RSS

Hugo, entre surface et profondeur / Franck Fischbach

27 Juin

Hugo, entre surface et profondeur / Franck Fischbach

Victor Hugo fait un usage relativement fréquent de l’expression de «philosophie sociale», particulièrement dans Les Misérables. Et si l’on veut préciser le sens que pouvait avoir la «philosophie sociale» en France vers 1860, c’est à cette œuvre qu’il faut d’abord le demander. Considérons donc l’une des premières occurrences de l’expression «le philosophe social» dans le livre d’Hugo[1] :
«Plus on s’enfonce, plus les travailleurs sont mystérieux. Jusqu’à un degré que le philosophe social sait reconnaître, le travail est bon ; au delà de ce degré, il est douteux et mixte ; plus bas, il devient terrible. A une certaine profondeur, les excavations ne sont plus pénétrables à l’esprit de civilisation, la limite respirable à l’homme est dépassée ; un commencement de monstres est possible» (tome 1, p.903).
De quel travail s’agit-il ? Il s’agit de l’activité sociale en général, c’est-à-dire de l’activité humaine dont la société est à la fois le lieu et le résultat ; et cette activité ne se limite pas à la seule activité de production, ainsi que le montrent clairement les propos tenus par Hugo dans la page qui précède notre citation : « il y a sous la construction sociale, cette merveille compliquée d’une masure, des excavations de toutes sortes ; il y a la mine religieuse, la mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine révolutionnaire ; tel pioche avec l’idée, tel pioche avec le chiffre, tel pioche avec la colère » (tome 1, p.902). Le travail en question est ainsi l’activité sociale telle qu’elle se déploie dans les profondeurs de la société, qu’il s’agisse d’une activité directement productive (donc du travail au sens étroit du terme) ou d’une activité politique de contestation et d’organisation, ou encore d’une activité théorique, ou enfin d’une activité morale tendue vers l’amélioration et le progrès. Le philosophe social, selon Hugo, c’est celui qui conçoit que ce qu’on appelle l’ordre social, ou « la civilisation » quand on est plus grandiloquent, n’est d’abord qu’un phénomène de surface : ce n’est que la partie visible en surface de l’édifice social. Et ce qui apparaît à la surface de cet immense édifice doit son existence au gigantesque déploiement d’activité qui a lieu dans les profondeurs de l’édifice social. Ce qu’on voit au dehors, à la surface, c’est ce que le travail social est parvenu à extraire des profondeurs de la mine sociale et qu’il a réussi à ramener à la surface.
Et par quoi cette activité qui se déploie dans les veines les plus profondes est-elle menée ? Par l’aspiration à la lumière qui, chez Hugo, s’appelle le progrès ou l’énergie de l’utopie. « On s’appelle et on se répond d’une catacombe à l’autre ; les utopies cheminent sous terre dans ces conduits, elles s’y ramifient en tout sens, elles s’y rencontrent parfois et y fraternisent ; Jean-Jacques prête son pic à Diogène qui lui prête sa lanterne » (ibid. p.902-903). A quoi aspirent les mineurs de fond de l’ordre social sinon à ce que la lumière extérieure pénètre aussi dans les galeries, à ce qu’elle finisse par illuminer les galeries où s’effectue le travail social et, peut-être, à ce que la mine sociale soit un jour une mine à ciel ouvert. « Rien n’arrête ni n’interrompt la tension de toutes ces énergies vers le but, et la vaste activité simultanée, qui va et vient, monte, descend et remonte dans ces obscurités, et qui transforme lentement le dessus par le dessous et le dehors par le dedans » (ibid. p.903). Il est évident que, pour Hugo, ce travail des profondeurs n’est pas un travail unilatéralement destructeur. C’est un travail de sape, certes, et c’est même ainsi que Hugo le nomme, parlant de « la grande sape politique, révolutionnaire et philosophique » (ibid. p.905), mais c’est une sape qui forge l’avenir : là, dans une veine qui ne doit pas être si profonde qu’on n’y entrevoit plus aucune lumière, s’effectue ce que Hugo nomme « le travail embryonnaire de l’avenir », le travail qui se soutient de sa propre aspiration à la lumière et à la visibilité, c’est-à-dire de l’utopie du monde social de l’avenir. Mais c’est aussi un travail qui transforme lentement la surface sociale sous l’effet des transformations qu’il provoque à l’intérieur et en profondeur. « La société se doute à peine, écrit-il, de ce creusement qui lui laisse sa surface et lui change les entrailles » (ibid.) : mais ce changement des entrailles ne peut rester sans effets à la surface et il produira des éboulements qui feront apparaître et mettront au jour telle ou telle galerie et avec elle les travailleurs qui y œuvraient jusque là souterrainement.
