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Conte de Noël : échange avec Monika, à propos des carpes dans la baignoire à Tarnow

23 Déc

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Nous avons commencé notre livre avec Monika, il est intitulé « juifs et Polonais, un nœud de vipères », c’est un dialogue qui a débuté en juillet 2016 et qui se poursuit pour tenter de comprendre là où notre siècle saigne, l’antisémitisme a-t-il joué un rôle dans cet effondrement et lequel, dit comme cela, c’est trop simple, mais jugez-en plutôt par cet échange de souvenirs de notre introduction, alors que nous venons de découvrir que nos parents sont issus de Tarnow dans la Petite Pologne, proche de Cracovie, ce qu’ici on appelle quelquefois la Galicie.

Quand j’ai eu l’occasion de me rendre en Pologne, en juillet 2016, j’étais toujours communiste, j’avais conservé la foi mais je n’étais plus pratiquante, ou je l’étais mais d’une  autre manière. Celle de ces moines du Moyen Âge qui ont recopié inlassablement les chefsd’œuvre de l’Antiquité en les ornant d’illustrations fantastiques. La transmission d’un temps que l’on ne comprend plus soi- même.

J’ai emporté un livre  dans ma valise, « Voyage en Pologne » de ce grand écrivain allemand qu’est Alfred  Döblin.  Alors que l’antisémitisme monte en Allemagne en 1924, il part deux mois en Pologne et y découvre cette culture yiddish qui n’a rien à voir avec lui, marxiste rêvant du christianisme et  juif allemand, assimilé… Il est curieux de ce monde avec sa propre langue, sa religion, enkysté dans une société rurale, marquée par les ruines de la guerre de 1914-18. Döblin sonde ce monde étrange aujourd’hui disparu, il note des détails, des visages, jusqu’aux poignées de portes, il s’exclame: Les Juifs! C’est là que vont les Juifs! Je veux voir ce qui est mort, ce qui est en train de disparaître et qui vit. Je ne veux pas de rénovations. Ces gens-là sur le trottoir, en redingote noire, avec leurs fantastiques bonnets de fourrure! Est-ce que je ne les reconnais pas! Les Juifs! Les ténèbres sur le marché éclairé par la lumière électrique. Le vaisseau magique qui s’élève sur la mer. Il faut que je les voie sans plus de détour.

Ce que diront les messieurs éclairés,  les Juifs des Lumières, je le sais. Ils riront de leur propre peuple, ils auront honte d’eux. Ils  dirigeront sur moi la plus plate raillerie. Le monde est né avec eux et s’est totalement accompli avec eux. Raconter les vieux contes dont s’occupent les gens stupides et arriérés: quelle absurdité, quelle inconscience! Cela n’est pas réel. Moi qui n’appartiens ni aux éclairés ni à cette masse populaire, moi le passant occidental – ces « éclairés » me font l’impression de nègres qui paradent avec des perles de verre que les matelots leur donnent, avec de sales manchettes à leurs bras ballants, un haut de forme cabossé, flambant neuf sur la tête. Comme il est pauvre, minable, indigne et dévasté, sans âme, le monde occidental qui leur donne ces manchettes, mais comment le sauraient-ils? »[1]

Je raconte à Monika, que Je suis la dernière de ma famille à avoir connu Zipporah, mon arrièregrand-mère. Elle portait la perruque rituelle de soie jaune. Elle était, quand je l’ai connue, d’une laideur redoutable même pour une octogénaire. Son physique  n’avait  pas empêché son époux Moïse Bleitrach d’engendrer avec elle sept fils et une fille, Rifka.

Je n’avais qu’unr dizaine d’années,lors de la découverte de cette aïeule exotique, qui vivait à Metz avec Rifka et son époux. Ce dernier m’était apparu comme un cinglé de la plus belle espèce, il nous avait accueillis sur le pas de la porte en saharienne avec un casque colonial et quelques minutes après je constatais qu’il élevait des carpes dans la baignoire. Cela se passait en décembre dans la froide et enneigée Lorraine. Il devait partir en avril en Israël, pour la première fois et il se préparait à ce qu’il croyait être les vêtements idoines pour faire face à un climat désertique. Jamais ce juif polonais,exilé dans le nord de la France, n’avait connu le sud, la méditerranée autrement que dans cette répétition millénaire des soirs de seder « l’an prochain à Jérusalem ». Il n’imaginait rien de la lumière méditerranéenne sinon que tel un Tartarin de Tarnow, il fallait s’en prémunir par un casque colonial.

