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Le colloque suite : Interprétation marxiste et libérale de la Révolution d’Octobre : débat scientifique ou antagonisme idéologique ? Par Vladimir Chevtchenko

07 Juin

C’est un texte incontestablement plus difficile que celui de Boris Kagarlitsky que nous présentons aujourd’hui, mais il donne plus à réfléchir, il va moins « dans le sens du poil » de l’époque, mais je vous recommande en particulier son analyse sur ce que la CHine nous enseigne par rapport à la Révolution d’octobre. je vous invite donc de le lire en remerciant Marianne de l’énorme travail qu’elle a fourni et qu’elle va poursuivre, puisque Vladimir Chetchenko a bien voulu nous confier une trentaine de pages d’analyse qu’il a tenté sur le stalinisme. (traduction de Marianne Dunlop, et note de Danielle bleitrach)

Tenter de rendre compte des discussions et de la lutte idéologique autour de la Révolution d’Octobre et du socialisme soviétique dans la pensée postsoviétique est une tâche extrêmement difficile dans la mesure où le pluralisme apparu à l’époque de la pérestroïka a engendré confusion et chaos dans la tête non seulement de l’homme de la rue, mais aussi des politiciens, des chercheurs, des idéologues et des journalistes. Et cela concerne en premier lieu le regard porté sur la Révolution d’Octobre.

Il faut reconnaître que l’analyse marxiste de la Révolution d’Octobre qui s’était imposée à l’époque soviétique a vieilli sous bien des aspects, mais pas dans un sens où elle devrait maintenant céder la place à une autre vision plus moderne, libérale de l’histoire de notre pays. Mais en ce sens qu’il existe un besoin énorme de réinterprétation de la portée historique universelle de la Révolution d’Octobre et du socialisme soviétique, prenant en compte l’évolution de l’histoire mondiale au XXIe siècle. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une conception philosophico-historique fondamentalement nouvelle du développement de la Russie et du monde qui s’appuierait sur les principes de base du marxisme classique. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation inédite. Le modèle de monde global unipolaire qui a montré toute son inconsistance d’une part, et de l’autre les succès incontestables de la Chine engagée sur la voie du socialisme, posent une question incontournable qui n’est pas de savoir si le socialisme a un avenir. La question est autre aujourd’hui : quel doit être et quel peut être le socialisme de l’avenir, le socialisme du XXIe siècle.

On pourrait dire, avec quelques réserves, que le débat entre marxistes et libéraux dans le domaine de l’interprétation de l’histoire russe, y compris au XXe siècle, a été, et reste partiellement un débat scientifique. Cependant, il revêt un caractère bien spécifique dans la mesure où ce débat ne se déroule pas essentiellement à l’intérieur d’une même science, mais entre des partisans de deux sciences différentes, de deux théories, libérale et marxiste. Des chercheurs qui occupent sur le plan idéologique des positions diamétralement opposées peuvent difficilement espérer un dialogue productif, comme le montrent les conclusions auxquelles parviennent les uns et les autres. Sans parler de l’idéologie libérale qui par elle-même n’est guère disposée à prendre au sérieux des sujets dont l’époque, selon ces idéologues, est à tout jamais révolue.

La société russe est fatiguée des confrontations brutales, et un consensus sur les valeurs fondamentales est indispensable pour que le pays puisse se développer de manière stable et dynamique. Il est possible que ce consensus ne soit pas atteint dans un avenir proche, mais au moins la volonté clairement exprimée de parvenir à une compréhension mutuelle est aussi importante. Mais avant de parler de la possibilité d’atteindre un consensus, il convient de faire un exposé plus détaillé du point de vue libéral, l’analyser, ce que font rarement les travaux d’orientation marxiste. La polémique idéologique n’est pas ici d’un grand secours.


