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En lisant, en écoutant… Rachel Ertel, par Béatrice Courraud

25 Juin

J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, Béatrice Courraud a accepté de collaborer de manière permanente à notre blog en nous faisant partager ses coups de coeur, ses critiques… Comme nous sommes en train de voir surgir des collaborations multiples, il faudra que nous changions le format de notre blog à la rentrée. Cet été nous sommes un peu prises par diverses activités. Marianne repart en Corée, moi on m’opère de la cataracte. Mais nous allons tenter de nous mettre en condition pour avoir des rubriques. Il peut même y avoir des collaborations internationales si tout se passe comme prévu. J’apprécie d’autant plus cet article, promenade dans le yiddishland que j’ai pu lors de mon séjour en Russie renouer avec certains vestiges de mon enfance, culinaires entre autres (note de Danielle Bleitrach pour Histoire et société).

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En lisant, en écoutant Rachel Ertel je garde à l’esprit ce train vu sur le blog de Danielle Bleitrach, qui se dirige vers la Route de la soie, et je pense à cette grande voyageuse et exploratrice  qu’est Danielle, toujours dans la réflexion, le questionnement, la transmission, l’écoute, l’écriture, l’action. Je pense à ses origines, à son enfance « marquée par le peur, la fuite devant le nazisme »,  à la petite fille de quatre ans qui a failli être emportée dans l’horreur du « Khurbn ». « Khurbn », mot  issu de l’hébreu  (khurban) signifie destruction. C’est le nom qu’utilise Rachel Ertel, grand passeur du yiddish et de la « yiddishkeit »,  pour exprimer la catastrophe de l’extermination des juifs d’Europe. Anéantissement d’un peuple, d’une langue, d’une culture. Rachel Ertel que je découvre et redécouvre en même temps que j’écoute avec émotion « A voix nue » sur France Culture, les cinq interviews au long desquelles elle retrace son extraordinaire itinéraire ancré dans cette langue, qui passe par tout son être, toute sa peau.

Parcours exceptionnel d’une vie est une suite nécessaire, voire impérieuse pour mettre à jour les voix ensevelies des écrivains et poètes juifs assassinés. C’est un travail de désenfouissement d’une langue anéantie qu’accomplit Rachel Ertel, une langue qui lui tient à corps et à coeur. Le yiddish est son « âme », dit-elle.

Travail de décryptage dans la crypte où sont ensevelis les morts du génocide. Cette « citoyenne du monde », comme elle se définit, le réalise par la traduction en français de livres et documents écrits en yiddish, des poèmes, écrits clandestins, retrouvés cachés après la mort de leur auteur, ici ou là, dans des camps ou des ghettos, manuscrits enterrés, ou remis à l’extérieur en mains sûres. Nombre de poèmes sont écrits dans l’urgence. Il faut coûte que coûte laisser des traces de l’extermination, pour témoigner non de l’indicible, souligne Rachel Ertel, mais de l’inaudible. Des mots qui sont porteurs d’une souffrance absolue. De toute la douleur du monde.

Pour elle, traduire constitue un geste existentiel.

 

« Je suis la mort de toutes les morts

Je sais la douleur de toutes les douleurs…

Je suis la route de tous les abîmes…

Témoin d’un peuple à jamais tranché. »

Isaïe Spiegel (« in Brasiers de mots »)

 

Ecrire, traduire. L’auteure-traductrice évoque l’avant du « Khurbn »

Parler des vivants avant de parler des morts.

Elle reconstitue la vie quotidienne dans les « shtetls »  en Pologne, les courants littéraires, religieux, philosophiques, révolutionnaires, les interrogations, les aspirations à la liberté qui traversent le peuple juif en ce début du XXème siècle si riche, créateur, inventeur, foisonnant.

« Brasier de Mots » et « Dans la langue de personne » sont des œuvres essentielles, dans lesquelles l’auteure nous restitue les voix d’une poésie de l’anéantissement.

La traduction de la poésie et la littérature yiddish se fait parallèlement à l’exercice de son métier de professeure des universités qui la fera se passionner pour les écrivains juifs américains.

Elle passe dans les années 1970 à l’enseignement de la langue – ce qu’elle nomme un travail d’alphabétisation – et crée avec  Yitskhok Niborski, l’un des meilleurs connaisseurs au monde de la langue et de la littérature yiddish, un centre d’études yiddish. Elle relate les difficultés de cet enseignement à un public de jeunes gens et jeunes filles issus de la deuxième génération qui sont à la recherche de leurs racines et pour qui le yiddish est à la fois familier, puisque parlé par leurs parents et grands-parents, mais aussi, d’une certaine façon, inabordable de part ce qu’il engendre de non-dits, de blessures enfouies.

