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Impressions post-soviétiques : Kazan ou « la réussite libérale » et les chauffeurs de taxis

16 Juin

la rue piétonne Bauman au centre de Kazan

Kazan, une ville qui paraît prospère, pimpante, entièrement refaite à neuf, et ce n’est pas faux depuis qu’en 2013, il y a eu les « Universiades », des centaines de milliards de roubles y ont été investies et toutes n’ont pas atterri dans la poche des politiciens locaux. Comme nous le déclare un chauffeur de taxi désabusé: « Ce sont tous des voleurs, mais quand ils réalisent on s’en contente ». Il n’est pas mécontent des changements en matière de transport, le retour par exemple à la manière dont, comme en Union Soviétique,  il est interdit de tourner à gauche, cela rend complexe les trajets mais cela fluidifie la circulation.  Les grandes avenues à six voies jadis plus ou moins désertes sont désormais bourrées de monde et la circulation fait un bruit effrayant. Mais toujours selon le modèle soviétique derrière ces grands axes tout un monde de jardins et de petites maisons anciennes coexistent avec des cités soviétiques dans lesquelles l’espace collectif est verdoyant, calme et apaisé. Cependant devant ces immeubles il subsiste des crevasses et des fondrières dont personne ne sait à qu s’adresser pour qu’elles soient comblées.

Si la fin heureuse de l’Union soviétique et la naissance d’un monde où pourraient harmonieusement coexister musulmans et chrétiens devait se donner une vitrine ce serait cette ville où cohabitent deux peuples (tatare et slave) en paix. Même un autre de nos chauffeurs de taxis, qui était déchaîné contre tous ces islamistes radicaux venus des anciennes républiques d’Asie centrale, le disait: » ce ne sont pas les tatares musulmans d’ici, mais ceux que Poutine nous impose depuis la Syrie, l’Asie centrale, avec sa politique. Les tatares sont comme nous et nous nous marions ensemble. Nous avons hérité ça de l’Union soviétique, une politique de paix dans laquelle les religions ne comptent pas, c’est une affaire privée. » Il déteste Poutine qui est là depuis 17 ans, ce devrait être comme chez vous, dit-il, où les présidents changent tout le temps! la Crimée, il s’en moque, d’ailleurs personne ne sait où c’est! Notre pays est bien assez grand comme ça! » Ce pro-occidental, adversaire déclaré de Poutine, sera le seul de son genre que nous rencontrerons parmi les chauffeurs de taxi.  Même lui, pourtant obsédé par les femmes voilées et les barbus intégristes venus d’Asie centrale et prétendant imposer leurs moeurs, n’a pas un mot contre les Tatares musulmans de la république.

Disons tout de suite que les taxis de Kazan sont parfaitement contrôlés, il y a le prix au compteur et quand la course est finie, une voix vous dit au téléphone ce que vous devez avoir payé. Pour obtenir le taxi, il faut leur téléphoner et donner le nom de la rue et un numéro, pas la moindre fantaisie n’est acceptée, pas même une adresse vague comme à proximité de la statue untel. La standardiste vous raccroche au nez. C’est bon marché, à deux une course équivaut au même trajet en bus. La compagnie est celle du Tartastan. Avec les autres taxis en maraude, il faut négocier et le prix énoncé se divise alors par moitié. Nous les prenons au moins deux fois par jour et interrogeons les chauffeurs. Et au bout d’une semaine, nous constatons que notre base de sondage a une certaine cohérence.

  1. Il n’y a aucun problème entre tatares et slaves. D’ailleurs comme les hôtes à qui nous avons loué la maison, ce sont fréquemment des couples mixtes qui célèbrent par exemple le père hiver russe. Ils nous montrent des photos.
  2. C’était mieux du temps de l’Union soviétique, il y avait moins de choses dans les magasins, mais ce qu’il y avait on pouvait l’acheter et la vie était plus tranquille, on pouvait profiter de la vie familiale et les loisirs étaient intelligents.
  3. Mais ça ne reviendra pas, c’est impossible, les gens ont pris goût à la consommation, ils veulent leur voiture personnelle.

A un autre chauffeur de taxi qu vomit Elstine et Gorbatchev, je demande s’il devait faire la synthèse en trois mots de ce qu’il a vécu  et il déclare d’un jet : « L’URSS c’est la stabilité, Elstine et Gorbatchev, la destruction et Poutine, l’ordre. »je le félicite de son esprit de synthèse manifesté tout le trajet dans ses réponses, il m’interroge:  « C’est bien? – Ce n’est ni bien ni mal c’est un mode d’esprit ». Mais il a dû sentir dans ma voix l’approbation, car je préfère ce type d’esprit. Ceux qui analysent à l’infini et se perdent dans les détails me fatiguent. En général, les chauffeurs avec lesquels nous entamons la conversation ont d’autant plus cet esprit de synthèse qu’ils parlent  des événements traversés, de leur situation présente comme s’il ne s’agissait pas tout à fait d’eux. Ou plutôt on comprend qu’eux préféraient l’URSS, que leur vie, celle que leur décrivent les parents était meilleure, plus enrichissante. mais désormais c’est comme ça, parce qu’on ne peut pas retourner en arrière, « les gens » ont trop changé.Le plus étrange du lot est celui que nous avons appelé le « conformiste ». C’est presque un adolescent, il nous dit à peu près les mêmes choses que les autres en expliquant que ça c’est ce que pensent ses parents, c’est leur génération qui pense ainsi. Lui, il est jeune et il doit penser autrement, mais visiblement il pédale dans le potage et finit par déclarer qu’il y a du bon et du mauvais partout et que même Hitler a des partisans, pas beaucoup mais ils existent. En sortant du taxi, nous notons que ce garçon suivra n’importe qui, d’où son nom le conformiste.

