choses mêmes, les pénètre jusqu’au fond, en dédaigne la ressemblance, pour atteindre la nature, la vie elle-même. Il n’y a pas que le cinéma qui soit « art funéraire », peinture et plus encore sculpture nous confronte au  double du défunt; Là, sous la réverbération méditerranéenne, s’ ouvre la porte de l’enfer comme à Delphes où ses émanations rendent ivre la pythie. De même,cette exposition »Picasso, voyages imaginaires »à Marseille m’a donné envie d’aller au Vezelay, à la rencontre de Christian Zervos, le meilleur des connaisseurs de l’oeuvre, dans le cadre roman de mes premières études de l’art. C’est ça aussi les voyages imaginaires, une représentation en appelle une autre et une autre encore, surtout quand vous vous interrogez sur votre propre vie, sur sa finalité aux côtés d’une adolescente qui en déborde et vous submerge.

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Le musée d’Antibes a toute une collection de céramiques de « l’ouvrier Picasso ». Ca aussi c’est important.  Picasso s’est jeté dans la céramique avec toute une génération issue de la guerre.  Il semble avoir rêvé comme les gens du bauhaus -fermé en 1933 par les nazis-de diffuser dans tous les foyers le résultat de cette industrieuse activité. Avec la céramique, selon  Chritian Zervos Picasso pouvait devenir « une force serviable, utile, employée avec efficacité à éclairer la vie de tous les jours, celle des humbles aussi bien que celle des autres; elle peut donner aux masses l’impulsion pour arriver à une appréciation esthétique ». Picasso a adhéré au parti en 1944 et Aragon décrit en 1948 dans les lettres françaises (17 juin 1948) « Picasso céramiste un ouvrier se consacrant au travail manuel ». de ce lien entre classe ouvrière et art Thorez  fait une tâche du parti . Ce lien assumé entre l’art et le geste ouvrier, sa force émancipatrice a caractérisé le 20e siècle, a suscité  une vague d’une grande ampleur qui a déferlé sur nous, elle faisait  de l’artiste un ouvrier parmi les ouvriers et attirait ou prétendait attirer les masses vers l’appréciation esthétique aux risques et périls de ceux qui se prêtent au jeu. Elle a déferlé sur le monde entier de Nazim Hikmet à Pablo Neruda qui chantait l’ouvrier inca qui a taillé les flancs du Machu Pichu. En France, dans le sillage de Picasso, d’Ernest Pignon et de sa femme hélène Parmelin, comme mon ami jorge Amado, on fait de la céramique. On s’habille à la « ressource de l’ouvrier » et on a la carte du PCF.  On aide en secret, malgré les ordres du parti qui ferme les yeux,  la rébellion algérienne.  La méditerranée c’est aussi cette histoire là,celle que va chanter Aragon dans le fou d’Elsa ou la prise de Grenade. Mais l’exposition ne parle pas de cela. Elle lui préfère encore le lien entre la céramique et l’archéologie: dans un coin de la troisième salle, il y a une statuette émaillée de blanc, Picasso a prétendu reproduire un Tanagra, encore un objet funéraire. Rien sur l’ouvrier, sur la possibilité d’attirer les masses vers l’esthétique. Ce matin , j’ai lu sur internet  le voyage de PAM à Auschwitz, il s’étonne qu’il n’y soit point question du syndicaliste communiste, polonais, français et juif Henri Krasucki. Dans cette exposition, l’époque vécue prétend être là, mais le terme de communiste, la référence à l’importance pour ces gens là d’un parti de ce nom, est effacé, sans la moindre hostilité. Non la source de l’interprétation est tarie ou parait l’être.