Bref exposé du point de vue libéral

Egor Gaïdar, l’un des théoriciens des réformes économiques des années 90 du siècle passé, bien qu’il ne soit pas historien, a dressé un tableau assez réussi des recherches de la pensée libérale russe de l’époque. Dans son ouvrage « L’Etat et l’évolution » (1995), Gaïdar expose en détails l’expérience de lutte théorique des libéraux occidentalistes contre le système soviétique à l’époque de la pérestroïka. Il propose une espèce de matrice philosophique de l’histoire russe, écrite à partir des positions libérales, qui par la suite deviendra hégémonique, aussi bien dans les travaux politiques qu’historiques. Il voit la Russie comme faisant partie de la civilisation moderne occidentale, d’où elle avait été coupée après octobre 1917.
Il est intéressant d’observer comment s’établit progressivement cette mainmise du libéralisme. Par exemple, à la fin des années 90, dans un ouvrage collectif d’historiens « 1917 dans le destin de la Russie et du monde », il est affirmé que « on observe une tendance à considérer les révolutions d’Octobre et de Février, ainsi que la Guerre Civile, comme des parties indissolublement liées de la Grande Révolution russe de 1917-1922 » (1). Voyons maintenant ce que donne aujourd’hui cette tendance, dans la mesure où a été menée au cours des dernières décennies une politique délibérée pour introduire dans la pensée russe des interprétations radicalement libérales de l’histoire russe et d’Octobre 1917.

A l’époque actuelle a été rédigé à l’intention des enseignants de l’enseignement général (collèges et lycées) un manuel pédagogique, une espèce de règlement historico-culturel dans lequel est résumée sous une forme condensée l’interprétation libérale de la Révolution russe de 1917. Ce manuel s’appelle « La Grande Révolution russe de 1917. Questions en débat » (2). Nous ne traiterons que de la partie de cette interprétation qui est en rapport avec le « nouveau regard » sur la Révolution d’Octobre 1917. Le sens général de ce « nouveau regard », élaboré pour les professeurs d’histoire, et naturellement pas pour eux seuls, consiste dans les points suivants :

1. En 1917 a été accomplie la Grande Révolution russe, dans laquelle il convient de distinguer deux étapes : la révolution de Février et la révolution d’Octobre (le coup d’Etat).
2. La révolution de Février est le chaînon central et principal de la Révolution russe. Elle représente le point culminant de la révolution. Février est le symbole du retour de la Russie sur la voie du développement et de la civilisation.
3. L’essence et la fonction du coup d’Etat d’Octobre était d’empêcher des élections libres à l’Assemblée constituante, qui auraient pu fonder la légitimité du nouvel Etat.
4. La prise violente du pouvoir par les bolchéviques a conditionné toute la suite de l’histoire du pays. Le parti de Lénine, ayant dispersé l’Assemblée constituante et refusé de transmettre le pouvoir du Gouvernement provisoire ouvrier et paysan au gouvernement dirigé par les SR, soutenus par la majorité du peuple aux élections, a condamné le pays à sombrer dans la guerre civile, la Terreur et le Goulag.
5. La révolution d’Octobre a été le point de départ de l’abandon d’une évolution naturelle du pays pour un modèle contraignant, l’étape socialiste de développement.
6. Le coup d’Etat d’Octobre incarne la retombée du processus révolutionnaire, c’est-à-dire une contre-révolution, selon l’expression de l’idéologue de la pérestroïka Yakovlev, qui a posé les bases d’un Etat totalitaire. Le coup d’Etat d’Octobre est un pas en arrière. La dictature bolchévique a réduit à néant les chances de développement vers la démocratie. A cet égard, Octobre 1917 a signifié avant tout une rupture avec Février. Améliorer la démocratie, se battre pour le progrès social dans le cadre de la légalité, par les moyens parlementaires était possible dans des conditions d’absolue liberté dès Février.
7. Octobre a donné naissance à une forme barbare du progrès social. Octobre a été une forme catastrophique de modernisation de la Russie, une forme barbare du progrès aux conséquences désastreuses.

