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Bruno Roger-Petit à l’Elysée, révélateur de “la consanguinité entre politiques et journalistes”

31 Août

Bruno Roger-Petit.

L’éditorialiste n’avait cessé de faire les louanges d’Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. Ce mardi 29 août, il a été nommé porte-parole de l’Elysée, dernier exemple en date d’une longue liste de journalistes débauchés par la sphère politique. L’historien Alexis Lévrier y voit un risque pour la profession et la démocratie.

Il fut reporter et présentateur de JT à France Télévisions, voix off de jeu TV, avant de devenir un spécialiste du cumul médiatique avec ses éditos dans la presse et ses commentaires en plateau. Bruno Roger-Petit, déjà critiqué pour sa présence au restaurant La Rotonde au côté d’Emmanuel Macron le soir de sa qualification au second tour de l’élection présidentielle, a passé le pas en devenant ce mardi le nouveau porte-parole de la Présidence de la République – il s’occupera notamment… du compte Twitter de l’Elysée.

De Serge Moati à Patrick Buisson, de Thierry Pfister à Hélène Fontanaud, Bruno Roger-Petit n’est que le dernier d’une longue liste de journalistes nationaux débauchés par la sphère politique. S’y ajoutent les transferts moins exposés mais plus nombreux encore des journalistes de la presse régionale vers la communication des institutions locales… Des passages de l’autre côté du miroir qui doivent être des allers sans retours, nous explique Alexis Lévrier, historien et auteur de l’ouvrage Le Contact et La Distance : le journalisme politique au risque de la connivence.

Vous avez étudié les rapports souvent étroits entretenus par les journalistes avec le pouvoir. La nomination d’un journaliste comme porte-parole d’un gouvernement est-elle l’une des conséquences de cette ambiguïté ?

Bien sûr. Cette porosité est particulièrement visible en cette rentrée : d’une part, il y a les multiples reconversions en chroniqueurs d’hommes et femmes politiques qui ont perdu leur mandat et qui font de bons clients pour les médias. Il y a aujourd’hui la nomination d’un journaliste comme porte-parole de la présidence. Ajoutez à cela le nombre de politiques en couple avec des journalistes et vous avez les trois aspects révélateurs d’un même phénomène : la consanguinité entre politiques et journalistes. Cela n’arrive pas qu’en France, mais ce qui est caractéristique chez nous, c’est que celle-ci est massive, ancienne, et qu’elle fut longtemps acceptée. Sous François Hollande, dans le premier gouvernement Ayrault, vous aviez le président ainsi que quatre ministres en couple avec des journalistes. Au vu des réactions suscitées par la nomination de Bruno Roger-Petit aujourd’hui, cela semble de moins en moins accepté.

“De Giroud à Giesbert, c’est la même stratégie de l’intime”

Est-ce vraiment la même chose ? D’un côté, il y a la vie privée que l’on peut respecter si elle ne compromet pas et de l’autre, un changement délibéré de métier…

On retrouve la même attraction réciproque qui fait que, selon moi, les deux phénomènes ne sont pas si distants. Isabelle Juppé, qui a cessé son activité de journaliste après avoir épousé Alain Juppé, expliquait très bien comment elle était « passée de l’autre côté du miroir ». Bruno Roger-Petit cède à cette même fascination pour un monde qu’il côtoyait tout le temps.

Le fameux équilibre entre « le contact et la distance » est vieux comme la presse, mais à quand remonte cette « consanguinité » dont vous parlez ?

De liens anciens très forts unient le pouvoir et les journalistes, mais c’est devenu un phénomène de masse dans les années 1960, avec les changements de méthode du journalisme politique qui a induit une porosité encore plus grande. On a beaucoup évoqué la « méthode Giroud » [Françoise Giroud, ancienne directrice de L’Expressavant de passer à la politique, ndlr] qu’on accusait de pousser ses journalistes femmes à s’approcher le plus possible des hommes politiques, mais la méthode Giesbert [l’éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, proche de François Mitterrand, n’a jamais caché avoir des rendez-vous privés avec les politiques, ndlr] n’est pas si différente ! C’est la même stratégie de l’intime. Jeter l’opprobre comme on le fait régulièrement sur les femmes journalistes est injuste car Giesbert qui part en vacances chez Mitterrand, c’est le même problème.

