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the world, new York,18 juillet 1871, rapport sur l’Internationale et interview du docteur Marx

26 Avr

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Histoire et société va limiter ses parutions à un fruit d’un travail de recherche,.ce sera pour danielle Bleitrach l’occasion d’un travail original, voir d’un nouveau mode de vie (danielle Bleitrach)

 

Le rideau se lève- entretien avec Karl Marx, chef de l ‘Internationale- Révolte du travail contre le capital- les deux visages de l’Internationale- la transformation de la société- son développement aux Etats-Unis – L’internationale et la commune, etc. (de notre correspondant particulier)

 

Londres 3 juillet 1871- Vous m’avez demandé des renseignements sur l’Association internationale: j’ai fait de mon mieux. Le moment n’est guère favorable pour une telle démarche. Il est certain que Londres est le quartier général de l’association, mais les Anglais sont plutôt effrayés: ils reniflent partout l’Internationale comme le roi jacques sentait l’odeur de la poudre après le fameux complot. Plus le public entretient de suspicion à son égard et plus la société prend conscience d’elle même: et si tous ceux qui la dirigent ont un secret à garder, ils sont hommes à le garder sûrement. j’ai rendu visite à deux de ses membres dirigeants: j’ai parlé très librement avec l’un d’eux et je vous rapporte en substance mon entretien. J’ai acquis une certitude: c’est là une société d’authentiques travailleurs, mais ces travailleurs sont dirigés par des théoriciens sociaux et politiques d’une autre classe. j’ai vu un homme, membre influent du Conseil, assis à son établi durant notre entretien; il interrompait de temps à autre son discours pour essuyer quelque reproche, adressé d’un ton peu courtois par l’un des nombreux maîtres-artisans du voisinage qui lui fournissaient sa tâche. j’ai entendu le même homme parler en public avec une éloquence fortifiée de bout en bout par une belle haine contre ses individus qui se disent ses maîtres. Après ce coup d’œil sur la vie domestique de l’orateur, je me suis point étonné de ses harangues. il sentait en lui assez d’intelligence pour organiser un gouvernement des travailleurs, et pourtant il était là, obligé de donner toute sa vie de tâcheron au plus machinal des métiers. Fier et sensible, il lui fallait à chaque instant rendre un salut pour un grognement, et un sourire pour un ordre qui approchait en civilité l’appel jeté par le chasseur à son chien. J’ai entrevu là une des faces de l’Internationale, le produit d’un conflit entre le CAPITAL et LE TRAVAIL, entre l’homme qui produit et le bourgeois qui jouit. Cette main pourrait frapper fort, quand le temps viendra; quant à la tête qui organise, je pense l’avoir vue, elle aussi, dans ma conversation avec le docteur Karl Marx.

Karl Marx est un allemand, docteur en philosophie, ses connaissances sont d’une étendue toute germanique, et lui viennent autant de l’observation de la vie que de ses lectures. je dirais qu’il n’a jamais été un travailleur au sens ordinaire de ce terme. Tout dans son entourage et dans son allure dénote l’aisance du bourgeois.