Ayant exposé brièvement le point de vue libéral, posons-nous la question : comment pourrions-nous mener une polémique scientifique avec les représentants de ce point de vue, comment rechercher dans un premier temps une compréhension mutuelle élémentaire? Deux possibilités s’offrent à nous. La première, pour chaque question concrète donner une analyse marxiste et une critique de la position libérale exprimée.
Par exemple, si la révolution de Février est le sommet de la Révolution russe, alors pourquoi le pouvoir actuel ne célèbre-t-il pas la victoire de Février comme les Français fêtent la prise de la Bastille ? En effet, le tsar Nicolas II, suite à l’action des putschistes ou des conspirateurs emmenés par Goutchkov, le leader du parti de droite libéral conservateur « Union du 17 octobre » a été renversé par la force, et le peuple a ainsi reçu une liberté absolue à laquelle il aspirait depuis longtemps. Ce jour de conquête de la liberté doit être largement célébré à travers tout le pays. Ce devrait être la première fête et la plus importante de notre pays. Mais voilà, il n’y a aucune célébration depuis déjà 25 ans, et que devrions-nous célébrer si le pays était engagé dans une guerre terrible, longue, et que Nicolas II était le Chef des Armées. Après sa destitution l’armée a commencé à se désagréger et le pays avec. La catastrophe était inévitable.

Bien sûr, on ne peut se limiter à une confrontation des interprétations marxiste et libérale des différents événements concrets de l’époque. Il faut un autre niveau de l’analyse, plus profond, pour montrer l’inconsistance de l’idée d’une unique révolution russe de 1917.


La Révolution de Février comme prologue à la Révolution d’Octobre

Dans la réalité, il y a eu une seule révolution populaire, dans laquelle on peut distinguer deux étapes. « La particularité du moment actuel en Russie consiste dans le passage de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie, faute d’une conscience et d’une organisation suffisante du prolétariat, à une deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches les plus pauvres de la paysannerie ». Lénine dans l’ensemble partage la conviction d’une seule révolution, mais dans un sens tout à fait différent de celui des libéraux actuels.

Le sommet de la révolution sociale a été la révolution d’Octobre, donnant un nouveau vecteur de développement au pays et en même temps montrant, définissant l’essence de ce bloc révolutionnaire. « La révolution ouvrière et paysanne, dont les bolchéviques ont toujours proclamé la nécessité, s’est accomplie. La signification de ce coup d’Etat est que nous aurons un gouvernement des soviets, … nous aurons un nouvel appareil de direction constitué par les organisations soviétiques. …A partir d’aujourd’hui s’ouvre une nouvelle page dans l’histoire de la Russie, et cette révolution, la troisième révolution russe doit au bout du compte amener à la victoire du socialisme ». De ce fait, la révolution d’Octobre a proclamé le choix socialiste fait par la nouvelle Russie.

Le caractère contradictoire de la position de Lénine est frappant. Vraisemblablement, il s’agit ici de différents niveaux de l’analyse, et on peut alors admettre différentes interprétations. Mais l’essentiel est qu’on a ici affaire à une révolution tout à fait inhabituelle, qui se distingue radicalement de toutes les révolutions connues jusqu’alors, et pour l’analyse de laquelle jusqu’à aujourd’hui ne sont pas applicables les modèles connus d’explication.

La révolution de Février éclate spontanément, grâce à l’interaction de deux forces révolutionnaires très dissemblables. « … en conséquence d’une situation historique extrêmement originale ont conflué, et interagi de manière remarquablement « harmonieuse » des courants complètement différents, des intérêts de classe complètement hétéroclites, des aspirations politiques et sociales complètement antagonistes. A savoir : le complot des impérialistes anglo-français, qui ont poussé Milioukov et Goutchkov & Co à la prise du pouvoir dans l’intérêt de la poursuite de la guerre impérialiste… Et d’autre part un profond mouvement prolétarien et des masses populaires (toute la population miséreuse des villes et des campagnes) de nature révolutionnaire, pour le pain, la paix, pour une vraie liberté ». Février, c’est une révolution populaire pour ce qui est des forces qui la portent. Elle commence avec un soulèvement révolutionnaire spontané « par en bas » des ouvriers et soldats, citadins et paysans. Leurs mots d’ordre : à bas l’autocratie, paix, pain, terre, liberté et, quelque temps plus tard, contrôle ouvrier. Immédiatement après ce soulèvement révolutionnaire a été récupéré par en haut, par les comploteurs, par la bourgeoisie. Il est important de le souligner.

