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Le colloque de Saint Péterbourg: Les tensions sociales en Russie vont aller en grandissant, par Boris Kagarlitski

07 Juin

Dans nos précédents compte-rendus du colloque de Saint Petersbourg, nous avons fait état de l’intervention de Boris Kagarlitsky, et aussi de notre désaccord sur son interprétation de la Révolution cubaine (sans parler de son mélenchonnisme un peu échevelé), mais nonobstant ces désaccords, je pense que vous lirez avec plaisir cette vision russe et son point de vue sur l’aspect inexorable de la Révolution (note de Danielle Bleitrach et traduction de Marianne Dunlop pour Histoireetsociete)

Les tensions sociales en Russie vont aller en grandissant
Les autorités de notre pays ne souhaitent pas de changements. Par conséquent, la révolution est inévitable

L’attaque du Palais d’Hiver. Tableau. (Photo: TASS)
https://svpressa.ru/society/article/167064/
Le monde qui nous entoure est en train de changer de façon spectaculaire, les anciens cadres et règles géopolitiques s’effondrent, plongeant à nouveau notre pays dans de dures épreuves. La Russie sera-t-elle cette fois-ci capable d’y faire face? Quel prix devra-t-elle payer pour cela? A ces questions d’actualité brûlante répond le sociologue, docteur en sciences politiques, directeur de l’Institut de la mondialisation et des mouvements sociaux (IGSO) Boris Kagarlitsky.

« SP »: – Pour ce troisième anniversaire « Maidan » de Kiev, du « Printemps de Crimée », du « printemps russe » au Donbass je voudrais vous demander: que s’est-il réellement passé – était-ce le produit de technologies politiques, une bataille d’idées, un élan spontané des masses?

– Sans aucun doute, le «Maidan» a commencé avec l’apparence d’un mouvement de masse. Mais à un moment donné, il a pu former sa propre base sociale. Le problème est que sa base était très étroite – la jeunesse déclassée des régions de l’Ouest, et le sentiment nationaliste intelligentsia Kiévienne. Ceci, bien sûr, peut être un support pour un projet politique, même pour un coup d’Etat. Mais cette base ne suffit pas pour changer vraiment le pays. Donc tout naturellement tout cela s’est terminé en règlements de comptes inter oligarchiques successifs.

Dans le cas de la Crimée c’est une autre histoire, avec le Donbass – une troisième. En Crimée, un mouvement de masse a commencé à se former, mais a été immédiatement intercepté par les élites locales. Et une partie importante de la population s’en est arrangé, parce que c’était plus tranquille et plus sûr.

Un mouvement populaire en Donbass s’est vraiment déployé, et à un certain moment la république populaire ressemblait à un Etat révolutionnaire. Ce fut une révolte des classes inférieures, clairement anti-oligarchique et même anti-bourgeoise. Il y avait une lutte pour un État social, pour le pouvoir populaire. Il suffit de voir quels étaient les slogans, qui étaient l’épine dorsale des rebelles.

Mais voilà le hic: pour survivre cette insurrection devait faire alliance avec la Russie officielle. Parfaitement bourgeoise et oligarchique. Et cela à la l’a condamnée à perte de son impulsion libératrice initiale.

En outre, il manquait de leaders ayant une vraie formation politique. Des gens comme Alexis Mozgovoï étaient des combattants très sincères et dévoués, mais des politiciens médiocres. Il n’y avait aucune organisation.

En bref, nous pouvons parler d’une Révolution ukrainienne ratée, avec un « Maidan », parodie de Février 1917 et le soulèvement dans le Sud-Est du pays – une révolution d’Octobre manquée sans bolcheviks et sans Lénine.

« SP »: – Comment notre pays, notre peuple ont-ils changé après les événements de 2014 en Ukraine?

