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Lénine ne fut pas seulement un dirigeant révolutionnaire de premier plan, il a également offert une contribution importante à la théorie économique marxiste. Les concepts de monopolisme et d’impérialisme, notamment, permettent encore d’éclairer le fonctionnement du capitalisme contemporain. 

Les thèses de Lénine
Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), Lénine dresse un bilan synthétique de l’étape du développement du capitalisme contemporain de la Première Guerre mondiale. Ce qui la caractérise, c’est le monopolisme. Le capitalisme concurrentiel libéral, arrivé à son apogée entre 1860 et 1880, a cédé au XXe siècle la place à un capitalisme où règnent en maîtres les monopoles, les cartels et les trusts. La concentration de la production est une conséquence naturelle de la concurrence, il n’y a donc pas de retour en arrière possible. Au gré des crises, le poids des monopoles dans l’économie s’accroît car ceux-ci résistent mieux aux dépressions que les entreprises non monopolistes. Lénine qualifie ce stade monopoliste d’impérialisme, et le définit par cinq traits saillants :
– Concentration économique  ;
– Fusion du capital bancaire et du capital industriel en un capital financier contrôlé par une oligarchie financière. Les monopoles bancaires acquièrent un pouvoir démesuré : ils contrôlent de plus en plus l’industrie et ont accès à des informations détaillées sur l’état des entreprises dont ils gèrent les comptes courants ;
– Prépondérance de l’exportation des capitaux par rapport à l’étape antérieure marquée par la prépondérance des exportations de marchandises ;
– Formation d’une union internationale de capitalistes pour le partage du globe ;
– Achèvement du partage du monde par les grandes puissances impérialistes, avec possibilité de « redistribution » dépendant de l’évolution des rapports de force (économique et militaire) entre ces puissances.

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Le développement des monopoles accroît les contradictions du capitalisme et installe inconsciemment la base matérielle du socialisme. Mais l’impérialisme n’a pas rendu les armes, il ne s’effondrera pas de lui-même et a plus d’un tour dans son sac. Il modifie la structure productive des pays impérialistes vers les services privés et les travaux industriels de second ordre, au détriment de l’industrie traditionnelle et du développement de l’agriculture. La structure sociale des pays impérialistes évolue en conséquence : une partie du prolétariat s’embourgeoise ; les pays impérialistes deviennent des pays d’immigration où des travailleurs venant de pays à bas salaires rejoignent les couches prolétariennes. Dans les « États-rentiers » exportateurs de capitaux, les oligarchies financières s’allient avec des couches sociales dépendantes de l’impérialisme et corrompent une partie des dirigeants ouvriers. C’est ce qui, d’après Lénine, conduit une frange des partis ouvriers à soutenir la guerre impérialiste de 1914.

« Les travaux de Lénine sur l’impérialisme donnent lieu à des prolongements qui permettent de mieux comprendre les relations internationales et les stades contemporains du capitalisme. »

Enfin, l’impérialisme a un effet ambivalent sur le développement des forces productives. Il freine leur développement, dans la mesure où les monopoles constituent des milieux défavorables au progrès technique. Néanmoins, la disposition de ressources financières immenses par ces derniers leur permet de stimuler le progrès technique dans les branches qu’ils contrôlent. La croissance économique est particulièrement rapide à l’ère monopoliste, mais ce développement du capitalisme « agonisant » devient de plus en plus inégal et disproportionné.

Leur application révolutionnaire
Ces thèses trouvent une application révolutionnaire dès 1917. Suite à la révolution bolchevique, le contrôle des monopoles et des grandes banques devient un objectif central du pouvoir révolutionnaire. La socialisation et la concentration économique (industrielle et financière) rendent possible un contrôle étroit de la gestion des entreprises par le pouvoir révolutionnaire, malgré la dépendance toujours importante vis-à-vis des techniciens bourgeois. À l’inverse, ce contrôle est beaucoup plus difficile là où prédominent les petites exploitations, comme à la campagne.
Sur le plan académique, les travaux de Lénine sur l’impérialisme donnent lieu à des prolongements qui permettent de mieux comprendre les relations internationales et les stades contemporains du capitalisme. Les chercheurs, notamment en Amérique latine, qui s’intéressent dès les années 1960 aux mécanismes explicatifs de la dépendance du tiers monde vis-à-vis des centres impérialistes, ne peuvent ignorer Lénine. Le capitalisme monopoliste d’État (CME) est étudié à fond, dans le cas français, par la commission économique du PCF dans les années 1960-1970.

Une boîte à outils pour analyser le capitalisme actuel
L’évolution du capitalisme contemporain plaide pour un retour au Lénine économiste. Les monopoles se sont développés et débordent largement les frontières des nations, comme la fusion Alstom-Siemens l’illustre de façon emblématique. La notion d’impérialisme paraît particulièrement heuristique pour analyser la situation de l’Union européenne, qui semble à bien des égards à la fois un produit et un instrument des monopoles. Le cas grec a ainsi montré de façon éloquente comment l’oligarchie financière, par le biais de la Commission européenne, du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne, pouvait saigner impitoyablement un pays pour garantir le remboursement de quelques mastodontes bancaires français et allemands.
Le développement actuel de l’impérialisme pose plusieurs questions. L’apparition d’instances de sociabilité oligarchiques internationales (groupe Bilderberg, Trilatérale…), le renforcement de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, les accords de libre-échange en cours d’adoption, etc., sont-ils révélateurs de l’existence d’un impérialisme atlantique dominé par les États-Unis ? Comment les monopoles influent-ils sur le développement des forces productives à l’heure de la liberté totale de circulation des capitaux ? Quel rôle les monopoles jouent-ils dans la crise systémique du capitalisme que nous traversons ? Quelle est la base sociale de l’impérialisme aujour­d’hui ? Quel rôle le monopolisme joue-t-il dans le déclenchement des conflits actuels (Syrie, Venezuela, Ukraine…) ? Enfin, de quels leviers disposons-nous pour affronter la finance et lui disputer la direction de l’économie ?
Si la réponse à ces questions doit être creusée, Lénine nous fournit une boîte à outils pour analyser le capitalisme actuel. Sachons nous en saisir et nous en servir pour éclairer les nécessités de notre action politique. n

*Constantin Lopez est agrégé de sciences économiques et sociales.