Il y a le plus douloureux, celui qui nous dit à quel point l’Union Soviétique laisse un souvenir chaleureux dans son coeur. Jadis il avait un bon métier, une formation solide et il était fier de sa vie. Maintenant il est obligé de faire le taxi en plus de son son travail . Il est fatigué, il ne s’en sort pas… Et toujours on leur répète que tout va mal parce qu’ils ne travaillent pas assez. Mais lui non plus ne croît pas que l’on puisse retrouver l’Union soviétique… Ce ne sont pus les mêmes hommes, il explique « Celui qui souffre est vivant. Celui qui ressent la souffrance des autres est un homme véritable ». Et quelques minutes après il déclare « Staline était un homme véritable, il souffrait pour les petites gens comme moi! »…  En l’entendant, je m’exclame: « Mais vous êtes un communiste! -« Non dit-il, je ne suis pas un communiste » et il nous  laisse sur ces paroles énigmatiques. L’ami chez qui nous allons nous en donnera son explication.

Donc Kazan se veut moderne, sans officiellement avoir des regrets par rapport à un passé qu’elle ne renie pas, mais sans plus. Toujours un autre chauffeur de taxi à qui nous demandons quand nous passons devant la grande statue de Lénine s’il souhaite qu’elle reste là et qui nous répond: « Pourquoi, elle ne me gène pas, elle est belle et cet homme a fait du bien, sa révolution était juste. Il fait partie de notre histoire! » Parfois la référence est plus tendue. Un jeune chauffeur qui n’a pas desserré les dents quand nous lui demandons pourquoi il a accroché sur le rétroviseur un ruban de saint Georges, devenu symbole tardif de la deuxième guerre mondiale, nous regarde d’un air hostile et répond : « Mon grand père est mort à Stalingrad! » Il n’en dira pas plus malgré nos sollicitations. Pourquoi ai-je l’impression que ses yeux nous disent « Qu’est-ce que ça peut vous faire vous occidentaux , pour la reconnaissance que vous en avez! »

A Kazan qui sent le neuf, comme l’invraisemblable mosquée, création récente, nichée au coeur d’un Kremlin superbe, la plupart des bâtiments refusent la rupture et assument fièrement un cosmopolitisme intégré, pacifié. Une famille juive et russe qui nous accueille nous parle de l’antisémitisme qui existe ailleurs, essentiellement à Saint Petersbourg et à Samara, plus au sud, là où Marianne s’est rendue pour y rencontrer des espérantistes. Pas à Kazan, mais le mari ajoute : ici ce serait plutôt des débuts de friction dans la manière dont les Tatares ont tendance à s’attribuer les postes de responsables grassement payés à nos dépends. Ce sera la seule remarque qui ira dans ce sens. Marianne me signale à propos des mariages mixtes qu’à partir de Pierre le grand qui avait institué une noblesse « de service »(1), il était plutôt bien vu de s’allier avec l’aristocratie tatare dont on considérait qu’elle avait du « sang bleu ». Cela évite le folklore et les références demeurent élégantes, discrètes, sauf encore une fois l’invraisemblable mosquée Qolsharif au coeur du Kremlin avec  ses minarets bleus  aux antipodes de ceux de Samarkande.   Elle fait songer à une pâtisserie pour noce de nouveaux riches d’Arabie saoudite. Dans le reste de la ville, occident et orient, slaves et tatares se mêlent de longue date et avec retenue. .

KAZAN, TATARSTAN, RUSSIA. Kul Sharif mosque seen behind the walls of the Kazan Kremlin. (Photo ITAR-TASS / Vasily Aleksandrov)
Ðîññèÿ. Êàçàíü. Ìå÷åòü Êóë-Øàðèô çà ñòåíàìè Êðåìëÿ. Ôîòî ÈÒÀÐ-ÒÀÑÑ/ Âàñèëèé Àëåêñàíäðîâ

S’il n’y avait pas les chauffeurs de taxi pour nous dire leurs regrets, peu à peu nous découvrons qu’ils reflètent la majorité de la population, nous pourrions dire qu’ici le pari du capitalisme a été tenu et gagné.

D’ailleurs, comme nous l’expliquera Artiom, le député du parti de la fédération de Russie que nous rencontrons à l’Assemblée nationale: « Les résultats du parti communiste de la fédération de Russie sont les plus mauvais après la Tchétchénie de toute la fédération de Russie. Le parti du président fait ici des scores digne de l’ex-Union soviétique et Macron envierait l’uniformité de la représentation dans l’Assemblée de la République.

Mais nous y reviendrons car tout n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Un mot encore avant de vous quitter. Quand nos interrogeons systématiquement nos interlocuteurs sur leurs parents morts par suite de la « grande guerre patriotique » ou à cause des répressions staliniennes, il n’y a aucune comparaison entre les deux. Tous ont eu un parent souvent un ascendant direct mort durant la deuxième guerre mondiale, quelques uns ont un aïeul ou un vague parent victime des purges ou de la guerre civile.

Danielle Bleitrach

(1) La noblesse de service est l’administration avec ses fonctionnaires, à partir d’un certain rang onest noble, au-dessous on est roturier, employé, petites gens, gratte papiers.

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Une réponse à “Impressions post-soviétiques : Kazan ou « la réussite libérale » et les chauffeurs de taxis

  1. etoile rouge

    juin 16, 2017 at 12:22

    merci pour ce magnifique reportage

     

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