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Kazan, le musée de la vie soviétique ou le happy day russe

16 Juin

A Kazan, dans le centre ville, à deux pas du Kremlin local, il y a la grande rue pietonière avec des voies transversales ouvertes à la circulation,  dont celle où l’on trouve le musée de la vie soviétique. C’est une initiatiative privée, gérée par une bande de jeunes gens qui proposent des reproductions d’objets à la vente pour les aider à le maintenir.

Il faut encore dire et répéter, comme nous le ferons dans tous nos croquis de voyage, que le Tatarstan dont la capitale est Kazan, non seulement est une des Républiques de la fédération de Russie qui semble s’en être le moins mal sorti de la chute de l’Union soviétique, mais que c’est celle après la Tchétchénie où les scores du parti communiste de la fédération de Russie sont les plus faibles. D’où un sentiment de nostalgie impuissante plus fort peut-être qu’ailleurs dès qu’il est questions de l’ex-URSS.

Le Musée de la vie soviétique ne paye pas de mine de l’extérieur, ni d’ailleurs de l’intérieur où l’on cultive le style squat qui paraît fait pour mettre en valeur cet entassement de vestiges de l’ère soviétique. Un panneau devant l’entrée d’un immeuble, mais celui-ci a quatre étages entièrement consacrés à « la vie soviétique », on y accède par des escaliers en fer, des murs style bunker sur lesquels affiches et objets de la vie quotidienne sont accrochés, deux grandes salles d’exposition, un amoncellement comme on en trouve dans les greniers. Le regard s’y perd et les découvertes n’en sont que plus précieuses parce que c’est l’objet qui vous a fait signe. Au centre quelques chaises devant une télévision allumée qui montre les vedettes des années soixante et dix, des russes mais aussi des chanteurs tatars.

Dans l’entrée, cette photo d’une jeune kholkozienne nous salue au milieu de motos, vélos et autres.

Les témoignages héroïques, l’élan de la guerre patriotique et de la construction du socialisme cèdent ici la place à la joie des années soixante et dix et quatre vingt, le bonheur consumériste déjà, même si Lénine est toujours là en particulier pour les touristes chinois qui, comme cela nous a été confirmé par un antiquaire, cherchent des images et statues à l’effigie des deux leaders de la Révolution. Et ici comme dans le reste du monde les touristes chinois sont nombreux, friands en général des vestiges du passé soviétique. Ils font des voyages à thèmes.

Lénine et la Chine dans un coin de fenêtre du musée de la vie soviétique. Cliquez dessus pour agrandir.

On se croirait dans cette palette de  couleurs vives et face à des objets où le plastique domine, dans une séquence de happy day (1) mais Fonzine et sa bande de blousons noirs ont été remplacés par des komsomols. Un sentiment étrange emplit les coeurs des personnes de mon âge, le plaisir de retrouver non seulement ses engagements révolutionnaires, la lutte contre la guerre du Vietnam, la foi en l’URSS, mais aussi les vêtements que nous portions, les objets que nous aimions, comme si tout cet univers vintage avait été planétaire malgré le rideau de fer. Un notable de la république du Tatarstan a écrit sur le livre d’or qu’il vient ici chercher des « leçons d’optimisme ». Pourtant ce sont des jeunes gens qui ont créé ce musée et la jeune fille qui​ nous reçoit et parle un nombre incalculable de langues vient d’Ouzbekistan.

Quand le temps de nos différences sera passé face à l’histoire entre mes parents, mes petits enfants et moi, qui se souviendra que nos pères furent des héros, que nous les soixante-huitards avons joui de la vie alors qu’ils avaient donné la leur pour nous et enfin que nos petits enfants sont des dépossédés, sans référence historique… Tout cela sera résumé, indistinct comme ce petit musée.

Des étiquettes sur lesquelles des commentaires sont inscrits au crayon feutre comme ce grand portrait de Gagarine sous verre dont un photographe amateur local nous dit l’émotion d’avoir pu le voir au festival mondial de la jeunesse à Kazan devant son bungalow, semblable à tous les autres. Il commente, ce souvenir qui lui est cher a sa place ici ou d’autres gens pourront le contempler. Ce musée a été effectivement formé de bric et de broc par tous ceux qui sont venus déposer leurs trésors.

Gagarine dans un bungalow du festival mondial de la jeunesse à Kazan

J’imagine ce que ce geste, aller déposer dans ce « musée » ce à quoi on tient signifie. J’ai longuement hésité chez un antiquaire proche du musée des Beaux arts de l’avenue Karl Marx. Il avait trois objets qui me « parlaient » et dont je me demandais si je devais ou non les acheter. Un verre à thé avec son soutien en argent comme nous en avions dans ma famille, chez mes grands parents. Un objet encore courant en Russie mais qui n’existe pas en France et je ne sais où est passé le service de ma grand mère, mais je rêve de boire à nouveau du thé dans ce genre de récipient, il valait 3000 roubles (6000 roubles sont égaux à 94 euros), il y avait un petit soldat bolchevique avec sa chapka , emmitouflé dans son vêtement d’hiver jusqu’au pieds en porcelaine, il valait 8000 roubles et enfin l’objet qui me tentait le plus, un original en fonte, représentant le profil de Staline et datant de l’année de ma naissance, 1938. C’était l’énigme que je venais ici pour tenter de résoudre. En vain, quand je croyais saisir une vérité, celle-ci s’effaçait. J’avais vécu toute ma vie avec cette interrogation qui comble d’ironie portait cette date. Ce médaillon de fonte très lourd valait 20.000 roubles et le marchand daignait la baisser à 17.000. Mais je m’interrogeais non seulement sur la dépense, sur ce qu’en dirait la douane, et plus encore ce qu’il adviendrait de cet objet après ma mort, qui lui attacherait tout ce que j’y mets d’interrogation et malgré tout de respect pour une époque? Je ne vois personne autour de moi pour relayer la complexité de ce que j’éprouve et de ce que ressentent les habitants de ce pays. J’ai renoncé parce que j’emporterai ma mémoire avec moi et que cet objet sera doublement exilé. Peut-être que j’irai acheter le verre pour le thé avec son support d’argent…

Dans ce musée je me contenterai d’un petit médaillon avec aimant sur lequel une dame déclare: « Il faut lire tous les jours, ou on oublie même l’alphabet. »

Dans ce musée, chaque objet a peut-être été déposé avec les mêmes interrogations sur un passé qui affleure à chaque instant mais que l’on n’ose toucher.

Danielle Bleitrach

(1) Cette série télévisée américaine  tournée en plein marasme de la guerre du Vietnam.. C’est dans ce contexte que la télévision cherche un moyen de créer une nouvelle série se déroulant à une période où les États-Unis étaient prospères. ABC demande alors à Garry Marshall de travailler sur une série qui se déroulerait dans les années 1930 mais Marshall n’est pas intéressé par cette décennie, il préfère situer l’action dans les années 1950

 

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1 commentaire

Publié par le juin 16, 2017 dans URSS. Révolution d'octobre

 

Une réponse à “Kazan, le musée de la vie soviétique ou le happy day russe

  1. etoile rouge

    juin 16, 2017 at 12:10

    chère madame vous n’êtes pas seule et pourtant je suis plus jeune. Oui STALINE peut réapparaître quant on voit tant d’assassins se faisant passer pour démocrates.

     

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