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L’Humanité dans les traces de Walter Benjamin : Clemens-Carl Härle : « L’acte révolutionnaire cherche à donner suite à ce qui a échoué dans le passé »

06 Août

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR 
JÉRÔME SKALSKI
VENDREDI, 19 JUIN, 2015
L’HUMANITÉ

Photo : Divergence-images

Professeur à l’université de Sienne, coéditeur du « Baudelaire » de Walter Benjamin publié aux éditions 
La Fabrique, Clemens-Carl Härle nous éclaire sur ce qui se présente comme le centre secret 
de l’œuvre du philosophe et critique marxiste allemand mort en exil en septembre 1940, à Portbou.

Pourquoi avoir choisi, avec Barbara Chitussi et Giorgio Agamben, de présenter le Baudelaire de Walter Benjamin sous la forme d’une œuvre en procès de remaniement constant ?

Clemens-Carl Härle Benjamin a travaillé sur son Baudelaire jusqu’en août 1939. Un des enjeux majeurs de notre travail a été de montrer son projet d’écriture tel qu’il s’est poursuivi à partir de l’automne 1937 jusqu’au mois d’octobre 1938. On a présenté dans ce recueil l’ensemble des textes qui ont survécu à ce projet d’écriture. Le livre aurait dû avoir trois sections. C’est à l’intérieur de ce cadre qu’on peut situer le texte accompli. Benjamin a décidé pendant l’été 1938, quand il était l’invité de Bertolt Brecht au Danemark, d’écrire d’abord la deuxième section portant sur le Paris du Second Empire chez Baudelaire. C’est ce texte qui a été envoyé en octobre 1938 à la rédaction de la revue de l’Institut de recherche sociale. L’Institut avait commandé le livre mais, à la suite d’une proposition de Theodor Adorno, il a tout d’abord été refusé. C’était une espèce de censure assez brutale. Elle est bien documentée avec une longue lettre d’Adorno et la réponse de Benjamin. L’effet le plus immédiat de ce rejet, c’est que Benjamin n’a pas continué à écrire le troisième chapitre comme il l’avait prévu. Benjamin a eu une manière de travailler assez curieuse. Elle s’explique surtout si on fait le lien avec le grand projet qu’il poursuivait depuis 1928 et surtout à partir de son exil à Paris, à partir de la fin de 1933. Ce projet, c’est celui du Livre des passages c’est-à-dire le projet d’écrire ce qu’on pourrait appeler une histoire originaire, une préhistoire du présent. Cette préhistoire – aujourd’hui on dirait une archéologie pour reprendre le terme de Foucault – était centrée sur Paris entre la révolution de Juillet de 1830 et la Commune de Paris de 1871. Dans cette perspective, il a créé un fichier énorme de notes en tous genres. Sur les passages évidemment, sur Haussmann, sur Fourier, sur Grandville, sur les traces, sur les foules, sur Baudelaire… Le terme de passages, dans ce contexte, est absolument essentiel. Qu’est-ce qu’un passage ? C’est quelque chose entre l’extérieur – la rue, boulevard… – et l’intérieur. C’est un espace hybride, ambigu. Un des enjeux de ce travail, c’était une interrogation, une recherche sur le genre de subjectivité qui se produit dans cette zone, entre l’intérieur – la conscience, si vous voulez, les quatre murs – et l’extérieur, les foules. La grande découverte des métropoles au XIXe siècle, c’était celle des multitudes. Les multitudes de gens, les passants mais aussi la multitude des marchandises. Cela a provoqué un fractionnement de la perception, c’est-à-dire le fait, pour le sujet, d’être jeté pour ainsi dire dans une espèce de terrain vague où on ne connaît pas vraiment les autres corps, les autres gens avec lesquels on a des rencontres fortuites, aléatoires. En même temps, c’était une polarisation entre la curiosité, la fascination, l’ivresse, pour citer les mots de Baudelaire, l’angoisse et la solitude : l’exil le plus absolu parmi les foules.

 

Comment s’est initié l’intérêt de Benjamin pour Baudelaire ?