Si l’on n’est pas capable d’arrêter un mouvement révolutionnaire, alors il faut en prendre la tête et l’engager dans la direction voulue. La bourgeoisie a pris le pouvoir par la force. La révolution sociale des ouvriers, soldats et paysans s’arrête sur cette première étape. « Il faut le reconnaître : la force matérielle est aux mains du prolétariat, mais la bourgeoisie a été plus consciente et mieux préparée. C’est un fait extraordinaire, mais il est indispensable de l’admettre ouvertement et franchement et de déclarer au peuple que nous n’avons pas pris le pouvoir parce que nous étions désorganisés et inconscients ». La bourgeoisie et le prolétariat ne représentent pas une force révolutionnaire homogène. Dès le début de la révolution ils sont antagonistes. Avec l’accord du Conseil des députés ouvriers et soldats de Pétrograd est formé le Gouvernement provisoire. Le double pouvoir (dvoevlastie) est né.

La révolution de Février par ses résultats est une révolution démocratique bourgeoise. Le principal mérite du Gouvernement provisoire, c’est-à-dire de ceux qui ont pris le pouvoir dans le pays, c’est la destruction de l’ancien appareil d’Etat. La révolution a apporté d’incroyables libertés sur l plan politique. Des décisions ont été prises sur la dissolution de la police et la formation d’une milice populaire, la destitution de tous les généraux-gouverneurs et vice-gouverneurs, au nom de la liberté a été détruit tout le système du Ministère de l’Intérieur de Russie. Mais que cela a-t-il apporté dans la perspective des mois suivants ?
Le principe de l’indétermination de la forme du futur appareil d’Etat, que seule était en droit de fixer l’Assemblée constituante, signifiait un effondrement immédiat de l’Etat qui de mois en mois ne faisait que s’accélérer et menait à la catastrophe. Aucune belle parole ne pouvait masquer ce processus. Une des premières à avancer des exigences fut l’Ukraine. La Verkhovna Rada créée en mars a annoncé en juin de façon unilatérale l’indépendance de l’Ukraine. Des dizaines de régions, villes, localités rurales proclament leur indépendance. Il faut de plus tenir compte du fait que la guerre continuait, et qu’une partie du territoire de l’ancien empire s’était détachée ou était occupée par l’ennemi.