 

« Il s’agit d’une langue mourante qu’il s’agit de transposer en une langue vivante. Le grec comme le latin sont aussi des langues mortes, mais elles se sont éteintes peu à peu. Le yiddish est une langue qui a été assassinée en cinq ans. Elle était la seule nation des juifs de l’Europe orientale, qui n’avaient pas de terre et pas d’Etat. Leur enracinement était cette langue plus encore que l’hébreu, la langue sacrée, utilisée par les rabbins et les intellectuels. Elle mêle l’hébreu, l’allemand, le latin, les langues slaves, notamment le polonais et le russe. C’est la plus européenne des langues et la plus ignorée. Or, elle est essentielle pour comprendre ce qu’était l’Europe centrale et orientale, mais pas seulement, car il y a de nombreux mots yiddish dans le néerlandais parlé à Amsterdam ou l’anglais new-yorkais. »

 

 

Rachel Ertel n’a aucun souvenir de sa petite enfance polonaise. Ni de gestes de tendresse ni de chansons que lui aurait chanté sa mère pour l’endormir. Sa vie commence lorsqu’elle est à Paris, elle a neuf ans et elle habite avec ses parents dans une grande maison, qu’elle appelle « phalanstère », rue Guy Patin dans le Xe arrondissement de Paris, mise à la disposition des artistes, des intellectuels, rescapés du génocide. les écrivains, poètes, peintres, gens de théâtre continuent de créer, d’inventer dans leur langue maternelle « mameloshn », mais en parlant aussi  la langue des pays de leur naissance, ou de leur exil, entre autres le polonais, le russe, l’allemand, et bien sûr l’américain. La petite fille vit dans un tourbillon de langues, de chants, de danse, de théâtre, de poésie, de couleurs, dans un mouvement qui la fascine, l’émerveille et va la propulser au sommet de sa recherche, au sommet d’elle-même.

C’est dans cette maison communautaire qu’elle rencontre l’un des plus grands poètes yiddish, Avrom Sutzkever, ancien rescapé et héros, pendant la seconde guerre mondiale, du ghetto de Vilno (l’actuelle Vilnius, en Lituanie), avec qui elle noue une grande amitié et dont elle traduit les premiers poèmes.

« Je vous écris de Vilno. Cela fait deux semaines que je flotte dans ses ruelles. J’ai exhumé les trésors culturels que nous avions enterrés et je suis allé à Polnar. Je n’y ai trouvé personne. Rien que des cendres. On a déterré les juifs de Vilno et on les a brûlés. Les cendres humaines sont gluantes et grises. J’ai rempli un sachet de cendres (c’est peut-être mon enfant ou ma mère et je le garde sur moi », écrit-il.

C’est là aussi qu’elle rencontre l’écrivain Leïb Rochman qui a survécu, par quel miracle ? Grâce à une énergie, une volonté, un courage incroyables.  Homme qu’elle voit si frêle, si fragile, dont elle entend les cris de cauchemars pendant la nuit, comment a-t-il fait pour résister,  de 1943 à 1944, à Minsk Mazowiecki, caché avec sa femme et deux amis dans une cloison d’une cuisine, puis dans une fosse chez des paysans, luttant contre le froid, la faim, la vermine, la peur permanente d’être dénoncé ?  Survivre, tenir bon à tout prix pour témoigner.

 

De son enfance « sourde et muette », dit-elle, Rachel Ertel va  « exhumer » les cris qui jaillissent en lettres de sang des ghettos de Varsovie, Cracovie, Vilno, Lodz…des camps de la mort de Treblinka, Auschwitz, Maidanek…recueillir ces cris étouffés ensevelis sous la cendre afin de les transmettre au monde entier, un monde qui a refusé au départ de les entendre, un monde qui savait, n’a rien fait, et a donc été complice du génocide.

 

« Je suis de nationalité juive et de citoyenneté française » précise Rachel Ertel, pour finir.

 

La langue yiddish ne tient à présent qu’à un fil, un fil ténu, un fil tenu par celles et ceux qui ne veulent pas la voir et la laisser mourir.

 

Béatrice Courraud

 

Rachel Ertel

Née en 1939 à Slonim, à l’époque la Pologne, passa l’essentiel de la guerre au Kazakhstan, vécut à Lodz dans l’immédiat après-guerre et arriva à Paris avec sa famille en 1948

Rachel Ertel soutint une thèse de doctorat sur “Le roman juif américain : une écriture minoritaire et effectua l’essentiel de sa carrière universitaire en tant que professeure de littérature américaine à l’Université Paris-VII Jussieu (Institut Charles V) à Paris. Elle y fut fondatrice du Centre d’études judéo-américaines et y créa dans les années 1970 un cursus d’enseignement de langue et de littérature yiddish qui fut, durant les années 1970 et 1980, le principal lieu d’enseignement universitaire du yiddish en France. Elle y forma notamment une nouvelle génération de chercheurs, d’enseignants et de traducteurs du yiddish en français. Elle dirigea notamment la collection Domaine yiddish, éditée successivement par les éditions du Seuil, Julliard et Liana Levi. Elle y fit connaître des écrivains de premier plan tels que Dovid Bergelson, Avrom Sutzkever, Lamed Shapiro ou Moyshe Kulbak, et a elle-même traduit de nombreux textes du yiddish en français. Rachel Ertel est l’auteur de Le Shtetl : la bourgade juive de Pologne (Payot, 1982), Dans la langue de personne  : poésie yiddish de l’anéantissement (Éditions du Seuil, Librairie du XXe siècle, 1993), 1993) and Brasier des mots (Liana Levi, 2003). Elle fut également co-rédactrice, avec Jean Baumgarten, Yitskhok Niborski et Annette Wieviorka de 1000 ans de cultures ashkénazes (Liana Levi, 1994).Elle a également initié et dirigé la publication de Royaumes juifs (2008 et 2009), deux importantes anthologie de prose yiddish, dans la collection Bouquins aux éditions Robert Laffont. Rachel Ertel a soutenu activement la création de la Maison de la culture yiddish, dont elle est aujourd’hui présidente d’honn

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