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Les Klondikes de London

11 Juil

Jack-London-portraitLa prestigieuse collection de La Pléiade a rendu hommage l’année dernière à Jack London, à l’occasion du centenaire de sa disparition, en publiant une partie de son oeuvre en deux volumes. L’occasion pour Zone Critique de revenir sur le grand écrivain américain, et plus particulièrement sur les différentes images du Klondike qui peuplent son oeuvre. 

C’était dans le Klondike que je me suis découvert. Là-bas on trouve sa vraie perspective. J’y ai trouvé la mienne.”

Rêvant de la richesse, Jack London partit à la recheche de l’or au Klondike dans le nord-ouest du Canada en 1897. Revenu l’année suivante tout aussi pauvre que quand il fut parti, avec un paquet de poussière d’or valant 4 dollars dans sa poche, il se mit sans tarder à reproduire son expérience en mots. Le Klondike devient ainsi le théâtre d’un grand nombre de fictions qui forment une partie emblématique de son oeuvre. Cependant, les images diverses de ce lieu ne se réunissent guère sous une même perspective comme semble le suggérer l’aveu de l’auteur. Car, sous sa plume, il abrite des modes très variés de création littéraire, et, sans saisir cette variété, il serait impossible de comprendre la richesse et l’ampleur de l’écriture de London. Pour ce faire, nous allons passer en revue trois images du Klondike dans le monde fictif de Jack London.

Histoires hollywoodiennes

The night is now passing into the day. I go, but I may come again. And for the last time, remember the Law of the Wolf!” Ce sont les paroles de ‘Scruff’ Mackenzie, aventurier légendaire, adressées à une assemblée de la tribu Upper Tanana Sticks, dont il vient de triompher dans un corps-à-corps ayant pour but de gagner Zrinska, la fille du chef. La narration poursuit, “He was supernatural in their sight as he rejoined Zarinska. … A few moments later they were swallowed up by the ghostly forest”. Cette finale de la nouvelle “The son of the wolf” n’est pas sans rappeler des scènes de Western, et d’une manière plus générale, le Klondike sert de cadre à un nombre d’histoires fortement hollywoodiennes, où le héros blond et musclé défie sans fléchir une bande d’Indiens et sort du combat digne comme un dieu olympique. Ce que le cinéma rend plus palpitant, les mots de London rendent plus lucide. Dans ces nouvelles, il ne fait aucune ambiguïté par rapport au fait que Klondike, c’est un lieu de conquête où la race blanche poursuit son destin de domination sur la nature et sur les autres peuples dans une lutte pour la survie où seul le meilleur gagne.

Ailleurs, peuplé par des personnages moins caricaturaux, le Klondike assume une plus grande complexité. C’est sans doute ici que se déploie la richesse des expériences et des histoires qu’il a ramenées de son voyage. “The white silence”, par exemple, érige le leitmotiv d’un grand nombre de ses récits du Klondike — le silence blanc — en un monument, incarné non seulement par la lancée finale du corps de Mason, aventurier mort d’un accident, en haut d’un pin, mais, d’une manière plus signifiante, par la douleur muette mais insupportablement écrasante que le silence blanc fait peser sur ses voyageurs ; “An Odyssey of the North”, d’un autre côté, rumine l’étrangeté de la situation humaine suivant l’arrivée des hommes blancs à travers le récit de l’odyssée tragique de Naass, chef indien descendu d’un navigateur, pour retrouver sa conjointe enlevée à leurs noces par un marin. Le style de ces oeuvres est celui du conteur, simple et franc, se modelant suivant le rythme des substances qu’il relate : la peinture du paysage austère du Grand Nord, la description de la force physique et de la violence, l’évocation d’émotions frustes et silencieuses. Dans ce monde loin de la civilisation et décrit par un langage dépourvu de toute sophistication, les sentiments que London nous fait éprouver atteignent une pureté extraordinaire qui semble ne pouvoir venir que d’un temps plus primitif, et, sans doute pour cette raison, le charme durable de ce second Klondike n’est jamais sans quelque nostalgie.

Le style de ces oeuvres est celui du conteur, simple et franc, se modelant suivant le rythme des substances qu’il relate : la peinture du paysage austère du Grand Nord, la description de la force physique et de la violence, l’évocation d’émotions frustes et silencieuses.

Le Klondike où se jouent des luttes et des drames peut aussi être un endroit où l’homme est seul avec lui-même. “To build a fire” arrive à la fin de la série des contes du Grand Nord et raconte une histoire singulière dans un Klondike radicalement différent des précédents. Un homme sans nom entreprend seul une traversée périlleuse dans le froid meurtrier. Muni des nécessaires pour la survie : les vêtements, les gants, et, surtout, les moyens de faire un feu, il avance avec confiance mais, malgré tout, tombe dans les pièges que lui tend la nature : une mare d’eau sous la neige lui trempe les jambes, après quoi il réussit à faire un feu pour les sécher, mais avant qu’il n’en vienne à bout, la neige déposée sur les branches de pin tombe du dessus en tuant le feu. La fin de l’histoire enregistre les derniers moments de l’homme qui, incapable de refaire un feu avec ses membres progressivement engourdis par le froid, gèle jusqu’à la mort, sombrant dans “le sommeil le plus confortable et le plus satisfaisant qu’il eût jamais connu”.

Contemplation sur l’existence

Ce Klondike, n’ayant plus aucune spécificité sauf le froid extrême qu’il offre pour la mise en scène de cette mort singulière, est complètement vide des idéologies et des émotions présentes ailleurs. Il devient, en revanche, un sanctuaire pour la contemplation sur l’existence. La nature étant réduite à ses éléments : la neige, l’eau, le froid, il nous devient possible de percer pendant un bref moment dans les desseins de ses actes – du Destin. Il existe des manières plus élaborées d’aborder la question de l’existence, mais Jack London choisit le chemin le plus court en dessinant un homme qui, sans imagination, sans réflexion et sans Dieu, n’a aucune autre conscience que la sensation, le désir, la peur, et le sentiment de paix en redevenant une partie de la nature. Ce morceau hyperbolique et parabolique représente une apogée de l’expressivité de la forme de la nouvelle, car en ces peu de lignes est inséré un schéma complet de l’être au monde. Ici, le Klondike n’est qu’un autre nom du cosmos.

London est un écrivain qui n’a jamais cessé de vouloir dépasser ses limites. Mais, avec ce dernier Klondike, un seuil infranchissable semble avoir été atteint par son langage profondément matérialiste. D’une certaine manière, “To build a fire” amène l’organisme à la conscience de l’existence au moment de son anéantissement, et après c’est le grand silence. Un commentateur a remarqué que London “lacked the mental and spiritual equipment to express tensions and conflicts at deeper levels”. Ceci a sans doute une part de vérité, mais ce qui est extraordinaire chez London, c’est justement le courage et la franchise avec lesquels il poursuit l’expérimentation qui consiste à pousser l’expression matérialiste vers sa limite, à vouloir dépasser sa propre matérialité. Chez London, il y a une lutte contre son incapacité à atteindre l’intérieur de son âme, mais la puissance de son écriture n’est jamais plus sensible que quand il force son passage et s’exténue devant son seuil. Et la beauté est le résultat de ce tragique.

Jin Qian

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