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Cette exposition de la Vieille Charité conserve simplement les traces fugaces de ce vaste mouvement qui nous secoua tous au XXe siècle, mais le mot lui-même ne se prononce plus. Les communistes aujourd’hui sont -ils simplement d’avoir été?  Et pourquoi moi suis-je encore là à fouiller les cendres éteintes? Mais l’exposition  n’est pas réactionnaire comme tant d’autres, simplement la recontre avec « le peuple » se situe ailleurs: dans les cartes postales, dans les objets du quotidien et dans ceux exhumés par l’achéologie. Est-ce du négationnisme? Une injustice? Bien sûr, il y eut les mécomptes, on reparlera longtemps du portrait de Staline et je me souviens encore de ce cri d’Aragon, alors qu’à ses côtés, nous paritipions au banquet des soixante et dix du parti dans un gigantesque hangar sombre et bruyant du Bourget: « Pourquoi n’ai-je pas pu donner le sens du beau à ce parti que j’ai tant aimé? » Mais ce fut bien autre chose qu’une déception tardive et le vingtième siècle ne peut être appréhendé sans cette extraordinaire tentative. Si je conduis Maya dans cette exposition c’est parce que je l’aime mais aussi parce que j’ai chevillé au corps le refus de l’aliénation des couches populaires. Est-ce qu’un jour on pourra échapper à la caricature idéologique de ce que fut cette période, y compris le réalisme socialiste pour donner sens à ce qui motiva ces artistes dans leur élan vers la classe ouvrière? Tout ce que cela a généré, y compris ce que cette exposition suggère dans ce qu’elle a de meilleur, la manière dont Picasso, son imaginaire s’ancre dans un terreau populaire, celui qui unit l’espèce humaine, ses origines mythiques à l’histoire en train de se faire et renouvelle les formes dans lesquelles est appréhendée la réalité. Peut-être qu’il en est du communisme, comme de ces chefs-d’oeuvre absents (les demoiselles d’Avignon et Guernica) mais dont des fragments  de l’exposition nous narrent le récit d’une évolution vers le chef d’oeuvre absent. Comme dans la nouvelle de Balzac, le chef d’oeuvre inconu  est illisible à force d’avoir trop été contemplé…

La vieille Charité

En montant vers la colline où se situe le monument, j’ai expliqué à Maya, ce qu’était  la Vieille charité. Ce fut jadis un hospice pour miséreux, enfant trouvé, mendiants du Grand enfermement, le siècle dit de Louis XIV qui se méfiait de Marseille et fit tourner les canons du fort vers la ville et non vers le large. . Dans tout Marseille, les chasses-gueux habillés de rouge traquaient le misérable et le ramenaient dans ce lieu pour l’incarcérer, mendiants, criminels, malades mentaux et enfants trouvés, condamnés à cohabiter. Parfois, les gardes chiournes  devaient les arracher à des Marseillais indignés par un tel traitement. Les textes de l’époque, que j’ai jadis consultés, font état de ces rixes, de la difficulté à recruter des chasse-gueux tant ils sont haïs et tombent fréquemment dans des guet apens où ils sont rossés copieusement. dans ce siècle, celui de Versailles, se multiplient les institutions de ce type, prison, hospice, fous, criminels et indigents sont enfermés ensemble. Ce que l’on réprime c’est la catégorie « oisive » a expliqué Foucault, qui voit dans cet entassement hétéroclite un trait commun: l’oisiveté, celui qui échappe au travail ezst soupçonné de libertinage, de profanation, qui aurait une sexualité débridée. Tout cela est  « la déraison », une folie contenue dans un espace concentrationnaire parce qu’elle menace indistinctement l’ordre social.Oui, c’est important, de lui raconter cela.  Picasso est le génie subversif, le sujet individuel par excellence, une exposition de son oeuvre dans un tel lieu historique devrait faire sens. Quand nous arrivons, il est midi, l’heure de déjeuner au restaurant dans la grande cour de l’hospice et je lui demande ce qu’elle a retenu de l’exposé. Ce qui l’a marquée ce sont les chasses-gueux  en habit rouge, peut-être en pensant à ce lieu où était jadis entassés les fous, les criminels, les pauvres et les enfants trouvés a-t-elle pensé à son frère, aux Baumettes, mais pour elle Louix XIV est devenu Napoléon.