– En Russie, les changements sont beaucoup plus grands que beaucoup de gens pensent. Mais ils ne sont que partiellement liés aux événements de la Crimée, de l’Ukraine et de Novorossia. Beaucoup plus important est que le mécanisme économique et social, qui assurerait la stabilité politique, est détruit. Sa base était les prix élevés du pétrole. Avec non seulement une augmentation constante de la consommation, mais aussi la possibilité pour les autorités de maintenir un équilibre entre les élites et la société, de satisfaire tout le monde. Cette situation ne sera plus. Et pas seulement à cause du fait que les prix du pétrole ont chuté. L’économie mondiale est en train de changer de manière irréversible au cours de la crise actuelle. L’économie et la société russe ont également changé. Il y a de nouveaux intérêts, de nouveaux problèmes, de nouveaux conflits.

Cependant, il y a un fait important: ni les dirigeants ni les classes inférieures de la société, ni la classe moyenne n’ont pas encore réalisé qu’ils vivent dans un monde qui a changé. En fait, la société russe est endormie et voit en rêve la stabilité, se voit vivre de retour dans la dernière décennie, « Oui, il y a une crise. Mais elle va finir! Et puis tout sera comme avant.  »

Hélas, cela ne sera pas. Et la crise ne finira pas tant qu’il n’y aura pas de changement radical. À un certain moment, les gens vont commencer à se réveiller. Ce ne sera pas un réveil très agréable, mais la chose importante est que tous les groupes sociaux ne se réveilleront pas en même temps. Certains se réveilleront plus tôt, conscients qu’il est nécessaire de vivre et agir différemment. Et leurs actions, consciemment ou non, réveilleront les autres.

Quant à l’Ukraine, qui fait également partie de notre ancienne patrie commune, elle connaît une désintégration progressive de l’état. Et commence à réaliser que le salut ne viendra pas de l’Occident. L’Occident tel que le voyaient non seulement les masses partisanes du « Maidan », mais aussi les oligarques ukrainiens n’existe plus plus. Il est en train de changer, de façon beaucoup plus radicale et dramatique que nous ne le faisons. Dans de telles circonstances, l’Ukraine a objectivement besoin de la Russie. Mais dans combien de temps et sous quelle forme aura lieu la prise de conscience?


« SP »: – Vous ne pensez pas que de plus en plus de gens sont déçus par les changements qui se sont produits?

– Les changements que réclamaient les gens en 2014 ont été bloqués. Ils ne se sont jamais produits. Mais la particularité de la mentalité russe moderne est l’attente d’un changement par le haut. Du genre, on va tout faire pour nous. On va nous offrir le changement. Mais les élites ne veulent pas de changements. Aucun. Absolument. Leur idéal est le monde immobile modèle 2007. Mais il est parti, et ne reviendra plus. Malgré tous leurs efforts, il faut reconnaître …

Le changement viendra quand les gens cesseront d’attendre et de demander mais commenceront à exiger et à combattre.


« SP »: – Je me risquerais à dire que des deux côtés de la barricade au Donbass on espérait une issue rapide, en Crimée, mais tout a tourné différemment …

– L’avenir de l’Ukraine et de Novorossia, en fin de compte, dépend de la façon dont les choses se passeront en Russie. En 2014, il y a eu un moment où semblait possible l’option inverse : Novorossia changerait la Russie. Cela n’a pas eu lieu, malheureusement. Bien que la possibilité existât, mais elle était faible. Mais maintenant, il est possible de prédire la croissance des conflits en Russie. Et la tentative d’une partie de la société, y compris les grands groupes de la bureaucratie, d’obtenir des autorités qu’elles remplissent leurs propres promesses, cette ligne politique qu’elles avaient proclamée. Parce que des slogans comme le développement de la production nationale comme substitut à l’importation, la modernisation, la ré-industrialisation, tout cela est bien beau, mais le gouvernement actuel par sa nature même, sa structure, est incompatible avec la réalisation de ces objectifs. Si ce n’était pas ainsi, tout cela aurait depuis longtemps été mis en œuvre dès 2006-2008.

C’est comme plan d’électrification GOELRO, les fondations techniques en avaient été réalisées par les ingénieurs sous le Tsar. Seul le renversement de la monarchie a permis la mise en œuvre du plan. Il n’y avait pas de conditions politiques, et sans elles, aucune technique ne fonctionne.