Les principales exigences des forces révolutionnaires étaient restées non satisfaites. Un mouvement rebelle anarchiste déferlait sur le pays. Dès avant la révolution d’Octobre, les bolchéviques avaient réussi dans une certaine mesure à « canaliser » l’énergie d’énormes masses de la population pour la réalisation de leurs besoins et intérêts populaires véritables, ils contribuaient à une meilleure organisation et conscientisation des masses. Un point charnière dans le développement du mouvement révolutionnaire par en bas fut l’arrivée de Lénine à Pétrograd et la publication de ses Thèses d’avril. Au lieu de pression sur le Gouvernement provisoire pour qu’il remplisse les exigences des masses populaires, qu’il n’avait pas l’intention de remplir, fut lancé un autre slogan : aucune confiance au Gouvernement provisoire. Seuls les Soviets pouvaient commencer à satisfaire les exigences des masses révolutionnaires. Ce n’est pas seulement une distanciation avec le Gouvernement provisoire. On assiste au retour des mots d’ordre des premiers jours de la révolution, il y a une prise de conscience de ce que le Gouvernement provisoire dès le début parvient à prendre le pouvoir d’Etat pendant que les masses populaires font la révolution dans les rues et sur les places, et conduit le mouvement révolutionnaire sur une voie de garage, devenant par conséquent l’obstacle principal sur la voie de la poursuite de la révolution populaire. Le Gouvernement provisoire n’était plus capable ni de domestiquer ni de continuer à diriger le processus révolutionnaire. Suite à quoi commence un processus de formation de sa ligne ascendante, qui sera plus tard appelé la révolution d’Octobre, laquelle n’est pas une révolution indépendante par rapport à la révolution de Février.
Est entrepris un travail de définition des objectifs et tâches des conseils d’ouvriers et soldats. Les Conseils (Soviets) de députés sont une nouvelle forme de pouvoir. « Pas une république parlementaire – y revenir après les Soviets serait un pas en arrière – mais une République des Soviets de députés ouvriers, travailleurs agricoles et paysans à travers tout le pays, du bas vers le haut ». Au fur et à mesure du renforcement de l’influence du parti bolchévique au sein des Soviets est lancé un nouveau slogan : tous le pouvoir aux Soviets » ; un immense travail de bolchévisation des Soviets est mené, conduisant directement et immédiatement, par rapport aux buts et aux forces en mouvement, à la révolution socialiste.
La révolution d’Octobre était une nécessité absolue pour sauver la Russie en tant que pays de la catastrophe. Sur le plan de l’histoire mondiale elle a été capable de réaliser une rupture complète du système capitaliste mondial en son point le plus faible. Elle a abouti à la création du premier Etat ouvrier et paysan dans le monde. C’était la première rupture autonome spontanée, après quoi a commencé toute une série de mouvements socialistes et de libération nationale, grâce en grande partie à l’aide de la Russie soviétique, puis de l’Union soviétique.

L’importance de l’expérience chinoise pour une compréhension complète, plus large de la révolution d’Octobre

Enfin, le troisième niveau, c’est la mise en avant de toute une conception philosophico-historique, qui inclurait une vision moderne de l’avenir de la Russie. L’avenir du pays, selon notre conviction la plus profonde, ne sera assuré qu’en s’engageant sur la voie de l’édification d’un nouveau socialisme, un socialisme du XXIe siècle, autrement dit un socialisme aux caractéristiques russes. En même temps cela signifiera une compréhension nouvelle, plus large de la portée historique d’Octobre et du socialisme soviétique. La recherche de cette conception marxiste globalisante est handicapée par une conjoncture dont les effets sont loin d’être négligeables. Comme cela a déjà été remarqué, le pluralisme des années 80-90 du siècle dernier glisse peu à peu vers une domination totale du libéralisme dans les milieux intellectuels. Le libéralisme, bien sûr, n’a pas réussi à faire disparaître le marxisme dans notre pays, mais il a obligé de nombreux marxistes désormais ex-soviétiques à adopter les positions de l’euromarxisme, lequel rappelle beaucoup dans sa variante russe les « marxistes légaux ». Le socialisme européen, c’est le socialisme postcapitaliste. « S’engager sur la voie du socialisme dans un pays sans en avoir créé les prémisses indispensables, c’est condamner la révolution à la défaite », cette opinion des euromarxistes russes concernant Octobre 1917 équivaut à une condamnation sans appel. Il faut d’abord construire un capitalisme développé, il faut passer par le stade du « bain capitaliste », et seulement après chercher une voie vers le socialisme. Ce genre de marxisme est parfaitement inoffensif et sert même les intérêts des capitalistes russes d’aujourd’hui. Et cela est dit à une époque où le capitalisme global comme nouvelle forme de l’impérialisme mondial a complètement puisé ses possibilités. L’aggravation de la situation mondiale ces dernières années, l’agressivité des pays occidentaux en sont les symptômes flagrants.
Les grandes réussites de la Chine socialiste amènent de plus en plus la pensée théorique marxiste à placer au centre de son attention la problématique d’une voie non capitaliste de développement, qui pourrait être considérée comme la voie magistrale de l’édification dans les pays non occidentaux d’une société socialiste moderne, le socialisme du XXIe siècle. L’interprétation du socialisme authentique, véritable, uniquement comme un socialisme postcapitaliste, c’est-à-dire d’un socialisme qui naît sur la base d’un capitalisme occidental hautement développé est encore largement répandue de nos jours parmi les marxistes, y compris en Russie. Aujourd’hui cette interprétation du marxisme et du socialisme, j’en suis profondément convaincu, est largement battue en brèche par l’expérience chinoise.