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A l’heure du repas, alors que nous sommes attablées toutes les deux devant un sandweech, une salade et une glace, j’explique à Maya, pourquoi et comment je me suis retrouvée un jour dans ce lieu alors pratiquement à l’abandon. De hautes herbes avaient  envahie la cour; il y avait des rats, le bâtiment menaçait ruine et je n’ai pu accéder aux combles que par un escalier branlant,dangereux, c’était la seule voie. Les combles, encore un spectacle fantastique. Les énormes poutres qui soutenaient une toiture par endroit éventrée, dessinaient au sol des espaces plus ou moins privatifs, délimités par  des tissus crasseux et élimés accrochés aux troncs de la charpente, dans ce qui était devenu une cour des miracles. Des bonnes soeurs et un autel couvert de fleurs artificielles fauchées dans les cimetières, se livraient à des cultes étranges tout en prodiguant des soins. La Vieille charité était un lieu de recel. C’étaità l’occasion de mon premier travail de sociologue rémunéré, je devais proposer aux monuments de France dans l’hôtel de Sully, une étude du quartier et du momument lui-même, une préconisation de son usage. J’ai rencontre à cette occasion Georges henri Rivière, il m’a parlé de la Résistance de la manière dont il a dupé les Allemands, de son ecomusée, et c’est l’époque où je découvre Charles Parrain, l’historien de Forces productives. Le produit de mon labeur , un rapport d’une centaine de pages a été perdu, mais je conseillais de faire de ce lieu, un séjour en résidence d’artistes et écrivains, sans modifier l’esprit du quartier. Le résultat est assez loin de ce que j’espérais, mais c’est comme dans l’exposition:  mon projet a laissé des traces, elles sont noyées dans une tout autre conception du Marseille populaire. Je suis désormais condamnée à me réjouir quand je reconnais ce qui dans ce grand mouvement, ce qui a porté ma vie, subsiste sans avoir été totalement dénaturé. Etait-il nécessaire dans les voyages vrais ou imaginaires de Picasso de citer le fait qu’il avait vécu dans le siècle du communisme? Aussi nécessaire que de restituer la foi chrétienne dans le siècle des cathédrales. Qu’est-ce que c’était pour lui que l’adhésion au communisme, quand a commencé son ralliment lui que l’on désignait comme l’embusqué? Dans les quatre oeuvres de la période bleue par laquelle débute l’exposition, il y a une maternité et un commentaire qui décrit la manière dont il se rend dans un hospice-prison pour femme et il a le coeur déchiré par leur enfermement avec leurs enfants, comme la misère des saltimbanques le touche. Est-ce qu’il faut parler de cette conscience sociale ou s’agit-il de la même que celle qui conduit  Gericault vers les asiles d’aliénés?

L’avant dernière salle est consacrée aux femmes d’Alger de Delacroix et par là même à Jacqueline , sa dernière femme…  A elle et aussi  à la guerre d’Algérie. Le 24 juin 1960, à Paris, se tient une conférence de presse du comité pour Djamila Boupacha, sous la présidence de Simone de Beauvoir… Cette jeune Algérienne, membre du FLN, avait été arrêtée, mise au secret, séquestrée, abominablement torturée par les parachutistes français, et violée. Picasso, à la demande de Gisèle halimi et d’hélène parmelin, a illustré le pamphlet qui dénonçait le crime.  Le livre est là ouvert à la page de garde sur ce portrait digne d’un Raphaël. J’explique à Maya, tout cela, en insistant sur l’Algérie, son pays d’origine, sur le combat pour sa libération et le fait que Jacqueline et Picasso étaient communistes, que je l’ai rencontrée en allant avec mon mari lui porter un bouquet de roses rouges dans le château de Vauvenargue de la part du directeur de l’Humanité d’alors, Roland Leroy. « Tu l’as connue? » s’exclame-t-elle. Je proteste: « je l’ai rencontrée. C’était pas une copine, une rencontre autour d’un bouquet de roses rouges, juste avant qu’elle se suicide parce que Picasso était mort.  » Et pour compléter la description, je lui explique que le jour de la mort de Picasso, il avait neigé, c’était un huit avril et pourtant la campagne aixoise était blanche comme un linceul… Les roses rouges tombent sur la neige… Mais je sais pas comment lui faire savoir qu’il y a deux autres peintres, Delacroix peignant un harem dans lequel Picasso a placé le visage de Jacqueline, mais aussi Matisse qui est mort en 1954 et qui lui a laissé ses odalisques. Alors je lui parle du château de Vauvenargue, nous y sommes allées avec sa mère, elle a chanté sur la terrasse du café où nous avions déjeuné et tous les clients ont repris en choeur.