Mais si la mine est ainsi, pour Hugo, la métaphore de la société, c’est entre autres raisons parce qu’il y a selon lui dans la société comme dans les mines des veines plus profondes et plus obscures où la souffrance de ceux qui sont contraints d’y vivre est telle qu’elle les mène à la haine de tout l’édifice social, à la vengeance contre ceux qui travaillent dans les veines supérieures, et par là à la violence, au vol et au crime – et donc à une sape qui n’est plus que négative et destructrice. Il est un certain point de profondeur très loin sous la surface sociale où l’on n’a même plus idée de la lumière parce que l’obscurité y est telle qu’elle rend aveugle. C’est là que se trouve « la dernière sape : lieu formidable ; c’est ce que nous avons appelé le troisième dessous, c’est la fosse des ténèbres » (ibid. p.904). Or, « ce qui rampe dans le troisième dessous social, ce n’est pas la réclamation étouffée de l’absolu ; c’est la protestation de la matière ; l’homme  devient dragon ; avoir faim, avoir soif, c’est le point de départ, être Satan, c’est le point d’arrivée ; de cette cave sort Lacenaire » (ibid. p.905). Ce fond d’obscurité sociale est un abîme de souffrance et d’ignorance : ce sont des « profondeurs hideuses » qui n’engendrent que la haine, la vengeance, le crime et la violence ; il n’y a plus là, à une telle profondeur sociale, aucune aspiration à une lumière dont on ne soupçonne même pas l’existence. L’activité qui se déploie dans cette sape n’est plus politique, elle n’est plus révolutionnaire : elle est seulement criminelle. Et ce qu’on mine en cette si profonde carrière, c’est bien l’ordre social tout entier, y compris les révolutionnaires qui aspirent à un autre ordre : « cette cave a pour but l’effondrement de tout, elle ne mine pas seulement l’ordre social actuel ; elle mine la civilisation, elle mine la révolution, elle mine le progrès ; elle est ténèbres et elle veut le chaos » (ibid. p.906).
Le philosophe social est donc selon Hugo celui qui pénètre sous la surface de l’ordre social apparent, il est celui qui aperçoit les profondeurs cachées de l’ordre social et qui entreprend de rendre visible les activités qui se déploient, invisibles, dans les tréfonds de la mine sociale. Si, comme le dit Hugo, « le travail embryonnaire de l’avenir est une vision du philosophe » (ibid. p.904), et nommément du « philosophe social » dont il est question dans ces pages, le même Hugo insiste aussi sur le fait que ce que le regard du philosophe social parvient à saisir de ce qui se trame dans les veines les plus profondes de la mine sociale, ce n’est pas seulement une activité tournée vers l’avenir et aspirant à la lumière, loin s’en faut. « Le sol social, écrit Hugo, est partout miné, tantôt pour le bien, tantôt pour le mal » (ibid. p.902).
La conscience sociale de celui que Hugo nomme le « philosophe social », c’est sa conscience de la profondeur de la société, la conscience de ce que la connaissance des événements de la surface doit être complétée de celle « des convulsions du fond » parce que celles-ci « produisent des soulèvements à la surface » (tome 2, p.319). A la surface, on a « les luttes des couronnes, les naissances de princes, les mariages de rois », tandis « qu’à l’intérieur », quand on descend, on trouve « le fond, le peuple qui travaille, qui souffre et qui attend, (…) les tressaillements indistincts des multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les déshérités, les orphelins, les malheureux et les infâmes » (ibid. p.318). Il ne s’agit pas pour Hugo de prétendre que ce qui se passe au fond est plus important que ce qui se déroule en surface, mais de dire que la société réunissant la surface et la profondeur, on ne peut la connaître si on ne connaît et l’une et l’autre : « connaît-on bien la montagne quand on ne connaît pas la caverne ? » (p.318). Le philosophe social est pour Hugo celui qui va chercher dans les obscurs souterrains sociaux non pas la vérité, mais le résultat, le produit et le reflet des événements qui se déroulent en surface. C’est tout le sens de l’odyssée de Jean Valjean dans les égouts de Paris juste après l’épisode des barricades : « l’histoire des hommes se reflète dans l’histoire des cloaques » (tome 2, p.650). Dans l’égout, « l’économie politique voit un détritus, la philosophie sociale y voit un résidu » (p.651) : l’égout est « cette fosse de vérité où aboutit l’immense glissement social », « l’égout, c’est la conscience de la ville » (ibid.). Si Hugo dit cela, c’est parce qu’il voit l’égout comme le révélateur de l’ordre social qui s’édifie en surface et au grand jour : ce qu’est vraiment cet édifice social se voit à ce qu’il rejette dans ses égouts comme résidus de lui-même. C’est pourquoi on ne connaît vraiment cet édifice qu’en allant voir ce qui se passe en dessous de lui : on le voit alors tel quel, sans fard et sans parement ; « tout ce qui se fardait se barbouille, le dernier voile est arraché » (p.652).
Non pas que les faits de surface ne soient pas importants, mais ils ne se suffisent pas à eux-mêmes ou bien ils ne s’expliquent pas suffisamment par eux-mêmes et il faut les replacer dans une perspective dont le point de fuite n’est pas l’horizon, mais les bas-fonds de la société. Car c’est de cela qu’il s’agit : « aller chercher dans les bas-fonds de l’ordre social, là où la terre finit et où la boue commence, fouillez dans ces vagues épaisses », là où vivent « de cette vitalité hideuse des choses qui se sont organisées dans la désorganisation » (tome 2 p.314). Mais pourquoi faire cela ? Certes pas en vertu d’un goût morbide pour les choses abjectes, mais d’abord simplement pour étudier et connaître la société. Car, demande Hugo : « depuis quand l’horreur exclut-elle l’étude ? depuis quand la maladie chasse-t-elle le médecin ? » (ibid.). Et se figure-t-on « un chirurgien qui se détournerait d’un ulcère ou d’une verrue » (ibid. p.315) ? S’il s’agit pour le philosophe social de connaître la société et d’en faire l’étude, alors il ne peut se détourner des pathologies de la société. De sorte que la métaphore médicale qui apparaît dans ces pages des Misérables n’est évidemment pas anodine : Hugo confère à la philosophie sociale une portée et un rôle thérapeutiques. Il le déclare explicitement : « étudier les difformités et les infirmités sociales, et les signaler pour les guérir, ce n’est point une besogne où le choix est permis » (tome 2, p.318).
