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 » Vous avez un nouveau phénomène parce que la classe moyenne fait face à un mouvement descendant  »

19 Juil

Voici l’interview qui a été publié dans le principal média en ligne de Kazan. Le jeune rédacteur en chef, un tatare avait été interviewé en début de séjour et à la fin il m’a à son tour interviewé. Voici ce qu’il en rapporte dans son journal. Il y a un phénomène dont il n’a pas été fait état dans cet interview et qui me préoccupe autant que celui signalé au titre des lacunes de la pré-enquête à savoir la nécessité d’interviewer le monde industriel, c’est celui des campagnes qui retournent en friche tant sur le plan agricole qu’à celui des êtres humains qui l’habitent encore. (note et traduction de l’anglais de Danielle Bleitrach, l’article était en effet publié en russe et en anglais)

https://realnoevremya.com/articles/1608-you-are-having-a-new-phenomenon-when-all-this-middle-class-mass-will-face-a-downward-movement

Une Sociologue française observe les pratiques  des vendeuses à Kazan, la dégradation de la classe moyenne et  l’Union soviétique qui ne reviendra pas.

La sociologue française et journaliste d’opinion Danielle Bleitrach – ancienne membre du Comité central du Parti communiste français et professeur de sociologie à l’Université Aix-Marseille – a travaillé à Kazan pendant 3 semaines. Dans une interview à Realnoe Vremya, le chercheur a raconté ce qu’elle avait vu dans le Tatarstan post-soviétique.

 » Traces de l’URSS  » et  » vérité sur la Russie  »

Danielle, dans quel domaine de sociologie vous spécialisez-vous? Et pourquoi êtes-vous ici?

J’ai commencé avec la sociologie de la classe ouvière. Ensuite, je me suis  intéressée aux liens entre les professions des gens  et leur mode de vie. J’ai accompagné des étudiants dans différents pays du monde, j’ai  écris 15 livres(1). Maintenant, avec Marianne (Note de la rédaction: Marianne Dunlop, linguiste et traductrice), je recherche des traces ou des «itinéraires», comme les gens disent en sociologie, depuis l’Union soviétique jusque dans la vie russe moderne. Y compris avec les questions sur l’ethnicité et la multiethnicité. Cette recherche n’est que la première approche du sujet, l’étude de ces changements constants ayant lieu en Russie et au Tatarstan.

Combien de personnes avez-vous interiewées ?

Il ne s’agit pas d’une enquête mais d’un pré-enquête qui nous permettrait ultérieurement de poser les bonnes questions.Comme il est difficile pour moi de me déplacer dans les transports publics, nous avons eu recours aux  chauffeurs de taxi. Pendant 20 jours, nous avons interviewé trois conducteurs en moyenne par jour. Il y avait aussi six représentants de l’intelligentsia , un politicien (Artyom Prokofiev du bureau régional du Parti communiste de la Fédération de Russie) et un policier.

En plus des entretiens, nous avons essayé d’observer le comportement des gens – leur façon de parler, de plaisanter, comment le personnel du secteur des services se comportait. Les «traces de l’URSS» sont  également lisibles ici – par exemple, les vendeuses dans les magasins pensent souvent qu’elles ont certains droits. Elles peuvent vous reprendre vertement si vous faites quelque chose de mal, par exemple, vous entrez dans une zone interdite dans le magasin. Mais, comprenez-moi bien, nous ne sommes pas venus ici pour recueillir des aspects négatifs. Je pense que dans notre recherche, nous avons fait plus que certains journalistes occidentaux pour dire la soi-disant «vérité sur la Russie» (même dans une telle version préliminaire). De plus, notre objectif, en fait, était de montrer des faits et des événements contradictoires avec une opinion stéréotypée de l’Occident à propos de la Russie.

«Nous avons essayé d’observer le comportement des gens – leur façon de parler, de plaisanter, comment le personnel du secteur des services se comportait. Les traces de l’URSS sont également lisibles . Photo: citifox.ru

Il est clair que notre recherche n’est pas encore suffisante pour affirmer quelque chose. Mais elle aide à poser des questions. C’est pourquoi nous allons passer à une autre phase de la recherche. Mais je suis un peu vieille et je n’ai pas les moyens d’une véritable enquête. Je sais parfaitement l’équipe que je devrais constituer avec moi la prochaine fois. Il doit y avoir au moins 5 personnes pour ce travail. Et elle devraient   avoir des contacts avec vos chercheurs qui se sont  probablement posé des questions comparables.