A propos de l’Algérie, à table elle m’explique qu’elle a plein d’origines, Algérienne, Kabyle, mais aussi française et polonaise, italienne, cubaine à cause de moi et elle me dit « toi aussi tu es algérienne, kabyle, à cause de moi… Décidemment Maya est comme Picasso dont disait-il ses périples autour de la méditerranée dessinaient un minotaure, notre parenté est un labyrinthe..

Maya est une pre-adolescente de 11 ans et demi, sans bagage, une force difficile à endiguer et qui cherche à s’approprier tout ce qui passe à sa portée mais avec la brutalité des nouveaux nés. A un moment, elle protestera devant une statue des cyclades: « Mais elle est moche« . J’éclate de rire, Maya a résisté héroïquement à toutes les déformations de Picasso, mais là devant cette statue archaIque, elle proteste « ça, une femme, enceinte? Elle est plate« . Nous décidons d’en vérifier la posture,les bras croisés sur le ventre, les genoux un peu pliés et sur la pointe des pieds, l’équilibre est diffickle à maintenir, voir impossible. A partir de ce moment là, le souvenir de la figurine  est devenue une référence  entre nous. A plusieurs reprises,   nous tenterons de la reproduite en criant « elle est moche!« .Nous rions tellement qu’il faut que je me précipite aux toilettes, en sortant, je lui dis: « je n’ai aucune confiance dans tes goûts, dans tes critères esthétiques, mais c’est bien que tu te sois révoltée contre ce que tu estimais sa laideur, parce que désormais elle fait partie de toi, plus sûrement que si tu n’avais rien dit. Tu vois c’est ce que Picasso cherche, que l’objet te choque et te fasse te l’approprier. Il ne veut pas la ressemblance simplement. IL veut que tu ais envie d’aller plus loin! » Nous rions beaucoup mais elle m’épuise, elle cherche à m’arracher la canne  il me faut résister à sa force vitale.  Nous avons déjà joué à Aix à tourner le dos au tableaux tandis que celle qui faisait face les décrivait à l’autre. Nous avons failli être chassées parce que nous étions trop bruyantes. La culture a besoin de temples et d’officiants silencieux, même si cela n’a rien avoir avec les parodies, les jeux de potaches émechés qui ont entouré la production des oeuvres. Celles-ci sont soustraites aux canulars de l’atelier et sequestrées dans l’espace policé des musées, une sorte de grand enfermement qui ne convient pas à la vitalité de Maya et c’est très bien.

Picasso est le symbole du génie, chaque instant perdu à ce qui n’est pas son oeuvre le rend fébrile, mais il l’alimente aussi, amis, femmes,paysages, objets tout fait oeuvre. C’est pourquoi il est aussi en « cordée », d’abord avec d’autres peintres, j’avais vu une autre exposition au Grand Palais qui insistait sur la filiation avec Velasquez et son intrusion dans l’oeuvre de Delacroix à Alger, sujet abondamment traité ici Dans cette modeste exposition, est esquissée  la fusion avec Braque, le regard en miroir avec Matisse. Maya ne sait rien de tout cela, elle doit ingurgiter et sa révolte devant la laideur supposée de la statue des cyclades est légitimes face à ce gavage. . Pourtant ces références à d’autres imaginaires, d’autres toiles est  essentielle  puisque Picasso voyage, mais souvent à la manière d’un Roussel et ses impressions d’Afrique,dans un wagon clos, l’orient, l’Afrique dans laquelle il ne met jamais les pieds, comme je ne mettrais jamais sans doute les pieds dans cette Chine qui me fascine. Il est le génie, mais pas à la mode romantique du solitaire démiurge. le grand mérite de cette exposition c’est que  l’oeuvre d’art n’est jamais seule, elle va avec, elle est en relation. Comme dans l’atlas d’Aby waburg mais dans le respect de la chronologie du peintre et de l’Histoire. Ainsi chaque femme envahit l’univers, impose un déménagement, assemble les élements anciens dans une nouvelle configuration. On pense à cette remarque rapportée par Christian Zervos lors d’une conversation qu’il eut avec le peintre et que l’éditeur a reproduite dans ses Cahiers d’art: « Picasso lui aurait confié: « Pour mon malheur, et ma joie peut-être, je place les choses selon mes amours ». Ne serait qu’à cause de cette fidélité totale à la femme aimée, fidélité successive mais aussi permanente puisqu’il refusé de vendre le portrait de celles-ci et des enfants qu’elle lui a donné, l’exposition n’a jamais la prétention d’autres à nier toute chronologie pour perdre le commun des mortels. Au contraire.