Prenons l’exemple de l’argot auquel Hugo consacre de longues méditations au cœur des Misérables : « la philosophie sociale, écrit-il, est sollicitée à ses méditations les plus poignantes en présence de cet énigmatique dialecte à la fois flétri et révolté » (p.321). C’est que la philosophie sociale reconnaît dans l’argot « la langue des ténébreux », c’est-à-dire la langue de la misère, « l’idiome de la corruption ». Et si Hugo entreprend une étude de l’argot, c’est pour le comprendre, c’est pour amener de la lumière dans ces ténèbres linguistiques d’un langage « sonnant presque comme l’accent humain, mais plus voisin du hurlement que de la parole » (p.320). Mais c’est aussi pour mettre au jour le lien entre une certaine manière de parler et une condition sociale, c’est pour faire voir qu’un dialecte comme l’argot est l’articulation d’une condition sociale : « pour eux l’idée de l’homme ne se sépare pas de l’idée de l’ombre ; la nuit se dit la sorgue ; l’homme, l’orgue ; l’homme est un dérivé de la nuit » (p.327). L’argot a donc ses raisons, qui sont des raisons sociales. Il est la langue dans laquelle la misère s’exprime : « c’est la langue qu’a parlée en France depuis plus de quatre siècles, non seulement une misère, mais la misère, toute la misère humaine possible » (p.318).
Soit, me direz-vous, mais quel rapport avec la portée thérapeutique de la philosophie sociale ? Il est clair que l’objectif de Hugo, dans son étude de l’argot, n’est pas de « soigner » la langue des misérables, de redresser leur usage du français pour qu’ils se mettent à parler une langue correcte. L’objectif ne peut pas non plus être, pour le philosophe social, de modifier et d’améliorer leurs conditions d’existence de sorte que, la misère reculant, la langue de la misère elle-même tomberait en désuétude : un tel objectif peut être celui du réformateur social, mais pas celui du philosophe social.
Considérons simplement ce que fait Hugo. Au cœur d’une œuvre littéraire grandiose qu’il conçoit comme le roman du XIXe siècle, Hugo place une étude et un éloge de la langue la plus absolument non littéraire, de l’idiome le plus radicalement dévalorisé socialement, du dialecte le plus méprisé de la société en général et des amateurs de littérature en particulier, auxquels il s’adresse directement et nommément dans les chapitres qu’il consacre à l’argot. Ce qui intéresse Hugo, c’est l’effet que peut produire le simple fait de faire cela : reconnaître l’argot comme une langue à part entière au cœur d’un monument littéraire. C’est bien à cela que procède Hugo ici : reconnaître l’argot comme langue. Il écrit ceci : « L’argot a sa syntaxe et sa poésie ; c’est une langue ; si, à la difformité de certains vocables, on reconnaît qu’elle a été mâchée par Mandrin, à la splendeur de certaines métonymies, on sent que Villon l’a parlée » (p.322).
Hugo, en représentant de la philosophie sociale, procède donc ici de telle manière qu’il donne une visibilité inédite à cette langue qu’est l’argot, et donc aussi à ceux qui le parle. Toujours point d’effet thérapeutique, me direz-vous. Pas si sûr, notamment si l’on se penche sur un autre passage des Misérables qui donne une détermination encore plus claire de la fonction de la philosophie sociale : « La philosophie sociale est essentiellement la science de la paix ; elle a pour but et doit avoir pour résultat de dissoudre les colères par l’étude des antagonismes ; elle examine, elle scrute, elle analyse, puis elle recompose ; elle procède par voie de réduction, retranchant de tout la haine » (tome 2, p.339). La philosophie sociale a donc une fonction essentielle pour Hugo : désarmer la haine et, par là, faire reculer la violence. Or l’argot est vu par Hugo comme la langue de la colère, toujours à la limite de renoncer au discours pour passer à l’acte violent. Reconnaître l’argot comme langue au cœur du monument littéraire desMisérables, pour Hugo, c’est préserver cette langue comme telle tout en en « retranchant la haine » : « examiner », « scruter », « analyser » l’argot comme le fait Hugo, cela peut permettre d’en « dissoudre les colères », c’est-à-dire de faire reculer la haine et la violence par l’étude de l’antagonisme social exprimé par l’argot. Car ce qu’accomplit ici Hugo en tant que « philosophe social », c’est manifestement une opération qui consiste en une traduction : il traduit la langue des pauvres dans la langue de ses lecteurs qui n’en sont pas, il les convainc et il nous convainc de ce que ce sont bien deux langues à part entière, comme telles traductibles l’une dans l’autre. Et c’est ainsi qu’il fait reculer la colère, la haine et la violence : il fait en sorte que la colère et la haine puissent être entendues dans la langue même qui les a toujours exprimées, que la colère sociale devienne une affaire de langage que l’on puisse entendre, c’est-à-dire qui ne soit pas seulement audible, mais que l’on puisse comprendre.
Franck Fischbach
Publicités
 