Stalinisme et ascenseurs sociaux

Qu’avez-vous réussi à voir dans ta première «approche»?

Deux grands moments. Tout d’abord, 80% des répondants disent que c’était mieux pendant l’Union soviétique, mais aussi que ce temps ne reviendra  plus jamais parce qu’ils disent que les gens se sont habitués à la consommation et ont une attitude plus individuelle et égoïste envers la vie.

Curieusement, presque personne n’a lié son approche de  l’URSS avec des problèmes de propriété – collectifs ou privés. En d’autres termes, nos interlocuteurs n’ont pas mentionné la propriété collective comme un élément nécessaire du socialisme. Pour eux, la propriété privée c’est, par exemple, les voitures et d’autres choses qu’ils aimeraient avoir.

Les gens ne se rendent pas compte qu’ils ont perdu quelque chose avec la privatisation. Ils ne se rendent pas compte des faits de corruption qu’ils révèlent et considèrent comme inacceptables et qui sont probablement associés à cette privatisation de la propriété soviétique. Principalement, le choix de l’URSS demeure pour eux une question morale : «C’était mieux en URSS parce qu’il y avait de meilleures relations entre les gens.» C’est une vision morale des choses. Ils ne font pas état de ce qui caractérise le socialisme.

Mais probablement, ce qu’ils disent, ce n’est pas tout ce qu’ils pensent. Ou, au contraire, c’est trop évident pour le mentionner. Ou ils ne se rendent pas compte. Ou nous pourrions peut-être obtenir d’autres réponses si nous avions enquêté, par exemple, dans un monde ouvrier industriel quelque part à Nizhnekamsk. Nous poserions toutes ces questions dans la poursuite de la recherche.

«Toutes les personnes que j’ai interviewées ici comprennent qu’une transformation profonde de la société a été le résultat de cette période qui s’est accompagnée d’une promotion sociale particulière des personnes.» Photo: visualhistory.livejournal.com

Vous avez parlé des stéréotypes occidentaux que vous souhaitez dépasser .Que vouliez vous dire?

Par exemple, la période stalinienne de votre histoire. Ce phénomène historique, en passant, illustre bien la différence entre l’Ouest et vos approches. En Occident, le stalinisme est compris comme une sorte de terreur. Dans le même temps, toutes les personnes que j’ai interviewées ici comprennent qu’une transformation profonde de la société a été le résultat de cette période qui s’accompagnait notamment d’une promotion sociale des personnes. Même ces événements comme la collectivisation et l’industrialisation allaient dans ce sens. C’était un mouvement ascendant puissant, une masse de paysans est entrée dans un monde complètement différent. La même chose s’est produite en France pendant la Révolution française. Par exemple, tous les maréchaux de Napoléon provenaient de classes non aristocratiques de la société. C’était une percée pour toute la société.

L’apparition de  classe moyenne dans la société est née de l’ URSS alors. Beaucoup de travailleurs et d’anciens paysans sont devenus une petite bourgeoisie qui a joué un rôle majeur dans la dissolution de l’Union soviétique. Cependant, ce n’est qu’une hypothèse qui doit être vérifiée.

Au fait, maintenant, vous avez un nouveau phénomène lorsque toute cette masse de classe moyenne fait  face, au contraire, à un mouvement descendant. Ceux qui ont atteint un niveau supérieur dans le passé, par exemple, les enseignants et les travailleurs universitaires doivent survivre aujourd’hui. Ils se rendent compte que leurs enfants sont tirés  vers le bas socialement. Ils doivent donc se battre avec force  pour tenter de l’empêcher. Ces familles ont un capital éducatif et culturel. Mais il ne suffit pas à maintenir leur niveau d’aujourd’hui. Et c’est probablement pour  cette raison (c’est une autre hypothèse) que la jeunesse n’est pas très intéressé par l’agenda social et politique. Ils ont juste d’autres choses à faire, ils doivent se battre pour la vie. Cependant, ces observations doivent obligatoirement être vérifiées statistiquement, les données statistiques sur la mobilité sociale doivent être relevées.

Les Gastarbeiters ne sont pas nécessaires. Ni la Crimée

Pourquoi avez-vous choisi précisément Tatarstan comme objet de votre recherche?

D’une part, l’affaire est une question d’opportunitéi. Nous avons une connaissance française qui travaille à l’Université fédérale de Kazan. Il nous a donné toutes les informations préliminaires nécessaires. D’autre part, le Tatarstan est l’une des régions russes qui semble avoir été le moins affecté par la dissolution de l’Union soviétique. C’est un endroit où le Parti communiste a recueilli le  moins de votes (après la Tchétchénie, qui est  un cas particulier, bien sûr). Nous étions très intéressés à comparer l’état d’avancement ici avec des territoires tels que Novosibirsk et l’oblast d’Irkoutsk où, par conséquent, le maire et le gouverneur sont membres du Parti communiste.

«Nous voulions comprendre la résistance du monde interethnique au Tatarstan. En ce moment, les gens interviewés ne voient pas un gros problème ici. »Photo: Maksim Platonov

De plus, nous savions que beaucoup de Russes considérent comme un phénomène positif le fait que l’URSS ne connaissait pas de conflits interethniques et interreligieux. Et nous voulions comprendre la cohabitation du monde interethnique au Tatarstan. En ce moment, les interviewés ne voient pas de gros problème ici. Mais l’arrivée des gastarbeiters des anciennes républiques soviétiques est assez pénible. Les gens disent avoir peur de la radicalisation de la communauté musulmane. Nous avons rencontré des libéraux ici qui ont déclaré, par exemple, que la Russie n’aurait pas dû prendre la Crimée, qu’ils devaient être amis avec l’Occident. Dans le même temps, ils sont contre la politique de Poutine qui «apporte des gens de l’Asie centrale».

Bien sûr, le dialogue public sur ces questions n’atteint pas le niveau de  de la France. Mais il se pose déjà et se développe progressivement. Et pour les mêmes raisons, comme des vêtements de femmes musulmanes. En d’autres termes, il semble qu’ils soient des problèmes secondaires qui, pourtant, provoquent la répulsion et la peur.

Par Rustem Shakirov
(1) je me suis permise de corriger le texte qui m’attribue 150 livres. mais un ami français (Patrick Masson) de Kazan me signale que dans la version russe de l’article il est simplement noté une douzaine de livres. Et il se félicite de cet article. Moi aussi, le fait que nous ayons pu ce jeune homme et moi commencer à échanger (grâce en particulier aux compétences de Marianne en matière de traduction simultanée) prouve qu’il peut y avoir des dialogues basés sur une curiosité réciproque et sur « une bienveillance », sans nécessaire adhésion, qui pour moi a toujours fait l’intérêt de mon métier de sociologue, mais aussi de ma  pratique militante. La possibilité d’un dialogue et de sa retranscription sans contresens est aussi un encouragement à la poursuite de la réflexion. C’est même la seule chose qui me fasse sentir le poids des ans, l’impossibilité physique de me donner les moyens de poursuivre ce passionnant dialogue- investigation. une certaine colère m’habite parfois devant la stupidité de ceux qui à la direction du PCF comme de l’Humanité sans parler des autres qui ont exercé une censure impitoyable, de m’avoir empêché pendant plus de vingt ans de dire ce que je retirais de toutes mes rencontres dans le vaste monde en me caricaturant comme un dinosaure « stalinien » J’ai perdu tant de temps, nous avons perdu tant de temps…Ces pseudos anti-staliniens et vrais censeurs de toutes obédiences ne m’ont pas détruit sur le plan individuel et ma vie fut passionnante, l’est toujours, mais ils ont fait pire, ils ont empêché des tas de gens comme moi à nourrir la réflexion collective, ils l’ont appauvrie jusqu’à la sclérose dans le conformisme aux diktats du capital.dans le fond, ils ont agi envers nous, avec toute la bigoterie du monde, exactement selon le programme que Mussolini définissait par rapport à gramsci: » l’empêcher de penser. » parce que nous représentions c’était une autre idée ce la révolution, celle des formidables opportunités qu’elle offre non seulement aux classes dominées mais à des talents individuels qui ne demandent qu’à s’épanouir. C’est toujours vrai… Mais faute d’avoir défendu cette vision, ils ont produit une jeunesse sans espérance ou avec des illusions mortifère sur la nature de l’adversaire…(danielle Bleitrach)
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Une réponse à “ » Vous avez un nouveau phénomène parce que la classe moyenne fait face à un mouvement descendant  »

  1. etoile rouge

    juillet 21, 2017 at 5:37

    Super et les photos sont superbes. S’il faut aider financièrement pour que vous soyez 5 faites savoir! Merci

     

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