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Marx sous les sunlights par Par Jacques Mandelbaum

12 Juil

En allant voir aux Variétés à Marseille le film de Terence malik j’ai demandé à la responsable de programmation quand est-ce que ce film passait, elle m’a confirmé sa présentation en présence du cinéaste et aussi à l’occasion d’une semaine sur le cinéma allemand. Je n’ai pas osé lui faire remarquer que le cinéaste était à ma connaissance un franco-haïtien, vu que Karl lui était bel et bien allemand. (note de Danielle Bleitrach)

« Le Jeune Karl Marx », de Raoul Peck, raconte les vertes années de l’auteur du « Capital » et de son compère Friedrich Engels. Le tournage, parfois haut en couleur, vient tout juste de s’achever

Photos Tobias Kruse/Ostkreuzpour Le Monde / AFP x 1

Après Groucho, Harpo et Chico, se pourrait-il que Karl, moins drôle mais à peu près aussi célèbre, incarne à son tour la famille Marx au cinéma ? Il semble que oui, le cinéaste Raoul Peck ayant achevé de tourner en Allemagne sinon un biopic, du moins le portrait d’un jeune homme en colère. Un film d’avant Le Capital, donc, et d’avant la statue du commandeur rouge à barbe blanche, vieux lutteur épuisé qui nous regarde avec une triste componction. Cela s’appellera donc Le Jeune Karl Marx. Voilà qui n’est pas anodin. On connaît certes des réalisateurs qui se sont plus ou moins durablement inspirés du marxisme (de Dziga Vertov à Jean-Luc Godard), mais on ne voit pas, dans l’histoire du cinéma, beaucoup de réalisateurs que Marx lui-même aura fait rêver en tant que personnage. Tout au plus Sergueï Eisenstein avait-il rêvé d’adapter au cinéma Le Capital, sans suite. Le destin de cet homme qui a sacrifié sa vie et celle de sa famille à la réalisation d’un idéal, au prix de l’exil et du dénuement, a pourtant des aspects très romanesques.

En tout état de cause, visez cette scène. Intérieur jour. Nous sommes à Paris, vers 1845, dans l’atelier de Gustave Courbet (en réalité, nous sommes à Ganz, dans l’est de l’Allemagne, le 3 novembre 2015, dans une sorte de hangar délabré mais de belle allure, où le froid pince). Au milieu de quelques modèles nus croqués par des élèves, le peintre est occupé à faire le portrait du proto-anarchiste Pierre-Joseph Proudhon. Autour d’une table, Karl Marx est en train de mettre une pilée aux échecs au libertaire russe Mikhaïl Bakounine, sous le regard amusé de son compère Friedrich Engels et de sa femme Jenny Marx, née von Westphalen et issue de la vieille noblesse teutonne. Marx et Proudhon se toisent en grands fauves, devisent des « partisans allemands de la critique critique », que Marx et Engels viennent d’étriller dans un livre qu’ils ont décidé de nommer « Critique de la critique critique » (rire général sur le titre de cet ouvrage, qui deviendra La Sainte Famille). Sur ces entrefaites entre Moritz Hess, figure tutélaire des hégéliens de gauche, retour du Louvre, accompagné de sa femme Sybille, dont tout porte à croire qu’elle a accordé ses faveurs au jeune et impétueux Engels, et qui approuve en badinant l’avis de Proudhon sur la révolution comme « secousse ».

On en restera là de cette scène, qui résume à elle seule les défis soulevés par le film. D’un côté, une ribambelle de « monuments », dont l’œuvre et l’influence mobilisent quelques tonnes de littérature critique. De l’autre, une tentative de les naturaliser dans un récit qui ne renonce ni au trivial ni au romanesque. Au milieu, des acteurs qui luttent pour alléger leur personnage du poids de la reconstitution, de l’idéologie et de l’histoire, tâche ardue tant Raoul Peck, qui aime à se couvrir et à varier les points de vue, éprouve leur spontanéité par un nombre considérable de prises. Nommons-en quelques-uns : August Diehl, acteur réputé en Allemagne, est Marx ; Stefan Konarske, son jeune challenger, est Engels ; Olivier Gourmet, qu’on ne présente plus, est Proudhon.

La fin du tournage semble difficile pour certains d’entre eux, contraints par surcroît de se lever tous les jours à cinq heures du matin lors de cette ultime semaine. Diehl, qui semble fraîchement sorti de l’Actors Studio, est rentré en dedans de lui-même, en osmose intellecto-chimique avec le génie ombrageux de son modèle, et semble porter le poids du Capital sur ses épaules. Konarske, à l’opposé, est un blond feu follet, folâtrant sur le plateau et en dehors, vantant à qui veut l’entendre sa lassitude de l’Allemagne, la liberté et la grâce de la France, où il a élu domicile. Gourmet, plutôt solitaire en ces terres germaniques, assouplissant ses muscles entre deux prises, assure l’essentiel comme à l’ordinaire. Tous tombent d’accord pour tenter de rendre vivant leur personnage en oubliant l’histoire intellectuelle, et pour convenir néanmoins que la pensée de ces jeunes hommes en colère contre l’ordre social de leur temps tombe à point dans notre époque.