Le salon où je fus introduit au soir de ma visite conviendrait fort bien à un agent de change arrivé et qui s’apprête à passer de la prospérité à la fortune. C’était l’image même du confort, l’intérieur d’un homme de goût et de vie aisée; mais rien qui révèle la personnalité du propriétaire. Un bel album de vues du Rhin, disposé sur une table, laissait deviner sa nationalité; Je jetais un coup d’œil prudent sur le vaste guéridon: point de bombes? Mes narines cherchèrent l’odeur du pétrole et perçurent le parfum des roses. Je me glissais en tapinois jusqu’à mon fauteuil et, maussade, j’attendis le pire. Il est entré et m’a salué cordialement. Nous voilà assis l’un face à l’autre. OUi, je suis en tête à tête avec la Révolution faite homme, avec le vrai fondateur et le guide spirituel de la société Internationale, avec l’auteur d’une Adresse dans laquelle le capital reçoit un avertissement: s’il fait la guerre au travail, il devra s’attendre à voir s’écrouler en flammes sur sa tête. En un mot, je me trouvais en compagnie de L’APOLOGISTE DE LA COMMUNE DE PARIS. Vous rappelez-vous  le buste de Socrate, l’homme qui aima mieux mourir que professer une croyance dans les dieux de son temps ? Vous rappelez-vous le profil du front, d’une si belle courbure et qui se termine si pauvrement, comme la moitié d’un crochet en S, en un nez petit, camard et retroussé ? Représentez-vous bien ce buste, teignez la barbe en noir, éclaboussez-là de gris ; plantez cette tête sur un corps plutôt lourd et de stature moyenne : le docteur est devant vous. Voilez le haut du visage, vous pourriez être en compagnie d’un authentique marguillier. Mais découvrez-en la partie essentielle, le front démesuré, et vous saurez aussitôt que vous avez à faire au plus formidable, au plus puissant de tous les individus composites : un rêveur qui pense, un penseur qui rêve.

Un autre Gentleman accompagnait le Dr Marx. Allemand lui aussi, je suppose, quoique sa parfaite familiarité avec notre langue me laisse ici dans le doute. Etait-ce un témoin ? Je le pense. Le « Conseil » avait entendu parler de cette rencontre et pouvait en demander des comptes plus tard au Docteur, car la Révolution est par-dessus tout méfiante avec ses propres agents. C’était donc là l’homme qui allait corroborer la relation du Docteur.

J’entrai d’emblée dans mon sujet. Le monde, dis-je, a fort peu de lumières sur l’Internationale ; il la hait, sans pouvoir définir l’objet de sa haine. Quelques-uns qui prétendent avoir sondé les ténèbres un peu mieux que leurs voisins, ont déclaré y avoir trouvé une sorte de Janus : sur l’un des visages, un bon, un  honnête sourire d’ouvrier, et sur l’autre, le regard menaçant de l’assassin, du conspirateur. Pourrait-il dissiper le mystère qui entoure la théorie.

Le professeur se mit à rire. Il se réjouissait un peu, je pense, de nous voir si effrayés.

Il n’y a aucun mystère à éclaircir, cher monsieur dit-il d’abord, dans le plus pur Hans Breitmann [mauvais anglais, Marx le maîtrisait mal], sauf peut-être le mystère de l’humaine sottise, chez ceux qui persistent à ne pas tenir compte du fait que notre association es publique, et que ses discussions sont consignées dans le détail, et que n’importe qui peut en lire les procès verbaux. Vous pouvez vous procurer nos statuts pour un penny, et si vous achetez pour un shilling de brochures, vous en saurez bientôt autant que nous en savons nous-mêmes.

Reporter : Presque. OUi, peut-être ; mais n’y aura-t-il pas quelque chose que je n’aurais point à connaître, quelques restrictions de grande importance ? A parler franc, et pour vous présenter la chose dans l’aspect qui frappe un observateur extérieur, il y a une tendance universelle à vous décrier, et elle repose certainement sur autre chose que la mauvaise volonté et l’ignorance de la multitude ; C’est pourquoi, il me semble toujours fondé, même après ce que vous m’avez dit, de vous demander : qu’est-ce que l’Association Internationale ?

Dr Marx : Vous n’avez qu’à regarder les individus qui la composent. Les travailleurs.

R : Oui, mais le soldat n’est pas censé être le représentant de la force publique qui lui commande ses mouvements. Je connais bien quelques uns de vos membres et, je me doute bien qu’ils n’ont pas l’étoffe de conspirateurs. En outre un secret partagé par un million d’hommes ne serait plus un secret. Mais si ces hommes n’étaient que les instruments dans les mains d’un conclave intrépide, et, pardonnez-moi le mot, peu embarrassé de scrupules ?

Dr Marx : Il faudrait le prouver.

R : Et l’insurrection de Paris ?

Dr Marx : je voudrais d’abord que l’on me prouve qu’il y a eu complot. Est-il arrivé quelque chose qui ne fut pas l’effet normal de circonstances du moment ? Ou à supposer qu’il y ait eu un complot, je demande à voir les preuves d’une participation de l’Association Internationale.

R : la présence dans la Commune de bien des membres de l’Association.

Dr Marx : Il y eut ensuite également le complot des francs-maçons, car leur participation à l’œuvre, en tant qu’individus ne fut nullement négligeable. Je ne serais pas surpris, en effet, si le Pape mettait toute l’insurrection sur leur dos. Mais essayons de trouver une autre explication. Le soulèvement de Paris fut l’œuvre des travailleurs parisiens, les plus capables d’entre eux furent nécessairement les chefs et les responsables du mouvement ; mais il se trouve aussi que les plus capables d’entre eux sont membres de l’Association Internationale. Pourtant l’Association comme telle n’était nullement responsable de leur action.

R : Ce ne sera pourtant pas l’avis des gens. On parle d’instructions secrètes qui seraient venues de Londres et même de l’envoi des subsides. L’Association prétend que ses procès-verbaux sont accessibles à tous. Cela suffit-il pour dire qu’il n’y a aucune communication secrète ?

Dr Marx : Y a-t-il jamais eu une association qui ait poursuivi son activité sans avoir recours à des moyens aussi bien privés que publics ? Ce serait pourtant méconnaître complètement la nature de l’Internationale que de parler d’instructions secrètes  venant de Londres comme s’il s’agissait de décrets en matière de foi et de morale émanant de quelque centre pontifical de domination et d’intrigues. Ceci impliquerait une forme centralisée de gouvernement pour l’Internationale, alors que sa forme véritable est expressément celle qui, par l’initiative locale, accorde le plus de champ d’action à l’énergie et à l’esprit d’indépendance. De fait l’Internationale n’est nullement le gouvernement de la classe ouvrière, c’est un lien, ce n’est pas le pouvoir.

R : et quel est le but de cette union ?

Dr Marx : l’émancipation économique de la classe ouvrière par la conquête du pouvoir politique. L’emploi de ce pouvoir politique en vue de fins sociales. Nos objectifs doivent nécessairement être assez vastes pour embrasser toutes les formes d’activité de la classe ouvrière. Leur donner un caractère particulier, ç’aurait été les adapter aux besoins d’une seule section, aux besoins des travailleurs d’une seule nation. Mais comment pouvait-on leur demander à tous de s’unir pour atteindre les buts de quelques uns ? Si elle l’avait fait, l’Association aurait trahi l’Internationale. L’Association n’impose aucune forme aux mouvements politiques ; elle exige seulement le respect de leur but. C’est un réseau de sociétés affiliées, qui s’étend à l’ensemble du monde du travail. Dans chaque partie du monde se présente un aspect particulier du problème, et les ouvriers s’efforcent de l’aborder avec leurs propres moyens. Les ententes ouvrières ne peuvent pas être absolument identiques  dans tous les détails à Newcastle et à Barcelone, à Londres et à Berlin. En Angleterre par exemple, la voie qui mène au pouvoir politique est ouverte à la classe ouvrière. Une insurrection sera folie là où l’agitation pacifique peut tout accomplir avec promptitude et sûreté. La France possède cent loi de répression ; un antagonisme mortel oppose les classes, et on ne voit pas comment échapper à cette solution violente qu’est la guerre sociale. Le choix de cette solution regarde la classe ouvrière de ce pays. L’Internationale ne prétend pas dicter ses volontés : elle a déjà bien de la peine à donner des conseils. Mais à tout mouvement elle donne sa sympathie, son aide, dans les limites qui lui sont assignées par ses propres statuts.

R- en quoi consiste cette aide ?

Dr Marx-Prenons un exemple : l’une des formes les plus communes du mouvement d’émancipation, c’est la grève. Autrefois quand une grève éclatait dans un pays, elle était tenue en échec par l’importation de la main d’œuvre étrangère. L’Internationale a pratiquement mis fin à ces procédés, elle reçoit des renseignements sur les grèves qui se préparent, elle les communique à ses membres qui comprennent aussitôt que le lieu de la lutte est un terrain défendu. Ainsi les patrons demeurent seuls pour régler leurs comptes avec leurs ouvriers. Dans la plupart des cas, c’est la seule aide que les ouvriers demandent. Ils organisent leurs propres souscriptions ; ainsi font également les associations auxquelles ils sont plus immédiatement affiliés.  Mais ils peuvent avoir besoin de fonds supplémentaires, si la pression se fait trop lourde. L’Association, ayant approuvé cette grève, pourvoit à leurs besoins en puisant dans la caisse commune. C’est ainsi que les travailleurs des manufactures de tabacs de Barcelone ont remporté la victoire l’autre jour. Mais l’Association n’a aucun intérêt à fomenter des grèves, bien qu’elle les soutienne dans certaines conditions. Elle n’y gagne jamais rien au point de vue pécuniaire, mais elle peut y perdre facilement. Résumons la chose en un mot : les classes travailleuses demeurent pauvres au milieu d’un accroissement de richesses, demeurent misérables au milieu d’un luxe toujours croissant. Leurs privations matérielles les rapetissent moralement et physiquement. Impossible de compter sur autrui : il leur est devenu tout à fait nécessaire de prendre en main leur propre sort. Elles doivent repenser tous leurs rapports avec les capitalistes et les propriétaires, et cela veut dire qu’elles doivent transformer la société. Voilà le but général de tout organisme ouvrier, autant que je sache : ligues d’ouvriers et de paysans, syndicats et amicales, coopératives de vente et de production, tout cela n’est que moyens. La tâche de l’Association Internationale est d’entretenir une parfaite solidarité entre toutes ces organisations. Son influence commence à se faire sentir partout. Deux journaux répandent ses idées en Espagne, trois en Allemagne, trois en Autriche et en Hollande, six en Belgique et six en Suisse. Maintenant que je vous ai dit ce qu’est l’Internationale, vous allez peut-être vous former une opinion sur les prétendus complots.

R-Je ne vous suis pas très bien.

Dr Marx- Ne voyez vous pas que la vieille société, qui n’a pas la force de nous affronter avec les armes de la discussion ou de la coalition régulière, doit user de fraude et nous accuser de conspirations ?

R- Mais la police française déclare être en mesure de prouver la complicité de l’Association dans le dernier conflit, pour ne pas parler des précédents.

Dr- Mais parlons donc de ces tentatives précédentes, si vous le voulez bien. Elles nous permettront d’apprécier à leur juste valeur les accusations portées contre l’Internationale. Vous vous souvenez de l’avant-dernier complot ? On annonçait un plébiscite. Bien des électeurs paraissaient irrésolus. Ils n’avaient plus le sentiment bien net de la valeur du régime impérial, de ce régime qui, leur avait-on dit, avait sauvé la société de redoutables dangers auxquels ils ne croyaient plus. IL fallait un nouvel épouvantail. La police se mit en chasse. Toutes les coalitions ouvrières lui étaient odieuses et elle avait, bien entendu un compte à régler avec l’Internationale. Une heureuse idée lui est venue : l’Internationale ne ferait-elle pas un parfait épouvantail ? Ce choix aurait le double avantage de discréditer l’Association et de racoler des sympathies pour la cause impériale. Et cette heureuse idée a donné naissance au ridicule « complot » contre la vie de L’empereur- comme si nous avions la moindre idée de tuer ce pauvre vieux bougre. On a arrêté les membres dirigeants de l’Internationale ; On a fabriqué de faux témoignages ; On a préparé le procès ; et dans le même temps on a procédé au plébiscite. Mais la comédie que l’on voulait monter avait pris toutes les allures d’une farce, et de l’espèce la plus grossière. Il y a en Europe des gens avertis, qui ont été témoins de toute cette affaire, et dont le jugement n’a pas été abusé un seul instant ; Seul l’électeur des campagnes françaises a avalé la couleuvre. Les journaux anglais ont raconté le début de cette affaire ; ils ont négligé d’en publier la fin. Les juges français doivent le respect au pouvoir et ils étaient tenus d’admettre l’existence du complot, mais ils furent bien obligés de reconnaître qu’aucune preuve n’existait  de la complicité de l’Internationale. Croyez-moi, il en est du second complot comme du premier. Le fonctionnaire français s’est remis au travail. Il est chargé de faire son rapport sur  le plus grand mouvement politique que le monde ait jamais vu. Les signes des temps sont là, qui en cent occasions pourraient lui suggérer une explication raisonnable : les ouvriers gagnent chaque jour en intelligence, les dominateurs s’enlisent dans le goût du luxe et dans l’incompétence ; le processus historique se poursuit, qui doit aboutir au transfert du pouvoir d’une seule classe à tout le peuple ; et il est évident que le temps, les lieux, les circonstances se prêtent au grand mouvement de l’émancipation. Mais pour apercevoir ces signes, le fonctionnaire devrait être un philosophe et il n’est qu’un mouchard [en français dans le texte]. Comme le veut la loi de son être, il en est donc revenu à une explication de mouchard –à une « conspiration ». Il a gardé un vieux dossier de documents fabriqués, il en extraira ses preuves, et cette fois l’Europe qui tremble donnera créance à la fable.