Durant une grande partie du XX siècle, les chercheurs ont analysé les questions du passage des structures précapitalistes des pays non occidentaux, en premier lieu des pays d’Orient à des relations sociales capitalistes. La principale difficulté dans les transformations de ce type résidait dans la solidité exceptionnelle des structures précapitalistes, qui constituait toujours dans ce processus un obstacle insurmontable. Maintenant cette problématique apparaît sous un jour quelque peu différent. On peut dire sans crainte de se tromper que pour les grands pays-civilisations non occidentaux, les structures précapitalistes qui s’y sont conservées dans une grande mesure deviennent et sont déjà devenues une base historique, des racines historiques pour la formation et le développement d’un socialisme non capitaliste (ou : non postcapitaliste).

Sur la base de l’analyse de l’expérience chinoise de construction du socialisme, on peut et on doit réévaluer la portée et le sens non seulement de la grande révolution socialiste d’Octobre, mais aussi du socialisme soviétique, y compris la conception du socialisme développé. En quoi consiste la conclusion la plus importante à tirer de l’analyse de la période soviétique ?

Concrètement, il peut s’agir de la réalisation pratique de trois tâches, que l’on voit reflétées dans l’idéologie pragmatique de la Chine socialiste. Premièrement, il y a la volonté d’en finir avec le rejet du passé historique et le retour complet des traditions. Dans chaque pays le socialisme, à mesure qu’il s’installe, doit s’enraciner de plus en plus dans l’histoire. Deuxièmement, c’est la remise en cause de la vision, non seulement du passé historique, mais aussi du capitalisme occidental, du système financier et bancaire, des mécanismes de l’économie de marché. Cela a conduit à une élévation substantielle du niveau d’activité sociale de tout le peuple chinois, à la transition vers un socialisme civilisationnel qui a réalisé un gigantesque bond en avant. Enfin troisièmement, c’est l’importance accrue accordée à la vie quotidienne des gens, quand des changements substantiels dans la vie concrète aujourd’hui, dans le présent, leur donne l’assurance de la réalisation des objectifs ambitieux de l’avenir.

Ces trois composantes constituent dans la société une mosaïque complexe d’us et coutumes, de valeurs et de buts, d’idéaux individuels et collectifs. Mais pour ne pas perdre la juste orientation du mouvement dans cette diversité, il faut une boussole idéologique, que seul dans ls conditions de la Chine peut assurer le Parti communiste. La Chine socialiste moderne donne un exemple pratique de la manière dont doit être résolue cette triple tâche. Elle a donné naissance à une idéologie pragmatique efficace dont on n’a pas encore mesuré la nature dans toute sa profondeur et sa portée historique. Cette idéologie a su lier dans un bloc unique la résolution de trois questions essentielles et étroitement liées : celle du regard porté sur la tradition historique, celle du rapport aux succès du capitalisme contemporain et celle du rôle de la vie quotidienne dans la construction du socialisme. Cette idéologie a su rassembler en un tout la tradition historique et les objectifs du socialisme scientifique, a rempli la vie traditionnelle quotidienne des citoyens chinois avec des valeurs et des objectifs socialistes, a déterminé l’importance et en même temps le caractère limité des valeurs et conceptions bourgeoises, fondées sur la propriété privée, dans la vie individuelle et de groupe des citoyens du pays. Bien sûr, il n’y a pas encore ici d’unité organique durable. Et c’est pourquoi les gens qui critiquent la Chine, opposant les différents aspects de l’idéologie les uns aux autres, commencent à parler soit du glissement de la Chine vers un nouveau Moyen-Age, soit du triomphe du capitalisme et de la consommation, soit de la domination du marxisme orthodoxe sur le plan de la théorie et d’un régime autoritaire pragmatique sur le plan de la pratique.