Monika ne paraît pas du tout choquée par les carpes dans la baignoire, chez elle aussi dans la semaine avant Noël, son père ou son oncle achetait une ou deux carpes et les mettait dans la baignoire, pour qu’elles soient fraîches. L’oncle les assommait avec un maillet en bois  juste avant de les vider, écailler et frire. Elle entreprend de me raconter comment sa famille vivait à Tarnobrzeg, une petite ville que la grande famille de la noblesse polonaise Tarniowski (fondateur du medef polonais) avait créé pour y installer son château et regrouper autour quelques commerçants, artisans juifs.[2] Le seul commerce qui n’était pas juif était reconnaissable à une vierge Marie dans une niche qui surmontait l’échoppe. Ma famille vivait elle aussi sous le pouvoir des Tarnow, nous étions ses serfs. Les miens sont partis. Plus tard,  me dit-elle, sous la Pologne populaire, il y avait un polonais  Truniarz (ce qui se prononce troniache), on disait de lui chez les paysans de la ville de Tarnobrzeg qu’il avait « trouvé » un trésor juif et que c’est grâce à ça que, même sous le régime communiste,  il possédait un magasin dans la ville, une grand terrain, trois maisons et des serres où il cultivait des fleurs et des légumes. Ce trésor supposé, en avait fait un individu très mal vu dans la Pologne populaire, une sorte de koulak, un « prywaciarz », celui qui fait le privé… un terme très trés péjoratif, il s’était accaparé le magasin et les biens juifs et on inventait peut-être le trésor. Ce qui n’était jamais dit c’est que les autorités locales avaient laissé faire, donc « prywaciarz » était peut-être un corrupteur, un indicateur, un type trouble…mais pour en revenir à l’élevage de carpes, le cousin de Monika et un copain  à cette époque sont passés devant le bassin de Truniarz et se sont aperçu qu’il y a peu d’eau. Ils volent deux carpes et les ramènent à la maison. Le grand père est d’abord très en colère, menace de les punir  mais les gamins lui disent qu’ils l’ont pris à Truniarz et le grand père répond : « Si c’est lui ce n’est pas grave (voler un voleur) ». L’anecdote  prouve plus des sentiments anticapitalistes  que compatissant à l’égard des juifs, mais tout de même. Le mythe des trésors dans les juiveries se combinait avec l’égalitarisme paysan pour engendrer une répulsion à l’égard de cet enrichissement qui ne pouvait être que pilleur.

La morale de l’histoire c’est que le grand père n’a pas envoyé les carpes dans la baignoire mais les a fait frire aussitôt pour maquiller le larcin.

Nous hochons la tête,il faut également déduire de ce récit que  le mari de la tante Rifka, qui s’appelait Offnoug, était un Polonais, lui aussi comme toute ma famille était de Tarnow, comme celle de Monika, ils se sont tous croisés les jours de marché probablement. Elle ouvre l’ordinateur et me montre l’échoppe de Truniaz.  Offnoug  n’a jamais quitté ce lieu, il n’arrivait pas à s’adapter à un autre monde que celui de Tarnow. Ili ne parlait que le Yiddish et baragouinait un français approximatif. Ce qui le rendait  à mes yeux presque’aussi cocasse que l’oncle Arthur qui à l’aube mangeait des oignons au raifort, tout en se plaignant du fait que lui, un Cohen, n’avait pas été appelé le premier à la Thora. Je me souviens de ses hurlements lors du bombardement de Cannes-la-Bocca ! où nous étions réfugiés pendant la guerre, je n’avais que quatre ans mais je l’entends crier sous les éclairs et le déluge des bombes « Oui nous sommes juifs ! Venez nous chercher ! » Moi je me couvrais la tête d’un torchon de cuisine et je murmurai « l’arlerte, l’arlerte! ». Après quoi il mangeait avec délice ses oignons au raifort. Où les avait-il dégotés ? En tous les cas me dit Monika, il y avait plus misérables que les juifs, c’étaient les Tsiganes et la tartine de pain bis aux oignons était leur plat favori, c’était ajouta-t-elle, un plat exquis quand on avait faim et quelques piécettes seulement dans la poche pour assouvir sa faim. .

Les tziganes! Tout me revient. L’oncle Arthur était le frère du mari de ma tante qui s’appelait Isi ((diminutif de Izajasz). Nous étions tous entassés dans ce deux pièces. Isi jouait d’instinct sur un violon, il multipliait des bariolages spectaculaires, une douzaine de notes à la minute avec de douloureuses vibrations  . Les tziganes apprenaient le violon aux juifs quand ceux-ci n’avaient droit à aucun conservatoire, et ils gagnaient leur vie comme eux en animant  les fêtes et les mariages. L’oncle Isi réveillait nos rencontres familiales en sortant son violon tandis que son épouse Régine, ma tante bien aimée, qui était une intellectuelle et qui suivait les conférences de Politzer, jouait au piano. Le plus souvent   du Chopin, son musicien préféré, elle en protestait auprès de son  époux  : « tu en fais trop !!! «  Chopin, le romantisme aristocratique quel condensé d’histoire, le tout est profondément polonais. Quand ce couple a voulu émigrer en Israël, dans les années trente il est  rapidement revenus après que Isi se soit fait mordre la main par un rabbin orthodoxe alors qu’il livrait du lait un jour de shabbat. IL tendait le bras hors du véhicule pour montrer qu’il allait tourner et un petit bonhomme excité qui le traitait d’impie s’était acharné sur lui. Non le sionisme n’était pas pour eux, ils sont revenus en France, mais ma tante en avait conservé une bizarre fierté concernant les Palestiniens, elle disait : « Nos arabes sont les plus beaux de tous ».