Clemens-Carl Härle Le contact de Benjamin avec Baudelaire a commencé au début des années 1920, quand il a décidé de traduire les « Tableaux parisiens » des Fleurs du mal. Le projet d’une étude approfondie sur le XIXe siècle n’existait pas encore pour lui. Il naîtra au moment où Benjamin fera la découverte de Proust, quand il commencera à traduire quelques volumes d’À la recherche du temps perdu. Il était souvent à Paris. Une des impressions principales pour lui à cette époque, c’était les promenades dans la grande ville. La France à ce moment-là a commencé à fonctionner pour Benjamin comme une espèce de ligne de fuite, avec la découverte des surréalistes. Le projet a pris une forme plus élaborée pendant l’exil à partir de février 1933, exil qui l’a tout d’abord conduit, pour des raisons purement économiques, aux Baléares. Revenu à Paris en octobre 1933, il a commencé sérieusement à travailler à la Bibliothèque nationale pour traverser toute la sédimentation des traces et des documents de tout ordre qu’il pouvait trouver. C’est entre 1934 et 1935 qu’il a écrit un premier exposé pour donner une esquisse de ce qui allait être ce grand projet des Passages, ce projet de philosophie de l’histoire dans un sens très précis du terme : une étude verticale, en profondeur, d’un fragment, d’une constellation historique et non pas une étude longitudinale, temporelle, selon la succession chronologique des événements. Évidemment, le projet des Passages naît d’un double fait. D’un côté la Première Guerre mondiale, qui est une césure énorme. De l’autre la victoire des nazis et la défaite de la gauche, des communistes, en 1933. Le terme de préhistoire s’explique aussi à partir de ces constats. Pour Benjamin, il fallait lancer une enquête qui serait capable de rendre compte, d’une façon tout à fait nouvelle, révolutionnaire, de la double déflagration du XXe siècle mais pour comprendre cela, c’était son hypothèse de travail, il fallait étudier le centre du XIXe siècle. Par rapport à Baudelaire se pose pour Benjamin une question essentielle. Comment la poésie peut-elle rendre compte du changement total des conditions de l’expérience qui sont celles de la grande ville ? En Allemagne, la question ne se posait pas. Parce qu’il n’y avait pas de grandes villes. Berlin a connu son explosion démographique après la guerre. Les deux grandes villes, à l’époque et en Europe, c’étaient Londres et Paris.

 

Comment caractériser la méthode de Benjamin ?

Clemens-Carl Härle Il faut repartir de la dispersion totale des fragments, des traces, des bribes de notes ainsi qu’on les trouve dans l’archive des Passages. Les Passages, le résultat du travail de Benjamin à la Bibliothèque nationale entre 1933 et 1935, se présentent comme une archive classée sous une trentaine de rubriques. C’est une dispersion chaotique avec, de temps en temps, des commentaires, des observations, des tentatives d’élaboration conceptuelles. Benjamin s’est demandé comment produire un texte continu à partir de l’ensemble de ces notes. S’est posée pour lui la question du collage ou du montage. Il s’est intéressé à la question du montage dans un premier temps avec le compte rendu du roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, qui a été, dans la littérature allemande, la première grande œuvre, où des textes non littéraires sont incorporés dans la continuité narrative du roman avec un décalage de cinq ans environ avec Manhattan Transfert de Dos Passos. Deuxième point important, Benjamin s’est beaucoup intéressé à la question du montage dans le cas du cinéma. On en trouve des traces dans son ouvrage sur la reproductibilité de l’œuvre d’art où il dit, par exemple, que, par rapport au cinéma, la sculpture est la forme artistique la plus archaïque si on la comprend comme une œuvre construite à partir d’un bloc matériel unique, unitaire, continu, solide. Probablement, il ne connaissait pas le travail de la sculpture cubiste chez Picasso et Braque. D’un côté, il y avait un vrai intérêt conceptuel de Benjamin pour ces questions-là dans le cadre du cinéma et des arts plastiques. D’un autre côté, beaucoup de malentendus sont nés dans les années 1950, lancés notamment par Adorno, faisant de l’œuvre des Passages une espèce de collage de citations. Si on prend le texte du Baudelaire comme modèle en miniature de ce qu’il voulait faire avec les Passages, on se rend compte que la question est plus compliquée que cela. Pourquoi est-elle plus compliquée ? D’abord parce que Benjamin devait se mesurer à l’écart qui existe entre un texte littéraire, poétique, les poésies de Baudelaire d’un côté, et des tas de textes sur la situation politique, morale et quotidienne, autrement dit des documents historiques au sens étroit du terme. De l’autre côté, il devait se mesurer avec la distance entre les citations : soit les citations de Baudelaire, soit des citations d’autres auteurs, soit des citations de documents et son propre commentaire. Par rapport à cette double hétérogénéité, il devait trouver un modèle d’écriture capable de mettre dans une suite, dans une succession, dans un espace de coexistence, ces documents et ces fragments tout à fait hétérogènes. Tel était l’enjeu de l’écriture du texte sur Baudelaire. Un travail de critique littéraire et le projet de traversée de presque la totalité d’une époque. Il s’agit pour lui de retraverser les couches de sédimentations qui cachent le passé et qui rendent l’accès à l’expérience de l’enfance et de l’adolescence difficile, sinon inaccessible. C’est un travail de fouille. Le motif de fouille par les traces, les ruines, c’est présent chez Freud. Foucault n’a pas beaucoup insisté là-dessus. Pour Benjamin, l’archéologie, c’est la tentative de rendre présent ce qui s’est soustrait à l’actualité immédiate.