Au centre de chaque salle, un présentoir transparent de cartes postales. les images et les écrits au verso sont affichés, peut-être est-ce pour suggérer un temps où littérature et peinture étaient indistincts, celui des hieroglyphes ou celui des messages publicitaires, des légendes des premiers moments du cinématographe, le fait est que les tableaux accrochés au mur pivotent autour de cette correspondance entre gens tous célèbres, une génération que l’on voit passer des années folles aux engagements communistes de la guerre (Picasso adhère au PCF en 1944).

Il ne s’agit pas d’art mais de sa menue monnaie disait Paul Eluard en parlant des cartes postales. Picasso partage le goût de cette collection avec Aragon, Paul Eluard , la plupart des surréalistes, Henri Matisse et georges Braque . Les murs de l’appartement d’Aragon, au 56 de la rue de Varenne, en étaient tapissés, des photos, clouées en leurs quatre coins par des punaises rouges. Entre les images, il restait l’espace blanc du mur comme s’il se fut s’agit de la page. de l’écrivain. Au dessus de son lit, il y avait ainsi punaisé un petit mot: « A bébé Louis Aragon » en le désignant, il m’a déclaré : « j’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant« .C’étaient effectivement les clientes de la pension de famille de sa grand mère qui lui avaient écrit de Roumanie.A sa mort, l’inventaire a mis au jour ‘un cahier d’écolier sur lequel à 6 ans il avait rédigé le premier chapitre du libertinage: « quelle âme divine ». Il disait la vérité, ce texte insolent était l’oeuvre de bébé Louis Aragon. Que cherchait cette génération ? Aragon était d’une extraordinaire perpicacité sur l’art de son époque. Les murs de son appartement étaient un gigantesque collage en perpetuelle transformation. Il créait des sortes d’autel à votre gloire, celui pour Georges Marchais, le mien aussi (un numéro de Révolution, un Matisse, il disait que j’avais la transparence d’un Matisse).Dans le « défi de la peinture »(1930) et d’autres textes il a expliqué l’importance du collage : « La notion de collage a pris dans la peinture sa forme provocante, il y a un peu plus d’un siècle. Elle y est l’introduction d’un objet, d’une matière pris dans le monde réel et par quoi le tableau, c’est-à-dire le monde imité, se retrouve tout entier remis en question. Le collage est la reconnaissance par le peintre de l’inimitable, et le point de départ d’une organisation de la peinture à partir de ce que le peintre renonce à imiter… L’emploi du collage est une sorte de désespoir du peintre, à l’échelle de quoi le monde peint est repensé. »

Sur les murs de la rue de Varenne, la menue monnaie de l’art, photos, carte postale voisinait avec des chefs d’oeuvre, des tableaux de Masson, un Matisse. Il y avait aussi au Moulin une collection de cartes postales utilisées pour écrire la Semaine sainte, elles étaient classées dans des boîtes, au-dessous des oeuvres de Fourrier et un peu plus loin le portrait de Géricault qui ressemblait tant à jean Ristat. Au centre des salles de l’exposition de Marseille, celui qui l’a conçue, a reconstitué cette évolution de l’écriture comme celle des arts plastique, un moment irreversible, révolutionnaire.Celui où nous avons tous cru que le monde allait basculer. Encore une citation d’Aragon dans le défi de la peinture pour le dire « Attention à la période qui vient! Ce monde déjà se lézarde, il a en lui quelque principe de négation ignoré, il craque« . Mais c’est d’aujourd’hui dont il parle ! Simplement aujourd’hui on a du mal à saisir le rythme de la figure en train de naître, me traverse la pensée que ce qui se passe en Corée, est une bonne nouvelle, ce n’est pas la paix, les USA ne la veulent pas, le dirigeant français non plus, mais c’est une minute de repos pour prendre des forces. Le collage, son rythme dit aussi cela, »l’art de cueillir le jour au sein de l’apocalypse », comme ils le firent. C’est pourquoi Picasso apparait tout à coup dans une plénitude rassurante de classique.Ils s’en sont sortis…