Au niveau de la politique concrète, la question bien sûr est de savoir si Poutine se représentera en 2018.

Dans tous les cas, il existe un besoin objectif d’une restructuration radicale de la société et de l’économie. Il est nécessaire de restaurer l’état social, une nationalisation à grande échelle, la confiscation de la propriété oligarchique, y compris les sociétés dites appartenant à l’Etat, qui servent effectivement les intérêts privés. Si cela ne se fait pas, il sera impossible de concentrer les ressources sur les priorités.

Nous avons besoin d’une refonte radicale des relations entre le centre et les régions, la mise en place d’infrastructures complètement nouvelles, pas limitées à Moscou, nous avons besoin d’une nouvelle réforme de l’éducation, diamétralement opposée à celle qui a été réalisée en 2013-2016. Ces mesures impliquent une structure et une composition du gouvernement qualitativement différentes. En général, des changements à grande échelle sont inéluctables. Et ils ne pourront advenir sans des événements politiques.


« SP »: – Et qui va faire cela?

– La question est, comment les gens vont se comporter quand le temps de la passivité sera terminé. Certains vont répéter les erreurs « ukrainiennes », tandis que d’autres – non. Mais il est évident que nous avons besoin d’une organisation politique et de volonté politique.

Très probablement, ils ne s’exprimeront pas sous la forme de partis. Au moins – au début. Construire un parti sur le modèle bolchevik est se préparer à la dernière guerre. En outre, comme modèle on ne prend pas le vrai bolchevisme, mais les idées à ce sujet formées par l’histoire soviétique du parti dans les années 1930-1950. Cette représentation est simplifiée et fausse. En fait, il y aura une certaine forme de coalitions politiques, des alliances. Il est très important qu’il y ait dedans un noyau politique, capable de réaliser les tâches qui attendent le pays et prendre des mesures décisives.

« SP »: – Peut-il y avoir des révolutions sociales au XXIe siècle?

– Vous savez, c’est comme dans la blague Odessite: «Si je tourne le coin de la rue, il y aura l’Opéra? » – « Il sera là, même si vous ne tournez pas ». Les révolutions accompagnent toute l’histoire du capitalisme. Elles cesseront lorsque le capitalisme n’existera plus. Qui se soucie de ce que je dis ou pense de leur utilité ou inutilité? Elles auront lieu de toute façon.

Si vous avez raté l’occasion de résoudre certains problèmes, éliminer les contradictions accumulées grâce à la réforme, la voie sera révolutionnaire. Une autre question est quelles formes peut prendre la révolution. Notre société n’est pas la même que celle de 1917. On peut espérer une forme plus civilisée de lutte et de transformation. Bien que, si vous regardez l’Ukraine d’aujourd’hui, l’optimisme à cet égard est mince.

« SP »: – Et La révolution d’Octobre, c’était une révolution ou un coup d’Etat?

– Ce qui s’est passé le 7 novembre 1917 (Nouveau style -. Ed) était un coup d’Etat. Cela, même les bolcheviks ne le nient pas. Mais en général dans le pays, une révolution avait lieu. Une des plus grandes, peut-être jusqu’à aujourd’hui – la plus grande dans l’histoire mondiale. Elle n’a pas abouti à la victoire du socialisme, le capitalisme, comme nous l’avons vu, a été restauré. La transition du capitalisme vers une nouvelle société post-capitaliste vient de commencer. Mais la première impulsion a été donnée par les événements de 1917 en Russie. En cela réside la portée mondiale de la révolution russe.

« SP »: – Il y a cent ans, les gens les plus exaltés et les plus décidés se rangeaient à gauche avec les bolcheviks. Aujourd’hui le centre des forces s’est décalé vers la droite – dans les milieux nationalistes on trouve les personnes les plus idéologiques, entraînées, fortes et agressives, prêtes à tout mettre en jeu: la vie et la liberté. Tandis que des communistes aujourd’hui, par exemple, à quelques exceptions près, il ne reste que le nom. Êtes-vous d’ accord avec ce jugement?