2 Commentaires

Publié par le juin 27, 2017 dans textes importants

 

2 réponses à “Hugo, entre surface et profondeur / Franck Fischbach

  1. Cotty Jean-Louis

    juin 27, 2017 at 8:22

    Bonjour un grand Merci

    Envoyé de mon iPhone

    >

     
  2. leca

    juin 27, 2017 at 3:50

    Très brillant. Merci.
    ( au passage je suis allé sur le blog indiqué en bas de texte , celui de Jean- Clet ( c joli) Martin. j y ai trouvé un article sur Heidegger de JL Nancy auquel je n ai rien compris mais que Jeanne doit sans doute connaitre, sinon cela devrait l’ intéresser : http://strassdelaphilosophie.blogspot.fr/2016/03/supplement-la-banalite-de-heidegger.html#!/2016/03/supplement-la-banalite-de-heidegger.html
    juste la dernière phrase:
    ‘Jean-François Lyotard terminait il y a presque trente ans son Heidegger et « les juifs » , évoquant Celan et pensant peut-être au « Loué sois-tu, Personne. » : « ‘Celan ‘ n’est ni le commencement, ni la fin de Heidegger , c’est son manque : ce qui lui manque, ce qu’il manque, et dont le manque lui manque. » ‘ ) .

     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :