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Encore à propos d’une déstalinisation ratée

18 Juil

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Je n’en suis pas à la demande de réhabilitation mais je dis que le cahier des charges du procès est pour le moins léger et surtout qu’il faudra bien s’interroger sur la nature du pouvoir révolutionnaire…

Un amas de ragots qui tient lieu d’analyse...

Ça y est j’ai pratiquement terminé ce chef d’oeuvre du ragot historique qui s’intitule « Staline, la cour du tsar rouge » de Simon Sebag Montefiore (1). J’ai éprouvé à sa lecture le même plaisir sans gloire que quand, il y a quelques siècles, j’ai lu « la vie des douze César de Suétone » ou les turpitudes des dits César vues par un obsessionnel réactionnaire assez bien informé. Suétone était effectivement au courant de ce qui se passait dans les dédales du palais, il avait à sa disposition des chroniques, puisqu’il était archiviste de la maison impériale sous Hadrien, qui finit d’ailleurs par le virer de son poste. Son mérite, dit-on, fut de nous faire douter de la légitimité impériale en accumulant les détails graveleux et mesquins sur les hommes qui occupèrent cette charge. Pourtant en bonne lectrice de Charles Parain, l’historien des forces productives, j’ai appris grâce à cet érudit, à sa passion pour l’évolution des techniques agricoles, des forces productives, par rapport à une biographie, à relativiser les jugements historiques sur le vertueux Marc Aurèle. De là, j’en ai déduit que les chroniqueurs qui décrivaient le conflit entre certains empereurs et le sénat n’étaient pas toujours les meilleurs juges de la nature du pouvoir. Suétone relevait d’une vision réactionnaire des propriétaires romains qui tentaient de se replier sur leurs privilèges alors même que l’empire rentrait dans une crise profonde celle du mode de production esclavagiste, et combien l’empereur « philosophe » qui dans le fond était d’accord avec les sénateurs était en fait complètement dépassé par sa tâche face à la chute de l’empire romain. Donc je me méfie de Suétone et de ses pairs, ceux dont la sympathie ou l’antipathie est commandée par une vision historique dénuée d’envergure.

Pourtant on trouve dans ce livre des contradictions de comportement non élucidées qui en font le prix.

Ainsi à la mort de Staline, on assiste à des prises de bec homériques entre les successeurs. Béria, dont l’auteur nous affirme qu’il voulait libéraliser – un Eltsine avant la lettre –  est rapidement exécuté. En 1956, dans le cadre d’une bataille de succession, « Khrouchtchev, soutenu par Mikoïan, dénonça les crimes de Staline dans son fameux « rapport secret ».En 1957, Molotov, Kaganovitch et Melenkov réussirent avec l’appui de Vorochilov et de Boulganine, à menacer la position de Khrouchtchev au sein du presidium du parti. Mais Khrouchtchev réagit en mobilisant aussitôt le comité central et fit venir ses partisans dans un avion affrété par le maréchal Joukov.
Lors de la session plénière, les potentats de Staline, qui avaient tous du sang sur les mains, se chamaillèrent en se rejetant mutuellement la responsabilité de leurs crimes : Joukov leur reprocha, ainsi qu’à Khrouchtchev, de ‘s’être comportés en bourreaux qui retroussent leurs manches et font tomber les têtes une à une’. Quant à Khrouchtchev, il attaqua Malenkov, qui rétorqua: ‘parce que vous êtes bien sûr complètement innocent, camarade Khrouchtchev!'(p.487 et 488)

Cette foire d’empoigne et le peu de crédit que l’on peut accorder à quelqu’un comme Khrouchtchev qui finit par hurler « A nous tous, nous n’arrivons même pas à la cheville de Staline » (page 488) et qui le prouva par le caractère hasardeux de sa politique, est pourtant à la base d’un jugement historique sur Staline et le stalinisme qui est avalisé par toute l’opinion occidentale y compris actuellement celle de certains militants communistes.

La lecture de cet historien à charge et qui voit tout par le petit bout de la lorgnette devrait pourtant nous en prémunir.

Deux faits me paraissent ne pas avoir été fouillés, le premier est la manière de compromis qui est passé entre les successeurs et que jamais sans doute Staline n’aurait toléré et qui pourtant vont être désormais dans l’ordre des choses et gouverner jusqu’à la passation des pouvoirs entre Eltsine et Poutine. L’accord sur le fait que celui qui est écarté, non seulement à la vie sauve mais jouit d’une sorte de rente sans gloire et d’un pécule que le stalinisme ne lui avait pas permis de constituer.

Simon Sebag Montefiore a beau décrire les pratiques luxueuses, en particulier des épouses des dignitaires staliniens, il est obligé de noter : « Les dignitaires plus âgés eurent du mal à se remettre de leur chute politique. D’abord soulagés d’être encore en vie, car ils s’étaient attendus à être arrêtés, Kaganovitch et Andreev découvrirent qu’ils ne possédaient rien, pas même leurs propres draps et serviettes, lorsqu’ils durent quitter leurs appartements du Kremlin en 1957. » On sait que Staline lui-même ne possédait que deux pantalons et quelques objets. « Le rusé Molotov » parvint à se faire attribuer deux logements ainsi qu’une datcha et il est nommé ambassadeur en Mongolie jusqu’en 1960 où il devint le représentant de l’URSS aux Nations Unies pour l’énergie atomique à Vienne. « mais personne ne remarqua sa présence lorsque les présidents Kennedy et Khrouchtchev s’y rencontrèrent avec leurs délégations en 1961 » p 488. Kaganovitch, dont le caractère s’améliora incontestablement avec son départ du pouvoir et qui devient un « délicieux grand père », toujours selon la même source, reçoit comme Malenkov un appartement spacieux mais spartiate, quai Frunzé. Il demanda à se réinscrire au parti et passa comme d’autres le reste de ses jours à écrire ses mémoires et à défendre la mémoire de Staline dont la momie fut retirée du mausolée en 1961 et enterrée sous les murs du Kremlin.

Et c’est là que nous avons une deuxième caractéristique étonnante de ces gens-là, les proches de Staline, en dehors de Béria qui paraît toujours selon cet auteur avoir éprouvé une certaine haine pour Staline (comme d’ailleurs la volonté d’en finir avec le socialisme), les compagnons les plus proches de Staline, leur famille se montreront pour certains des défenseurs acharnés de sa mémoire.

Les enfants des potentats ont connu pour la plupart des carrières d’intellectuels et ils ont tous une opinion différentes sur Staline, opinions qui ont visiblement alimenté l’auteur autant et plus qu’un véritable travail d’archives.

Mais le plus étonnant est l’attitude de ceux ou plutôt celles qui ont été  libérées à la mort de Staline. L’épouse de Molotov accusée pour ses sympathies sionistes d’être une espionne américaine qui lorsqu’elle est libérée a une unique question « Comment va Staline? » et apprenant sa mort, elle s’évanouit. Kira Allilouïeva alla chercher sa mère Génia à la prison de la Loubienka « Tu vois dit Génia, Staline nous a tous sauvés! » (p.487) et Génia resta jusqu’à la fin de sa vie une admiratrice fervente de Staline.

Cette attitude si l’on a bien lu ce ramassis de ragots, deux volumes, n’a rien d’étonnant et il ne s’agit pas nécessairement d’un phénomène d’hallucination collective, il s’avère qu’effectivement Staline paraît souvent le moins sanglant, le plus juste et le plus compatissant de ce qui demeure d’un bout à l’autre un organisme de décision collective (2). Sans parler du fait que c’est un véritable intellectuel, des milliers de volumes tous annotés de sa main et sa passion pour le cinéma, le théâtre, mais il n’est pas le seul, ceux qui l’entourent sont eux-mêmes compétents, passionnés et souvent très cultivés. On sait qu’il a vu dix-huit fois les journées de Tourbine de Boulgakov, à qui il ne faisait par ailleurs pas grande confiance sur le plan politique (3). OUI, il ne faut rien occulter, ni le fait que ce fut un organisme collectif, ni le travail herculéen que tous accomplirent, ni la hauteur du projet, ni les actes, tous les actes..

Il y a le travail des historiens mais la prise en compte de l’opinion de ceux qui ont vécu le socialisme, leurs enfants

Bref cette lecture et le travail effectué aujourd’hui par des historiens en général anglo-saxons, comme l’auteur des remarquables « guerres de Staline »(4) m’ont convaincue que tout reste à comprendre de cette période historique. Je n’en suis pas encore à revendiquer une réhabilitation de Staline, mais j’en suis à considérer que la plupart des charges ne permettent pas la condamnation dont il est l’objet. Ce qui me paraît le plus absurde est la manière dont « la Terreur » a été sortie de son contexte et celui-ci fut terrible qu’il s’agisse de la guerre civile, de la deuxième guerre mondiale et de la reconstruction de l’Union soviétique sous menace permanente des Etats-Unis et de leurs alliés. Ensuite, que face à une telle tension, face à la destruction des meilleurs communistes dans les combats, on s’obstine à brosser pour toutes explications le portrait d’une espèce de père fouettard paranoïaque avec seule finalité de créer une identification stupide entre nazisme et communisme. La charge va si loin que l’on attribue au stalinisme ce qui manifestement pourtant relève de la guerre menée contre l’Union soviétique par toutes les forces réactionnaires liguées contre elle, à différentes époques.

Enfin je trouve extraordinaire que l’on ne tienne aucun compte de l’opinion des Russes qui s’obstinent à défendre sa mémoire et à le placer en tête des plus grands hommes de l’Histoire. Non seulement ils récusent ce faisant la pression de la Russie « libérale » qui est équivalente à la nôtre concernant le bilan de l’URSS, mais ils s’obstinent malgré la déstalinisation, depuis les années 60, à voir en lui un « homme véritable », un dirigeant qui a construit leur pays. Suffit-il pour déconsidérer ces choix de penser que les Russes, et plus généralement bien des peuples qui ont vécu l’Union soviétique, avaient un goût masochiste pour la répression, alors même que ce peuple a donné l’exemple le plus poussé d’une capacité à se jeter dans le changement radical de société face à l’injustice.

Il faut vraiment une vision quasi colonialiste du monde pour ne pas s’interroger sur cette « analyse » et une vision pour le moins imbécile de la nature du changement de société face à une classe dominante – qui jamais ne lâchera de bon gré le pouvoir – pour croire comme cette idée est plus ou moins arrivée à s’imposer dans une certaine gauche que le principal obstacle pour le socialisme ne serait pas ce capitalisme impitoyable, mais les turpitudes du stalinisme.

Je voudrais terminer sur une anecdote qui nous ramène aux tâches du moment: ce livre tissé de ragots, nous décrit néanmoins un phénomène intéressant qui serait la corruption du socialisme avec l’arrivée de Khrouchtchev au pouvoir. D’un côté, le temps n’est plus à l’exécution mais on s’entend sur le partage du pouvoir et on pratique les petits arrangements avec l’attribution d’avantages. Ce qui n’est que le fonctionnement ordinaire du capitalisme. Nous venons de vivre des élections présidentielles qui nous ont souvent confrontés aux aspects caricaturaux de cet achat du petit personnel politique avec de menus avantages quasi familiaux, et cela a provoqué une certaine indignation. Mais il ne s’agit que de broutilles par rapport aux profits monstrueux de ce système. La forme parti par son inefficacité autant que par ces petites prévarications a entraîné une méfiance durable – nous partageons cela avec les peuples de l’ex-Union soviétique pour qui la popularité de Staline est aussi le moyen de lutter contre la corruption du politique dans un contexte de retour du capital. Nous avons avec le mouvement En marche une véritable caricature de l’absence de démocratie et des liens multiples qui se nouent entre médias possédés par des groupes financiers, voire de l’armement, intérêts capitalistes et financiers au plan national mais surtout international dans une Europe dominée par l’atlantisme pour promouvoir un petit personnel inféodé à ce capital. Nous n’en finissons pas de découvrir cette construction par laquelle on peut sous couvert de démocratie imposer à un peuple un dirigeant dont personne ne veut mais qui représente exactement les intérêts d’un capital dont personne ne sait comment se débarrasser.

Il s’agit de l’histoire mais aussi des tâches qui sont devant nous

Face à cette situation, la question la plus urgente est celle de la nature du rassemblement que nous devons opérer et de quel parti avons-nous besoin. Depuis la fin de l’URSS, nous assistons à une offensive du capital qui ne connaît plus de limite, avec une paupérisation croissante qui touche désormais les couches moyennes issues de la période de prospérité,  issues de l’équilibre des forces liées à l’existence de l’Union soviétique. Il est clair que cette pression, cette exploitation, cette fin des acquis sociaux n’a aucune chance de s’arrêter. Peut-être en sommes-nous au temps où ce passage du prolétariat aux couches moyennes, menacées dans leur progéniture, entretient les illusions sur la nature des buts et des moyens?