R- L’Europe ne peut guère s’en empêcher, puisque tous les journaux français répandent ce rapport.

Dr Marx-Tous les journaux français ! Tenez, en voici un (il brandit La Situation). Jugez  par vous-même de la valeur de son témoignage dans le simple domaine des faits.

(Il lit)- le Dr Karl Marx, de l’Internationale, a été arrêté en Belgique, alors qu’il cherchait à passer  en France. Depuis longtemps, la police londonienne avait l’œil sur l’association à laquelle il est rattaché et elle prend en ce moment des mesures énergiques pour la supprimer.

-Deux phrases, deux mensonges. Vous éprouverez la véracité de la première grâce au témoignage de vos sens : constatez que je ne suis point dans une prison belge, mais bien à mon domicile en Angleterre. D’autre part, vous devez savoir que la police anglaise a aussi peu de le pouvoir de se mêler des affaires de  l’Internationale, que notre Association n’en a de se mêler des affaires de la police. ET pourtant, une chose est sûre : ce rapport fera le tour de la presse du continent sans recevoir le moindre démenti, et il irait son chemin quand bien même je m’aviserais d’envoyer d’ici, à chacun des journaux d’Europe, une lettre circulaire.

R- Avez-vous donc essayé de contredire ces faux rapports ?

Dr Marx-Oui, jusqu’à en être las. Un exemple de la grossièreté des recettes : j’ai lu dans l’un d’eux que Félix Pyat était membre de notre Association.

R- ET il ne l’est pas ?

Dr Marx- L’Association n’aurait guère de place pour pareil extravagant. Il a eu un jour l’arrogance de publier en notre nom une proclamation incendiaire ; nous avons désavoué le texte, mais, disons-le en toute justice, la presse a passé le désaveu sous silence.

R-Et Mazzini, est-il des vôtres ?

Le Dr Marx éclate de rire. – Ah non ! Nous n’aurions guère fait de progrès si nous n’avions dépassé la sphère de ses idées.

R- Voilà qui me surprend. J’inclinais au contraire à lui prêter les vues les plus avancées.

Dr Marx- Il ne représente rien de mieux que la vieille idée d’une république petite-bourgeoise. Nous ne marchons pas avec la petite bourgeoisie. Le voilà aussi loin en arrière du mouvement moderne que peuvent l’être les professeurs allemands : et pourtant, on les considère toujours, en Europe, comme les apôtres de la démocratie éclairée de l’avenir. Ils l’ont été- avant 1848, peut-être, quand en Allemagne  la classe moyenne, au sens anglais du mot, atteignait à peine son propre développement. Aujourd’hui,  ils sont passés en masse à la réaction, et le prolétariat ne les connaît plus.

R- Certains ont cru voir quelque chose de positiviste dans votre organisation.