Par conséquent, lorsque l’on veut porter un jugement sur les transformations des années 30 du XX siècle dans notre pays, il est indispensable de répondre d’abord à la question de savoir si dans cette période s’est conservée une trame idéologique reliant les idéaux d’Octobre et le vecteur socialiste de développement du pays. Malgré toutes les graves erreurs de l’époque, qui doivent faire l’objet d’une discussion à part, on peut affirmer que oui. Premièrement, si l’on parle du rapport à la tradition historique, Staline a commencé à la restaurer à partir du milieu des années 30, dès que se sont dessinés les contours du système socialiste dans le pays. Deuxièmement, s’il est vrai que Staline détestait le capitalisme dès les débuts de son activité révolutionnaire dans le Caucase, ce n’était pas une position purement personnelle. C’était l’expression d’un trait spécifique de l’identité russe [au sens « russien », de toute la Russie, NdT], son aversion pour la bourgeoisie, qui rejette le capitalisme comme système social. Staline, en politicien pragmatique, a créé une économie planifiée efficace de type « mobilisationnel », dans laquelle les rapports marchands et la loi de la valeur jouaient un rôle limité. L’analyse de l’économie stalinienne et des tentatives pour la réformer et l’un des problèmes sur lesquels il y a le plus de débats dans le pays. Il convient toutefois de dire que les expérimentations de Khrouchtchev et les réformes de Kossyguine, toutes discutables qu’elles soient, peuvent difficilement être considérées comme une pure démolition ou destruction de l’économie stalinienne. Le fait que les politiciens aussi bien que les chercheurs n’aient pas trouvé à l’époque les solutions optimales et opportunes nécessaires au pays est une autre affaire.

Troisièmement, l’élan vers l’avenir a engendré, à première vue, un mépris pour la vie quotidienne de chaque individu concret, bien que, si l’on tient compte de la richesse spirituelle et de l’enthousiasme des Soviétiques, il convient ici également de s’abstenir de jugements simplistes sur la période soviétique.

L’incompréhension de toute la complexité du passage à la construction du socialisme aux caractéristiques russes, c’est-à-dire à un socialisme civilisationnel comme ce qu’a réalisé la Chine au début des années 80, a plongé l’Union soviétique dans une crise redoutable. Bien sûr, il aurait été possible de la surmonter sans quitter la voie socialiste. Aujourd’hui, quand on a en vue l’expérience de la construction socialiste de la Chine, on comprend mieux à quel point les objectifs et les promesses des « architectes » de la pérestroïka étaient faibles sur le plan théorique.

Gorbatchev disait que la révolution d’Octobre se poursuivait. Mais c’est justement lui qui nous a privés de tous les acquis de cette révolution.

Par rapport à la Chine, la Russie moderne se trouve dans une situation complètement différente. La voie socialiste en principe était possible pour la Russie de la pérestroïka. Cela suscitait des débats houleux dans le pays à la fin des années 80. Mais la perte du socialisme au début des années 90 a fait que ce problème ne se posait plus que sur un plan purement théorique. Aujourd’hui la Russie ne s’approche pas du socialisme non capitaliste, mais au contraire s’en éloigne. Ce qui se passe dans l’économie du pays non seulement ne nous donne pas de certitude sur son avenir, mais nous enfonce de plus en plus dans une impasse semblable à celle d’il y a cent ans, celle d’un capitalisme périphérique, c’est-à-dire dépendant et arriéré. D’ailleurs, le capitalisme n’est pas le destin historique de la Russie, de nombreux signes le montrent aujourd’hui.

