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Marseille, la ville, les traces et l’état d’exception

11 Fév

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Pour ceux qui auront eu la patience d’écouter notre conférence sur Staline à Paris (ils sont plus d’une centaine déjà sur ce blo), vous aurez compris qu’il s’agit de « méthode » pour dégager le passé des strates d’idéologie déposées sur lui. A plusieurs reprises je fais référence aux « traces », ce terme renvoie à quelques théoriciens, Ernst Bloch, Walter benjamin et Carlo Ginzburg. Dans les trois cas, il s’agit de dépasser les discours auxquels se résume trop souvent le politique et de trouver une approche qui témoigne de cette actualité du passé comme le ferment de la lutte des classes d’aujourd’hui.

J’ai commencé mes recherches en sociologie en travaillant sur l’urbanisation et cette approche se situait dans le prolongement de mon mémoire de maîtrise sur l’évolution des mentalités du 11 e au 15e siècle à partir de l’étude des chapiteaux de cloîtres provençaux.

J’ai commencé à travailler sur Marseille, c’est aussi le cas de Walter Benjamin. Il écrit un texte sublime « Faubourgs ». Il décrit le paysage de l’arrière port, du secteur d’Arenc jusqu’à Saint Antoine, mais jugez-en plutôt:

Les murs: La discipline à laquelle ils sont soumis dans cette ville est digne d’admiration. Dans le centre, les meilleurs d’entre eux portent livrée et sont à la solde de la classe dominante.Ils sont recouverts de motifs criards, et se consacrent, plusieurs centaines de fois, sur toute leur longueur, au dernier anis, aux « dames de France », au « chocolat meunier » ou à Dolores Del Rio. Dans les quartiers les plus pauvres, ils sont mobilisés à des fins politiques et leur vastes lettres rouges sont postées, tels des avant-coureurs des gardes rouges devant les chantiers navals et les arsenaux. »

ou encore faubourgs : PLus nous nous éloignons du centre, plus l’atmosphère devient politique. Voici venir les docks, les bassins du port, les entrepots, les cantonnements de la pauvreté, les asiles dispersés de la misère: la banlieue. Les banlieues sont l’état d’exception de la ville…  »

Walter Benjamin emploie ce terme « l’état d’exception » qui n’a rien d’anodin, il l’emprunte à Carl schmitt (1). C’est quelque chose de l’ordre de la dictature. Walter Benjamin dans « sur le concept d’histoire » définit la Révolution comme le véritable état d’exception (l’équivalent de la dictature du prolétariat) et il fait par opposition à tous les « décrets d’urgence » par lesquels sous la République de Weimar, la social démocratie a ouvert le chemin au nazisme. L’Etat d’exception conforte une vision apocalyptique du monde. Dans le paysage urbain de la description des faubourgs prolétariens de Marseille devient un champ de bataille où s’affrontent Etat d’exception ouvrant la porte au nazisme par opportunisme social démocrate et dictarure du prolétariat, révolution, le paysage n’est que siège, tranchées.

Voilà ce que l’on peut attendre d’une lecture des « traces » dans un paysage urbain, mais l’invite de walter benjamin et en général de ceux qui se sont référés au marxisme va plus loin. Elle nous interdit toute nostalgie.

Ce qui va être le terreau du nazisme c’est non seulement l’aspiration à une harmonie perdue, à la célébration de la nature opposée à la décadence actuelle mais aussi une esthétisation de la guerre comme moyen de renouer avec le temps des « dieux » . L’apocalypse de 14-18 et son rejeton sanglant Hitler fut la volonté de célébrer de nouvelles noces avec la nature.

Pour conquérir Walter benjamin, pour recréer l’harmonie, impossible de retourner en arrière, il faut au contraire élargir notre conception de la nature au monde faconnée par l’industrie. La ville et la lecture de ses paysages est une seconde nature, il faut s’égarer dans la modernité, dans la ville comme dans une forêt. Il faut lire ce qui surgit à l’improviste, savoir effacer ses traces comme le recommande Bertolt Brecht, refuser de « déblayer » toutes les expériences accumulées.

(1)Carl Schmitt, théoricien de l’état d’exception rejoint le parti nazi en 1933.

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4 réponses à “Marseille, la ville, les traces et l’état d’exception

  1. Jeanne Labaigt

    février 11, 2018 at 8:59

    Ce que tu dis là Danielle sur la ville et les traces est très important, dans le droit fil de ta conférence et de sa structuration à partir de la méthodologie que tu exposes au début (je « déguste » par quart d’heure la retransmission, je ne suis pas encore au bout) et que je trouve formidable.
    Il y a un point peut-être un peu oblique mais très interpelant pour moi que tu soulignes ici dans ce texte c’est la question du rapport à la nature et celui de l' »esthétisation » des attitudes et de la guerre.

    Le rapport à la « Nature » pure, vierge, intacte, hors de toute « trace » justement et de toute décadence, dénuée d’homme ,comme s’il n’était pas lui aussi « nature », comme s’il était « un empire dans un empire », mais sur le mode « manichéén » ,le mal contre le bien, l’impur contre le pur (pureté du sang, de la race ?) , ce rapport à la nature que l’on trouve dans bien des textes écolos, ce rejet moral de la bonne vieille « technê », que Heidegger ce nazi comme Shmitt dénonçait sous l’expression « l’arraisonnement par la technique » participent à la déshumanisation de l’histoire, à la déresponsabilisation des hommes dans la dénonciation d’un « système » qui roule tout seul,la nature de l’homme à jamais perdue, oubliée dans une nature violée et inaccessible: bref, de la « robinsonnade » utopiste comme l’a si bien dit Marx, aboutissant aux désarmement des masses c’est à dire des classes exploitées.
    Le second point , »l’esthétisation » de la guerre et des attitudes : La pose, le « jeu de rôle » ,la théâtralisation semblent être le substitut de toute attitude non seulement éthique mais de toute position (pas pose) politique et donc action politique. Dans les « paravents » de Genet que j’ai vu à l’Odéon à sa sortie mouvementée, mon prof. de philo, communiste Mme Mercier-Josa, avait dit de remarquer la réplique d’un des paras (j’allais dire SS!) qui disait en substance « nous on s’en fout on est beaux », et elle nous avait donné comme sujet de dissert «  »éthique, esthétique, politique ». Oui l’esthétisation, la pose contre le surgissement de la force accoucheuse des masses et des révolutions, Marie Antoinette au hameau et le pustuleux Marat dans sa baignoire, Macron sous le pyramidon éclairé et à Versailles , l’oubli de la ville tentaculaire, de ses passages, de ses souterrains qui secrètent la modernité créatrice comme les peintures de Léger.

     
  2. histoireetsociete

    février 11, 2018 at 9:05

    merci jeanne, dominique, de si bien comprendre…

     
  3. Jeanne Labaigt

    février 11, 2018 at 9:19

    En fait comme je te le disais cela date de mes années lycées cette sensibilité à la question de « l’esthétique » comme a ou même anti éthique et politique.
    Il y a un livre de Kirkegaard que Mme Mercier-Josa nous avais donné en bibliographie pour la dissert. que j’ai lu alors c’est « post-scriptum aux miettes philosophiques » et l’analyse du « stade esthétique », je trouve que cette analyse serait intéressante à reprendre dans une perspective marxiste (bien que tout cela soit dirigé contre Hegel). Je ne l’ai pas relue depuis mes études …

     
  4. histoireetsociete

    février 11, 2018 at 9:25

    en fait nous avons eu le même goût pour la littérature, pour l’histoire, pour les rêveries d’un promeneur solitaire dans le maquis des bibliothèques…

     

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