Dr Marx- Pas du tout. Il y a des positivistes parmi nous ; il y en a qui ne sont pas des nôtres et qui n’en font pas moins du bon travail. Mais ceci n’est pas un effet de leur philosophie, qui n’entrera pour rien dans le gouvernement populaire, tel que nous le comprenons. Cette philosophie n’a d’autre soucie que d’installer une hiérarchie nouvelle en place de l’ancienne.

R-Il apparaît donc  que les dirigeants du mouvement international ont dû se faire une philosophie tout comme ils ont bâti une association.

Dr Marx- C’est exact, il n’est guère concevable, par exemple d’espérer en un succès dans notre guerre contre le capital, si nous cherchons l’inspiration de notre tactique, disons dans l’économie politique de Mill. Il a tracé le plan d’une certaine sorte de rapport entre le capital et le travail. Nous espérons montrer qu’il est possible d’en établir d’autres.

R-Et la religion ?

Dr Marx- Sur ce point, je ne saurais parler au nom de l’Association. Quant à moi, je suis athée. Pareille profession, je n’en doute pas, est surprenante en Angleterre ; mais il y a quelques consolations à se dire qu’en France ou en Allemagne, on n’a pas à murmurer ces choses.

R-Et pourtant, vous avez établi votre quartier général dans ce pays ?

Dr Marx- Pour des raisons bien simples : ici, le droit d’association est chose bien établie. Il existe en Allemagne, c’est certain, mais il y est entravé de mille difficultés ; et en France, il n’existe plus depuis bien des années.

R-Et aux Etats-Unis ?

Dr Marx-Les centres principaux de notre activité se trouvent pour le moment au sein des vieilles sociétés européennes.Jusqu’à présent, de nombreuses circonstances ont empêché les problèmes du travail de prendre une importance universelle Aux Etats-Unis. Mais ces conditions disparaissent rapidement, et le problème est en passe de prendre le premier rang, car on voit croître là-bas, tout comme en Europe, une classe de travailleurs distincte de la communauté et en rupture avec le capital.

R-Il semble que dans ce pays-ci la solution espérée, quelle qu’elle soit, puisse être obtenue sans révolution violente. le système anglais permet l’agitation par la tribune et par la presse, jusqu’à la conversion des minorités en majorités. Il y a là de quoi espérer.

Dr Marx-Je ne suis pas aussi optimiste que vous; La bourgeoisie anglaise a toujours accepté de bonne grâce le verdict de la majorité, tant qu’elle se réserve le monopole du droit de vote. Mais croyez-moi aussitôt qu’ele se verra mise en minirité sur des questions qu’elle considère comme vitales, nous verrons ici une nouvelle guerre esclavagiste.

Je vous ai rapporté, tels que ma mémoire les a retenus, les principaux points de mon entretien avec cet homme remarquable. Je vous laisse le soin d’en tirer des conclusions. Complice ou non de la Commune, l’Assoiciation Internationale est une force nouvelle au sein du monde civilisé, qui devra compter avec elle, pour le meilleur ou pour le pire.

K.Landor

Traduction de Maximilien Rubel, le Mouvement social, n°38, janvier- mars 1962

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3 Commentaires

Publié par le avril 26, 2018 dans HISTOIRE, textes importants, THEORIE

 

3 réponses à “the world, new York,18 juillet 1871, rapport sur l’Internationale et interview du docteur Marx

  1. jehaislescookieshaislescookies

    avril 26, 2018 at 8:30

    très interessant !
    Et de surcroit vachement d’actualité, des complots inventés de toute pièce, et si grossièrement que ça sombre dans la farce, les mensonges des merdias aux ordres de leurs maîtres ! comme on dit « rien de nouveau sous le soleil » !

     
  2. etoilerouge

    avril 26, 2018 at 5:46

    Pas encore lu mais le tableau est magnifique. De quiq que c’est? MERCI

     
  3. etoilerouge

    avril 26, 2018 at 11:57

    Lu maintenant et c’est effectivement de grande actualité ce qui montre que ce Docteur MARX mérite d’être mieux connu.

     

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