  • Aucun d’entre eux n’entretient toutefois à l’égard de Marx la ferveur et le lyrisme de Raoul Peck. Sans les nécessités du lendemain, alors que nous le rencontrons en début de soirée, il est probable que la nuit entière y serait passée. Son parcours explique en partie cette passion. Naissance à Port-au-Prince (Haïti) en 1953, enfance à Leopoldville (aujourd’hui Kinshasa), au Congo, pour fuir la dictature Duvalier avec ses parents, études d’ingénieur en Allemagne, puis de cinéma. Une œuvre très engagée s’ensuit. L’Homme sur les quais (1993), sur le début de règne de Duvalier ; Lumumba (2000), sur la figure assassinée de l’indépendance congolaise ; Quelques jours en avril (2005), une série HBO sur le génocide rwandais. entre-temps, Raoul Peck aura été ministre de la culture en Haïti. Depuis 2010, il assume les fonctions de président de la Femis.

    Ce Jeune Karl Marx est pour lui une longue histoire : « Marx, c’est d’abord ma propre jeunesse. Je le lis depuis l’université, en Allemagne, où on l’enseigne. C’est un penseur et un théoricien exceptionnel, un puits d’érudition et un génie dans son siècle. C’est une plume incroyable, qui invente une langue. Il n’a rien fait d’autre que d’analyser la société capitaliste, et de montrer que le seul profit la régule. Toute société, pense-t-il, est déterminée par ses modes de production. Voilà qui me semble riche d’enseignements et de conséquences, plus encore peut-être à notre époque qu’à la sienne. Ma première tentative de le mettre en scène date d’il y a dix ans. C’était une commande de docu-fiction pour Arte, mais je n’étais pas content de mon traitement. Le sujet n’est pas simple : c’était trop lourd, trop compliqué… »

    Il y reviendra donc, avec l’aide de son complice en écriture Pascal Bonitzer, pour un projet cette fois de pure fiction, qui se limite aux années de jeunesse, 1843-1848. La période s’achève avec la rédaction du Manifeste du Parti communiste, qui prône une conception matérialiste de l’histoire et jette les bases d’un mouvement ouvrier unifié international. Roberto Rossellini, comme Peck l’a découvert au cours de ses recherches, avait en son temps entretenu ce projet. Les deux hommes potassent la correspondance, ainsi que les cours de Raymond Aron au Collège de France, le philosophe s’étant intéressé à cette période. But de l’opération : « Tenter non de faire un biopic, qui n’est que la réduction hollywoodienne d’une histoire générale à un destin privé, mais d’incarner par l’émotion une histoire intellectuelle qui regarde encore notre temps. »

    Même tonalité chez Pascal Bonitzer : « L’enjeu émotionnel était fort : il fallait absolument montrer un Marx différent de l’icône de la maturité, sombre et compassé. Notre Marx est un jeune homme qui cherche, à la fois arrogant et génial. Engels est, quant à lui, une sorte de play-boy intellectuel. Il nous fallait donner un petit coup de jeune à tout ça, parce qu’à relire aujourd’hui Le Manifeste du Parti communiste, on est stupéfait de la modernité de ce texte, qui nous parle plus de la frénésie du capitalisme financier d’aujourd’hui que de celui de son époque. Marx est résolument moderne ! Relisez Lamartine ou Hugo, et comparez. »

    Car il y a évidemment, derrière ce film, la croyance que la pensée de Marx, par-delà les fléaux politiques qui se sont réclamés de sa pensée, serait toujours utile aujourd’hui : « Le ton a changé depuis la crise financière, précise Raoul Peck. Nous vivons une révolution comparable à celle de l’industrialisation, il y a une résurgence de l’intérêt pour Marx. La recherche, au milieu d’un grand désarroi, d’une méthode d’analyse qui nous permette de penser le monde. » Le film n’aura d’ailleurs pas échappé aux rapports de production : la société Agat Films engage un budget de 9 millions d’euros, avec la société Rohfilm comme coproducteur allemand. Le budget, rapidement ficelé en France, a été « un enfer » à trouver en Allemagne, où Marx n’éveille pas forcément de bons souvenirs. Le tournage s’est également révélé laborieux, dans un pays où, contrairement à la souplesse et à la débrouille en vigueur en France, la hiérarchisation des fonctions et le respect du devis sont appliqués sans égards pour le projet. Il se murmurait enfin qu’une lutte de tempéraments aurait opposé, sur le plateau, le réalisateur à son acteur principal. Ainsi se vérifie qu’en ce bas monde, vouloir l’égalité du genre humain condamne à un éternel exil.

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Publié par le juillet 12, 2017 dans CINEMA, HISTOIRE

 

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