Frank Marsal a écrit sur ce blog, aujourd’hui, un texte de dialogue avec la France insoumise qui est très important parce qu’il dépasse les antagonismes de surface et pose justement  la question des buts et des moyens, la définition de l’adversaire.(5)

Les événements, les anecdotes permettent parfois de montrer l’actualité de ces choix idéologiques et théoriques. Quel contrôle un « mouvement », tant que le chef couvre ses proches, a-t-il sur le fait qu’un de ses cadres, marié de surcroît avec un des lieutenants (Alexis Corbière) est employé par Bolloré? Sans aller jusqu’aux rudes pratiques du stalinisme dans lesquelles la femme de Molotov fut envoyée en camp de rééducation et n’en sortit qu’à la mort de Staline, il est clair que le parti communiste tel que je l’ai connu n’aurait jamais autorisé de telles pratiques. Mais là encore le dialogue ouvert avec la France insoumise n’est-il pas biaisé par le fait que le parti auquel il est fait référence n’existe plus, il a été victime d’une déstalinisation ratée et d’un changement de stratégie autant que d’une « mutation » qui l’a détruit en profondeur. Qu’est ce que l’on peut construire, reconstruire? Inventer?

Danielle Bleitrach

(1) Simon Sebag Montefiore, Staline. la cour du tsar rouge, éditions des syrtes et Perrin pour la traduction, collection tempus. 2005

(2) on me signale à ce propos : « Stalin’s team » ?http://councilforeuropeanstudies.org/cri…/on-stalins-team/

On Stalin’s Team: The Years of Living Dangerously in Soviet Politics, by Sheila Fitzpatrick (Princeton University Press,…
COUNCILFOREUROPEANSTUDIES.ORG

(3) « Le cinéma stalinien, question d’histoire » sous la direction de Natacha Laurent Presses universitaires du Mirail. la cinémathèque de Toulouse. Ce colloque qui s’est tenu en 2000 à l’université du Mirail a donné lieu à des communications qui permettent une meilleure connaissance de la vie intellectuelle en Union soviétique.

(4)Geoffroy Roberts, les guerres de staline, de la guerre mondiale à la guerre froide, préface d’Annie lacroix Riz, editions delga, 2006

(5)https://histoireetsociete.wordpress.com/2017/07/17/populistes-et-communistes/

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5 réponses à “Encore à propos d’une déstalinisation ratée

  1. frank

    juillet 18, 2017 at 2:49

    Bonjour Danielle,
    Je partage ces appréciations ci dessus.
    Bien à toi
    Bises
    Frank

     
  2. etoile rouge

    juillet 18, 2017 at 7:00

    Bravo, je partage

     
  3. Anna

    juillet 25, 2017 at 5:53

    Chere Madame, on voit bien que vous n’avez pas du tout vecu dans la Russie stalinienne ou la Pologne dite populaire. Facile aux intellectuels occidentaux de theoretiser quand ils ne savaient pas ce qu’etait la vrai la vie la-bas de l’autre cote du rideau de fer. C’est tellement naif et plein de poncifs ce que vous ecrivez.

     
  4. etoile rouge

    juillet 31, 2017 at 4:06

    La pologne populaire comme vous dites quasiment sans chômage, une instruction laïque jamais vue dans ce pays de bigots antisémites, une paysannerie disposant de ses terres alors qu’avec l’UE le mécanisme de disparitions des paysans au profit de la constitution de panzer divisionen capitaliste est en cours, une jeunesse avec des emplois plutôt que la fuite à l’étranger d’aujourd’hui, les femmes plus libres de leur vie , c’est vrai un catholicisme prié de ne plus s’enrichir avec des écoles et des universités privées faisant la chasse à la raison¨
    Finalement la démocratie capitaliste avec la pression sur les femmes des milieux populaires, une église fascisante se mêlant de la vie de tous et prête à des buchers contrele doute et l’athéisme, la collaboration avec l’Allemagne comme boussole permettant le fanatisme anti russe etc…

     
  5. etoile rouge

    juillet 31, 2017 at 4:12

    Mais chère Anna croyez vous que la France des années 50 c’était la rigolade pour les tracvailleurs avec la guerre en Indochine, en Algérie, les salaires de misère mais la sécu ( communiste), les retraites (communiste) les CE ( communiste) et à terme des luttes menées par les communistes aboutissant à une vie meilleure pour le plus grand nombre jusqu’à cet anticommunisme qui nous emporte vers l’enfer tous les travailleurs tant que nous sommes.

     

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