La plupart des cartes postales ont été envoyées, parmi les correspondants l’omniprésent Jean Cocteau sollicite des rendez-vous.  Il y a aussi celles que l’écrivain ou le peintre achète en série pour son travail, parce qu’elles suggèrent une autre réalité. C’est le cas de ces cartes représentant des femmes africaines, femmes Malinke, de timbo, qui sont tendues, noires comme de l’ébène et l’acier, les bras levés, que Picasso avait trouvé à l’exposition universelle de Marseille en mai 1906. Sur les panneaux de commentaires de l’exposition, il nous est dit à leur propos qu’il y eut à Paris en 1906, une épidémie de syphilis (1), L’ombre maléfique de la grande vérole hachure le visage et les corps des prostituées et des femmes africaines dans les tableaux de Picasso. Ces photos d’Afrique plus- ou tout autant- que les masques vont déterminer son nouveau vocabulaire plastique, celui des demoiselles d’Avignon. Ce tableau n’est pas là, mais il y a des fragments qui narrent, font le récit des étapes successives de ce chef d’oeuvre. Les demoiselles d’Avignon sont présentes-absentes.Il y a la femme aux mains jointes et d’autres études en ocre qui appartiennent à cet ensemble. Il y a la violence de trois figures sous un arbre en hiver, hachurées.

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le tableau absent-présent: les demoiselles d’Avignon

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une des étapes décrite par l’exposition.

Je ne sais d’ailleurs si l’on peut parler à  propos de violence de cet art africain, de ces masques et de l’interprétation qu’en donne picasso, c’est autre chose: J’explique à Maya qu’ un jour j’ai acheté un masque africain couvert de clous, j’ai passé la soirée et la nuit à le déplacer pour qu’il soit le plus loin possible de ma chambre, le lendemain je l’ai rapporté en disant qu’il me faisait peur. Le marchand amicalement m’a dit « il n’est pas mauvais, mais sa magie est trop forte pour toi ».. Comment lui traduire ce que dit Picasso des masques africains à savoir qu’ils « ne reproduisent pas le réel, mais la force magique qui les habite » le peintre pris d’une pulsion animiste commence à récupérer tous les rebuts, papiers, bois, une forme de « desespoir » nous a dit Aragon, parce ce qu’il veut représenter est inimitable, il cherche le rythme pour dire l’être. Ces collages, cette introduction d’autres matériaux relève de la magie mais d’une manière enfantine et ça peut-être Maya peut-elle le percevoir. Nul obscurantisme, je  lui raconte, quand nous nous assyons sur un banc de la grande cour, comment alors que j’avais huit ans, j’ai désiré un objet sans valeur marchande, c’était il m’en souvient un porte-plume avec un minuscule oeillet dans lequel on percevait Notre dame de la garde, je l’ai échange contre ma chaîne d’or au grand dam de mes parents qui sont allés illico la récupérer et rendre le magnifique porte plume, objet encore de toute ma convoitise. C’est une expérience du désir que nous avons tous vécu. A partir de ce besoin, l’artiste joue avec la réalité, il suit dans le matériau les pensées, les émotions, le coeur à jamais brisé de Dora Mar, la femme qui ne cesse de pleurer ou au contraire la chair épanouie de Marie Thérèse, la ressemblance de jacqueline avec une femme d’Alger de delacroix,.

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Braque et Picasso se sont rencontrés au bateau lavoir devant les demoiselles d’Avignon et c’est une nouvelle période dans la vie de Picasso dans laquelle il se rapproche de la méditerranée puisqu’il est à Sorgues avec lui en 1912, et un moment de quasi fusion dans laquelle leurs oeuvres cubistes ne se différencient plus. Mais c’est aussi l’amour d’Eva, la rupture avec Fernande. Le tableau intitulé « Guitare j’aime Eva » après Man ray transformant le dos nu de kiki de MOntparnasse en l’odalisque d’ingres devenue violoncelle, picasso qui n’a jamais caché la crudité du désir l’étale sur la toile.maya voit immediatement un corps de femme dans cette guitare… Comme elle remarque les regards vides, aveugles des statues et des portraits de Picasso.