Et quand tout allait mal, mon père disait : on va encaisser les loyers en Pologne ! Monika, elle exprime des regrets : « Avec les juifs, la musique a disparu, et l’âme souffre, se meurt sans musique ».

Comment a-t-on pu considérer toutes ces petites gens, échappés d’un roman de Cholem Aleikhem, comme les artisans d’un complot tout puissant ? Tout cela me paraît si absurde que je suis moi aussi reconnaissante à ces gens enkystés dans un pays et conservant leur langue et leurs coutumes quel qu’en fut le prix à payer, une manière de résister à ce besoin compulsif du christianisme d’identifier la foi à toutes les tortures, de la crucifixion à la flagellation.  La preuve d’une solide santé comme les festins d’Arthur, à l’oignon et au raifort, les carpes de l’époux de Rifka et les facéties de Woody Allen sur le peuple élu qui aimerait bien de temps en temps être mis en ballotage.

Sur la seule  photo conservée de  lui, mon arrièregrandpère, Moïse Bleitrach, portait un caftan, ses yeux bleus étaient étirés, énigmatiques enfoncés dans les orbites. Mon grand père, Nuchim Bleitrach, avait le même regard que son père ; il avait fui sans jamais comprendre ni pourquoi, ni comment, il fallait partir. Résultat,  né en Pologne, il avait fini sa vie naturalisé cubain à une époque et dans une île  où le Juif  était appelé Polak. .

En matière de terre natale j’ai beaucoup à apprendre et je me demande toujours par quel hasard j’ai un tel besoin de la France, pourquoi tant de nostalgie à chaque voyage, partir, revenir, et chantonner en attendant trains et avions « Douce France ! »  Peut-être à cause de celle qui est ma mère et qui m’a donné en partage l’adhésion prolétarienne et le refus de la peur.. « De quoi as-tu peur ? » furent ses mots tandis que je recueillais son dernier souffle : effectivement il n’y a pas de quoi avoir peur ?

En Pologne, je ne me suis pas seulement interrogée sur la patrie des juifs ou plutôt sur ces multiples patries qu’ils ne cessent de s’inventer, mais j’ai voulu retrouver le lieu d’où est parti le séisme dans lequel l’Union soviétique s’est engloutie, notre moderne Atlantide. Que s’est-il passé exactement ?   Ma rancune envers la Pologne est double, et c’est bien la chute de ma patrie d’élection qui a ravivé les ressentiments ancestraux. J’avais, encore enfant, adhéré au PCF, en voyant cette photo de Paris-Match, les communistes hongrois pendus à des crocs de boucher. Il en est de cette identité là comme de l’autre, elle se ravive sous les persécutions.

[1] Alfred Döblin Voyage en Pologne, Flammarion, traduit de l’Allemand par Pascale Casanova, 1968. (p.249)

 

[2] En 1941, les Tarnowski s’enfuient au Canada où ils habitent toujours. Entre 1941, et l’arrivée de l’armée rouge, il n’y a pas de traces que les Allemands aient géré le domaine, est-ce qu’il y a eu déjà de l’autogestion paysanne s’interroge Monika ? La Pologne populaire s’est appropriée le domaine et a fait du château  un lycée agricole et a distribué les terres aux paysans ont résisté en 89 à la reprivatisation, ils ne voulaient pas rendre le domaine au Comte, celui-ci s’appuie sur l’Union européenne, le château devient un musée. Au moment, où il y a cette reprise en main l’industrie est fermée, il n’y a plus de travail et la ville passe de 70.000 habitants sous la République populaire à 10.000 sous la restauration du capitalisme, c’est le pompier Polonais en exil…  l’hiver il n’y a que des vieux, l’été on voit retourner des couples avec des enfants qui parlent des langues différentes. Est-ce qu’il y a encore besoin d’un lycée technique agricole ?

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2 Commentaires

Publié par le décembre 23, 2017 dans Uncategorized

 

2 réponses à “Conte de Noël : échange avec Monika, à propos des carpes dans la baignoire à Tarnow

  1. Bernard Gilleron

    décembre 23, 2017 at 6:17

    Merci camarade!
    Ce conte de Noël est à la fois rigoureusement historique et féerique…
    Il nous donne à tous – particulièrement nous les européens chrétiens depuis des générations, qui ne voient pas plus loin que l’escalier de l’église de leur ville ou quartier -, un aperçu de la complexité de l’humanité et de son évolution culturelle et idéologique.
    NB: il y a, je trouve, entre ton récit et celui des chrétiens antisémites ordinaires, une différence équivalente entre le récit traditionnel des chevaliers de la Table Ronde et ses curetonneries, et celui restitué par Marion Zimmer Bradley dans « les Dames du Lac » (à quoi j’ai immédiatement pensé)

     
  2. leca

    décembre 23, 2017 at 8:49

    Un petit mot de l Ile ou l’ on nomme les juifs Hébreux et les musulmans Turcs:
    https://www.corsematin.com/article/article/la-ville-dajaccio-celebre-la-premiere-hanoukka-publique-de-corse

     

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