Claude Serillon, conseiller en communication sous la présidence de François Hollande, accueille les représentants du secteur de l'emploi au palais présidentiel de l’Elysée, à Paris le 21 janvier 2014.

Je crois que l’explication se trouve chez Tocqueville, selon qui le goût de la liberté dure le temps de la Révolution, avant que l’on accepte d’être égaux… sous un maître. Nous avons accepté la relation d’inféodation de la presse au pouvoir. En France, la presse est plus dépendante, y compris économiquement, du pouvoir. Elle vit en grande partie grâce aux subventions : si elle est moins développée, c’est parce qu’elle est moins libre, et si elle est moins libre, c’est parce qu’elle est moins développée. C’est un cercle vicieux.

“Les politiques ne prennent pas conscience que la communication politique n’est pas la communication médiatique”

Bruno Roger-Petit n’est que le dernier d’une longue série de journalistes partis travailler pour les politiques. Qu’est-ce qui choque dans ces passages d’un univers à l’autre ?

Il faut bien préciser que ce qu’il faut dénoncer, ce sont les relations incestueuses. Il faut moins condamner les individus que la culture consanguine et les habitudes de la presse et du monde politique, mais aussi l’acceptation de l’opinion publique – on a finalement les médias que l’on mérite. Le plus choquant, ce sont les allers-retours. Quand on passe de l’autre côté du miroir, c’est un aller sans retour, comme l’a fait Roselyne Bachelot en abandonnant la politique pour devenir chroniqueuse – ce qu’avait d’ailleurs critiqué Henri Guaino avant de faire la même chose aujourd’hui… Il serait intenable de reprendre un travail de journaliste après avoir travaillé au service des politiques.

Qu’apportent ces journalistes aux politiques ?

Ils ont un carnet d’adresse, une aisance médiatique, une maîtrise oratoire. Ils servent de point d’échange : on attend d’eux d’être en interface avec les journalistes. On leur confie une communication moins tournée vers le grand public que vers les journalistes. Claude Sérillon [ancien journaliste recruté comme conseiller par François Hollande, ndlr] était très effacé, par exemple. Mais les politiques ne prennent pas conscience que la communication politique n’est pas la communication médiatique. Le passage de Laurence Haïm du côté d’Emmanuel Macron s’est révélé être un échec monumental et prouve qu’il ne s’agit pas du même métier. Emmanuel Macron devait amener une rupture avec les deux précédents quinquennats : il assurait à Mediapart avant le deuxième tour qu’il ne supportait pas la connivence et qu’il n’avait aucun ami journaliste. Mais sa « verticalité jupitérienne », qui consistait à couper les vannes médiatiques, n’a pas fonctionné, et sa communication est devenue totalement brouillonne. Au final, il s’est servi de la presse people, a embauché Laurence Haïm, puis Bruno Roger-Petit… Il voulait instaurer une distance mais il revient aux vieilles pratiques françaises.

“Il faut diversifier le recrutement des élites pour mettre fin à cette endogamie”

Dans une démocratie, quelle image cette porosité renvoie-t-elle aux citoyens ?

Ces liens sont anciens et naturels, on ne peut pas y mettre fin complétement, mais les entretenir de la sorte est très dangereux : le « médias bashing » est devenu, avec la campagne de Donald Trump mais aussi avec celle de François Fillon ou Jean-Luc Mélenchon, un argument électoral. Cela alimente une défiance qui pourrait nous exploser à la figure avec la montée des extrêmes. La porosité est obligatoire, mais les choix des journalistes comme Bruno Roger-Petit représentent un risque pour eux-mêmes, pour leur profession et pour la démocratie toute entière.

Pour éviter de telles situations, vous proposez notamment de changer la formation de ces professions…

David Abiker [journaliste à Europe 1, ndlr] et Edouard Philippe [l’actuel Premier ministre, ndlr] étaient ensemble à Sciences Po et sont restés amis. Comment, dans ces conditions, pourrait-il l’interroger ? S’il y a tant d’échanges entre politiques et journalistes, c’est aussi parce qu’ils ont grandi ensemble. La formation à la française est responsable de ça – elle doit s’ouvrir aux autres classes sociales. Il faut diversifier le recrutement des élites françaises pour mettre fin à cette endogamie.

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Publié par le août 31, 2017 dans medias, POLITIQUE

 

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