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La cordée des peintres est sans fin pour exprimer ce que ressent le peintre. Le priapisme mais aussi une capacité à saisir l’essence, l’être de la femme aimée, un vampirisme qui rend l’abandon un drame auquel on ne survit pas. Qu’est-ce que je peux dire de tout ça à une pré-adolescente de 11 ans et demi et bien il n’y a pas de problèmes, elle comprend qu’il ne supporte plus Olga, même si la facture classique de son portrait lui parait parfaite, elle voit que le col de fourrure est élimé.

L’exposition occupe quatre salles du rez de chaussée de la Vieille charité et une originale sculpture de groupe est dans la chapelle, sous le dome ovoïde dessinée par Pierre Puget, un fils d’ouvrier, comme pour finir en beauté et nous dire que peut-être la sculpture a été la préoccupation majeure du peintre. Maya adore l’intérieur de la chapelle ovoïde mais se désintéresse du groupe sculpté. Elle pousse un cri, je lui fait remarquer l’acoustique, elle se plante au milieu pousse deux ou trois notes aigues et commente, ça monte, cela prend de l’ampleur.

Dans la cour nous jouons, je ferme les yeux, je compte rapidement « 1.2.3 soleil!' » et je les ouvre à nouveau . Elle reste là en équilibre instable comme la statue des cyclades dit-elle..J’ai un peu maigri, je marche beaucoup mieux, nous traversons le quartier jusqu’au Vieux Port en chantant à tue tête : « l’eau vive », puis « le petit agneau » qui se termine par cette strophe « que la fillette rebelle, le petit garçon, qui n’écoute pas sa mère est punie sur cette terre, comme le petit agneau,oh! oh! » Vendredi 4, je l’emmène au théâtre du Gymnase voir les Rustres de Goldoni et demain matin s’il fait beau nous irons nous baigner. En fait, ces places de Théâtre quasiment données (2 euros) sont  un cadeau de Djaouida. Tous les soirs elle sort avec le Secours populaire en maraude pour apporter de la nourriture , des vêtements aux SDF, elle fait ça pour Adlane, pour que l’on prenne soin de lui, je lui ai promis d’y aller avec elle. En attendant le Secours populaire a des places de théâtre et de concert qu’il donne à très petit prix ses animateurs. Djaouida a demandé « pour sa mère » et c’est ainsi que je vais aller vendredi avec maya aux Rustres, le lendemain toute seule à la nuit des forains aux Bernardines et le 26, j’emmène Hamid moi avec voir la fille du tambour major d’Offenbach. Je me sens moins coupable de profiter de ces billets puisque j’initie toute la famille à la culture… J’ai raté Lohengrin de Wagner à l’opéra. Je reçois l’équivalent des cartes postales, les piecettes de l’aumone que m’offrent les pauvres et que nous partageons avec Maya.

Quelle ânerie cette soirée Marx sur Arte. A propos de Karl Marx :« A la seule vue d’un homme on ne peut pas dire depuis combien d’années il est déjà mort. » C’est une phrase de Marx (dans le Capital? je ne sais plus) que j’ai toujours beaucoup aimée. Et lui-même, depuis combien d’années est-il déjà vivant? malgré tous ces discours stupides.

Danielle Bleitrach

 

(1) l’exposition parle d’une épidémie de siphylis, mais ne s’agit-il pas plutôt du fait qu’à cette date la maladie a pu être détectée par un test précoce (le test de Wasserman), sans qu’on ait toutefois les moyens de la guérir. Un peu comme cela s’est passé pour le sida, la mort a paru alors planer au-dessus d’individus encore sains mais voués à la folie et à des plaies immondes. une autre grande vérole se préparait, la boucherie de la guerre de 14-18.

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Une réponse à “Maya et Picasso, l’art et sa menue monnaie en partage.

  1. Jeanne Labaigt

    avril 29, 2018 at 10:50

    Quel formidable billet.
    La vraie culture, celle vivante qui ose rire, la joie qui augmente la puissance, belle éducation pour Maya, la couleur et les sons d’Offenbach à la magie de Picasso :joie.
    Je ne peux rester sur mon écran: pbmes d’yeux mais deux citations pour toi et les tiens: « On va aux grandes choses en tournant autour » disait Platon et  » inébranlable est ma profondeur car elle brille d’erreur et d’éclats de rire » Nietzsche (très spinoziste ici…).

     

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