Ben Abbes, le jeune Président de Soumission, préfigure Emmanuel Macron. Sa doctrine est libérale accompagnant la vague entrepreneuriale qui peu à peu supplante le salariat.

J’ai pris l’habitude de ne pas lire les bestsellers à leur parution. D’abord en raison d’une secrète jalousie ; ensuite pour m’éviter des conversations fastidieuses ; enfin et surtout parce que le contenu en a été tellement éventé que toute curiosité s’évanouit. Je digère donc l’actualité littéraire avec quelques années de retard. Cela pose quelques inconvénients mondains mais peut déboucher sur d’heureuses coïncidences. Je viens ainsi de lire à l’occasion d’un vol long courrier le magistral Soumission de Michel Houellebecq, rendu d’autant plus savoureux par le regard réprobateur de mon voisin de siège. Contrairement à ce que j’avais pu entendre à l’époque, c’est avant tout un livre sur Huysmans, où l’islam n’est qu’un prétexte pour traiter de la décadence, du désir et de la foi.

Repères bouleversés

Surtout, ce décalage temporel m’a permis de constater à quel point Houellebecq anticipait la situation politique actuelle, preuve qu’un bon écrivain vaut mille commentateurs politiques. Qu’on en juge un peu : dans Soumission, le président élu, Mohammed Ben Abbes est une personnalité jeune (43 ans), cultivée et réfléchie. A la tête d’un parti nouveau, il remporte le second tour face au FN avec le soutien des partis classiques, qui volent en éclats dans le processus. Il s’allie avec… François Bayrou, dont le soutien est décisif, et qui devient Premier ministre – décrit dans le livre comme « un vrai crétin, un animal politique sans consistance, tout juste bon à prendre des postures avantageuses dans les médias » (sic). Après cette présidentielle qui bouleverse tous les repères politiques traditionnels, les électeurs donnent au nouveau pouvoir une majorité confortable à l’Assemblée, et Ben Abbes continue à jouir d’une popularité sans précédent. Ainsi « la France retrouvait un optimisme qu’elle n’avait pas connu depuis la fin des Trente Glorieuses » …

Ressemblance troublante

Dans le contenu même de sa politique, Ben Abbes ressemble de manière troublante à notre Macron. Sa doctrine économique est libérale sans complexe , accompagnant la vague entrepreneuriale qui peu à peu supplante le salariat traditionnel. « Les principales mesures pratiques adoptées par le nouveau gouvernement, imagine Houellebecq, furent d’une part la suppression des aides de l’Etat aux grands groupes industriels et d’autre part l’adoption d’aménagement fiscaux très favorables à l’artisanat et au statut d’auto-entrepreneur » : la philosophie d’une « start-up nation », en somme. Sur le plan social, Ben Abbes est friand du principe de subsidiarité, en cherchant à déconcentrer la prise de décision au niveau le plus approprié : l ‘inversion de la hiérarchie des normes , par exemple ? Mais c’est sur l’Europe que l’intuition de Houellebecq est la plus forte : Ben Abbes voit en effet dans la construction européenne le moyen de dissoudre l’Etat-nation et de ressusciter l’Empire romain. « La véritable ambition de Ben Abbes, explique l’un de ses proches, c’est de devenir à terme le premier président élu de l’Europe ». Avis aux amateurs

Ere postnationale

Naturellement, En Marche ! ne propose pas d’instaurer un régime islamique. Mais encore une fois, ce point me semble relativement secondaire dans Soumission. Ce qui est fondamental en revanche, c’est l’idée d’entrer dans une ère postnationale et donc postdémocratique, après une confrontation plus ou moins violente avec les mouvements identitaires. La victoire sur les patriotes signe l’avènement d’un individualisme intégral, thème lancinant de toute l’oeuvre de Houellebecq. « Le caractère indépassable de l’économie de marché était désormais admis », constate Ben Abbes. Les fictions du Contrat Social, du Peuple et même de la République peuvent être rangées au musée des vestiges tribaux.

Une question surgit alors, explicitement posée par l’intellectuel attitré de Ben Abbes : comment relier entre eux l’ensemble des individus ? Le régime islamique la résout par la famille et bien sûr par la religion, qui organisent l’ordre social en substitution de la politique. Le défi historique d’En Marche !, que ses dirigeants en soient conscients ou non, est de proposer une solution alternative. Houellebecq nous en donne un indice en concluant que « le vrai sujet de Huysmans était le bonheur bourgeois ». Et si le vrai sujet de la politique publique macronienne était de donner à chacun les moyens, par-delà toute considération de valeurs communes, de définir et d’atteindre son propre bonheur ?

Gaspard Koenig