 

Quel est le rapport du Baudelaire de Benjamin et de ses Thèses sur le concept d’histoire ?

Clemens-Carl Härle Il y a d’abord une question temporelle. En septembre 1939, Benjamin a été obligé de se rendre au camp de Nevers, comme tous les immigrants allemands en France. Il est revenu du camp de Nevers en novembre. Il a su à ce moment que le deuxième texte sur Baudelaire avait été accepté avec enthousiasme par Max Horkheimer mais il a interrompu son travail sur le Baudelaire et a commencé à exposer ses Thèses. Deuxièmement, les Thèses peuvent être lues comme le traité extrêmement aphoristique de l’épistémologie du travail de Benjamin sur Baudelaire. C’est un des aspects fondamental des Thèses que de pousser une dimension du marxisme : la lutte des classes dans les organisations du mouvement ouvrier, contre le conformisme stalinien et autre. Il s’agit pour Benjamin de penser l’histoire comme interruption. L’idée de Benjamin, c’est que l’acte révolutionnaire, c’est une interruption du continuum historique. Comment cela se produit-il ? Benjamin part de l’idée qu’il peut y avoir une correspondance entre le présent et un moment, une période, une constellation du passé. Cela veut dire que, pour lui, le passé est accessible d’une manière indirecte dans le présent, mais qu’il faut, pour ainsi dire, actualiser ou réactualiser en lui son contenu secret. Et c’est cette réactualisation du passé, des traces, de ce qui est enfoui, de ce qui échappe au regard quotidien, qui met le sujet qui accomplit cet acte de connaissance dans la situation d’interrompre la continuité historique. Il y a deux moments : d’un côté, saisir le passé dans la manière où il est inaccessible, autrement dit mesurer l’inaccessibilité du passé en faveur d’une accessibilité présente. Cela se fait dans un moment de danger. Ici, le rapport de l’expérience individuelle et de l’expérience collective est assez étroit. Ensuite, il faut saisir l’image fuyante du passé pour se mettre en état de trouver la force de l’acte critique, pour couper l’histoire du monde en deux. Ceci présuppose, pour Benjamin, de mettre à l’écart l’idée d’un progrès continu de l’histoire. Sa critique du progrès est aussi une critique d’un certain marxisme du développement des forces productives qui automatiquement impliquerait un changement des formes sociales. Il y a un autre élément important. C’est la haine de classe. La haine de classe est, pour Benjamin, une condition absolument essentielle pour rendre possible un acte politique révolutionnaire. Un tel acte a deux aspects. Il y a un côté affectif et un côté noétique si vous voulez, un acte de pensée. Le problème c’est, en fin de compte, de faire le lien entre les deux dans une situation de danger. Là, c’est une référence peut-être indirecte mais c’est un héritage du judaïsme et du messianisme. Les voix mortes du passé nous convoquent pour les racheter par l’acte révolutionnaire. L’acte révolutionnaire, ce n’est pas un acte qui cherche à réaliser une utopie, une image du futur mais c’est un acte qui cherche à donner suite à ce qui a échoué dans le passé. L’injonction pour l’acte politique vient du passé et pas du désir de sauver le futur.

Traces et passages. Philosophe et critique rattaché à l’Institut de recherche sociale, dirigé dans les années 1920 et 1930 par Max Horkheimer et Theodor Adorno, Walter Benjamin 
est une des figures majeures du marxisme allemand de l’exil qui s’organisera 
après-guerre dans le cadre de l’École 
de Francfort. Carl-Clemens Härle, professeur à l’université de Sienne, 
est spécialiste de la littérature allemande du XXe siècle, de l’École de Francfort 
et de la philosophie française contemporaine. Un entretien réalisé 
dans le cadre de l’édition 2014 
de Citéphilo.

 

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