Pour anticiper l’évolution du monde, certaines informations pèsent d’un poids très lourd. Voici l’une d’elles : en 2022, la Chine pourrait produire davantage d’articles scientifiques que les Etats-Unis. C’est écrit dans l’éditorial de la dernière livraison de Nature Publishing Asia, spécial Chine. Et cette prédiction n’a rien d’un pari fou de futurologue, elle ne fait qu’extrapoler l’évolution du nombre de publications scientifiques issues des laboratoires de ces deux pays depuis 1990.

Les chiffres peuvent donner le tournis. En 2000, la Chine produisait près de 30 000 articles scientifiques. Et près de 150 000 en 2010. De leur côté, les Etats-Unis sont passés, durant cette période, de 250 000 à 280 000 articles. En 2022, si les courbes se poursuivent, ils produiront chacun 350 000 articles.

Cette inflation suit une double logique : la croissance vigoureuse du nombre de scientifiques – 90% de ceux qui ont existé depuis deux mille ans sont vivants ; et des politiques d’évaluation malsaines qui les poussent à publier des résultats partiels, voire douteux, afin de booster leurs nombres de publications.

Mais le phénomène majeur des dix dernières années, c’est l’irruption brutale d’un nouveau géant de la science, la Chine.

L’empire du Milieu est dirigé par des ingénieurs qui ont appris une leçon de leur histoire : le dépeçage de leur pays par les puissances coloniales fut rendu possible par l’avance technologique et scientifique de ces nations. Aujourd’hui, l’effort de rattrapage colossal engagé au milieu des années 80 porte ses fruits.

Telle une Formule 1 confrontée à des camionnettes de livraison, le démarrage chinois est spectaculaire face à la stagnation de la plupart des «vieux» pays berceaux de la science, singulièrement en Europe. Dès octobre 2008, la Chine devenait le deuxième pays au monde par le nombre de publications scientifiques issues de ses laboratoires, des publications qui couvrent l’ensemble du front de la recherche, de la physique des particules à la biologie.

Quelle est la qualité de cette recherche, s’interrogeront ceux qui veulent croire encore et toujours au monde d’hier ? Parmi ces articles scientifiques, un nombre croissant a été publié dans des revues d’excellence comme Nature, Science et d’autres de première catégorie. La part chinoise dans le 1% des articles scientifiques les plus cités par d’autres scientifiques – une manière de mesurer leur influence et leur importance – est passée de 1,85% en 2001 à 11,3% en 2011, une percée fulgurante. Si les Etats-Unis trustent encore la moitié de ces articles au «top», la Chine n’est plus dépassée que par le Royaume-Uni et l’Allemagne (14% chacun). Si l’on extrapole la tendance, ces deux pays seront dépassés en 2014.

La fin de la domination américaine sur la production scientifique est engagée, puisque sa part des articles les plus cités a chuté de 65% en 2001 à 50% en 2011. L’hégémonie américaine sur la science des années 50 à 70 paraît ainsi bien lointaine.

Cette évolution rapide est probablement sous-estimée par nombre de responsables politiques qui croient vivre encore dans un monde dominé par la triade (Etats-Unis, Japon, Europe) techno-scientifique. Ou espèrent cantonner la Chine dans un rôle de fabricant d’objets conçus ailleurs.

La Chine n’est déjà plus seulement l’atelier du monde, on y fabrique désormais avions ou IRM pour les hôpitaux européens. Les Chinois disposent d’équipements scientifiques qui rivalisent avec les meilleurs mondiaux, comme en biologie avec leur parc de machines à séquencer l’ADN.

Ainsi, alors que la Chine a été pratiquement absente du grand challenge du séquençage du génome humain, lancé au milieu des années 80 (sous le nom de Hugo), elle sera probablement leader du grand programme d’analyse moléculaire des protéines humaines baptisé… Hupo.

Son supercalculateur Tianhe 1A, a occupé le premier rang mondial de ces machines d’octobre 2010 à juin 2011 et vient d’être dépassé par une seule machine, japonaise.

La Chine est le quatrième déposeur de brevets au monde depuis l’an dernier. C’est une puissance spatiale capable d’effectuer 19 tirs en 2011, et qui disposera de son propre système GPS (Beidou), avant l’Europe.

Ces informations dessinent un monde vraiment nouveau et interdisent d’espérer fonder l’avenir économique de l’Europe, et de la France, sur les échanges inégaux que permettait l’avance scientifique et technique.

Nos sociétés et leurs leaders en ont-ils vraiment conscience ?

Sylvestre Huet Journaliste à «Libération»