Mais sur un plan plus fondamental on voit apparaître de plus en plus clairement les conclusions que l’on peut tirer de l’expérience chinoise pour la théorie du socialisme de notre pays. Cela signifie avant tout une nouvelle vision de ce socialisme comme d’un socialisme aux caractéristiques russes, conforme aux traits essentiels de la civilisation russe [au sens large], à la mentalité de l’homme russe. Il s’agit en particulier de la reconnaissance du rôle historique important de l’orthodoxie dans la formation et le développement de l’Etat russe, de la vie morale, en un mot, du retour à une prise en compte plus complète des traditions historiques séculaires, spirituelles, familiales, culturelles, civilisationnelles. La Russie n’est pas seulement un Etat multinational, c’est tout un pays-civilisation au même titre que d’autres civilisations. L’assimilation de la Russie à la civilisation occidentale, comme d’ailleurs l’imitation de n’importe quelle autre, amèneront inévitablement à la perte de l’identité, à la crise et à l’effondrement.
Mais il y a aussi un grand espoir en ce que l’idéologie ultralibérale qui domine aujourd’hui dans la société et qui est déjà discrédité laissera graduellement la place à une idéologie social-conservatrice que l’on peut considérer comme une étape sur la voie du retour à une idéologie socialiste sous une forme nouvelle, spécifique pour la Russie moderne. La Russie, possiblement, reviendra sur la voie du socialisme, un socialisme du XXIe siècle.

Ainsi, le débat idéologique entre le libéralisme et le marxisme revient sans cesse à ce problème « éternel » : le capitalisme avec tous ses attributs est-il une composante naturelle de toute l’humanité, et par conséquent toute tentative de s’en échapper ne sont aujourd’hui que pure idéologie, sans aucun rapport avec la science véritable. Ou bien le socialisme, héritant de tous les succès historiquement significatifs du capitalisme ouvre devant l’humanité une nouvelle page de son histoire. La discussion d’aujourd’hui sur la révolution d’Octobre et le socialisme soviétique n’est qu’un épisode de la confrontation entre le marxisme et le libéralisme. Chacun d’entre eux a sa vérité, sa mission historique. Mais quelles que soient les divergences entre les adversaires idéologiques au cours du débat, le souci de conserver la civilisation, l’espèce humaine, de préserver notre pays est une base qui nous oblige à rechercher des compromis et un accord entre adversaires idéologiques, qui exige de passer de l’hostilité au débat scientifique, à la présentation de nouveaux arguments et démonstrations scientifiques étayant les points de vue de chacun.

Notes :
1. L’année 1917 dans le destin de la Russie et du monde. La révolution d’Octobre : des nouvelles sources à une nouvelle pensée. Moscou 1998, p. 5
2. Chestakov V.L. La Grande Révolution russe de 1917. Questions en débat. Manuel pour les enseignants des établissements d’enseignement général. Moscou 2015
3. Lenine, œuvres complètes, tome 31, p. 114
4. Ibidem, tome 35, p. 2
5. Ibidem, tome 31, pp. 16-17
6. Ibidem, p. 106
7. Ibidem, p. 108
8. Chevtchenko, V.N. L’importance de l’expérience historique de la Chine pour la Russie et les autres Etats-civilisation//Sciences philosophiques. 2016. N° 8. Pp 17-33
9. Katasonov V.I. L’économie de Staline, Moscou 2014, p. 407. Dans cet ouvrage récent, l’auteur donne une appréciation tout à fait positive de l’économie de Staline, à laquelle il confère une portée universelle, métahistorique.
10. Cf. Spiridonova V.I., Sokolova R.I., Chevtchenko V.N. La Russie en tant qu’Etat-civilisation : analyse philosophico-politique. Moscou 2016. Pp. 31-40

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