– Les gens de gauche sont coupables eux-mêmes d’avoir perdu l’initiative. Au lieu de la lutte des classes – ils manifestent pour les droits des animaux. J’aime les chats, mais cela n’a rien à voir avec l’ordre du jour politique. Cependant, l’idéologie est très conventionnelle. Regardez le Front National en France. Qui écrit ses documents de programme? Les gens qui viennent des partis socialiste et communiste. Et qu’écrivent-ils dans ces documents? La même chose qu’il y a 20 ans. Simplement leurs propres partis ont renoncé à ces idées et ce programme. Soi-disant que cela ne fonctionne pas. Et Marine Le Pen les a récupérés. Non seulement les personnes, mais aussi les idées, l’ordre du jour. En fait, ça marche.

Et c’est là, comme on disait dans les années 1920, qu’est le nœud du problème. Qui a le plus d’énergie, de colère – n’est pas si important. L’essentiel est qu’une stratégie adéquate pour le changement social ne peut être formulée que sur la base d’un programme de gauche classique. Ce n’est pas le problème que ça plaise ou que ça ne plaise pas. Simplement, personne en dehors de la gauche n’a formulé, ou même essayé de formuler un programme de sortie constructive du néo-libéralisme. Les slogans ne suffisent pas. Qu’est-ce un ordre du jour de gauche en fait – c’est un programme constructif pour surmonter le néolibéralisme, et à l’avenir le capitalisme. Le programme ne repose pas sur des valeurs abstraites et pleurnicheries pour réclamer la justice, mais sur l’analyse des contradictions objectives de la société capitaliste et, par conséquent, le développement des moyens de les surmonter. Il est un moyen d’exprimer les exigences objectives du développement social pour la majorité des gens. Personne, sauf la gauche ne s’occupe de ça et ne s’en occupera jamais.
« SP »: – Mais le problème est que beaucoup de gens de gauche aujourd’hui ne s’occupent plus de ça?

– Ils font comme à droite – ils prononcent des slogans vides, se passionnent pour des idées abstraites. La majorité de la gauche moderne devrait tout simplement être ignorée. En fait, c’est ce qui se passe. A juste titre. En cas de changement, ils resteront inévitablement sur la touche et commenceront à geindre – comme nous l’avons vu dans le cas du Donbass – que le changement n’est pas le bon. La classe ouvrière pas comme elle devrait être. Bref, rien ne leur va.

Heureusement, il y a d’autres gens qui sont prêts à se battre, et à travailler avec la réalité imparfaite telle qu’elle est. C’est ce que l’on appelle faire de la politique. Et le plus drôle est que, comme j’en suis certain, les deux tiers des personnes qui se considèrent comme de gauche maintenant ne prendront aucune part dans la politique quand les choses deviendront sérieuses. Les choses seront faites pour les deux tiers par des gens qui aujourd’hui ne réalisent même pas qu’ils sont en réalité par leurs objectifs, leurs idées, leurs valeurs – des gens de gauche. En outre, beaucoup d’entre eux, aujourd’hui encore, ne réalisent pas encore que demain ils seront impliqués dans la politique.

« SP »: – Qu’en sera-t- il du contenu idéologique?

– Un problème commun à la plupart des tactiques proposées par les gauches modernes n’est même pas l’absence d’une stratégie, mais l’incompréhension ou le refus de comprendre deux faits fondamentaux : la destruction de l’ordre capitaliste néolibéral est un processus naturel et irréversible et aucun retour à l’ordre d’avant la crise ne peut avoir lieu. Quels que soient les choix politiques faits par tel ou tel groupe.

Et d’autre part, il y a un retour à la politique de confrontation de classe. Cependant, les classes elles-mêmes engagées dans la lutte sont en grande partie décomposées, désorganisées et ont perdu leur structure organisationnelle et politique habituelle, leur fondement idéologique. Non seulement la classe ouvrière et la masse des salariés, mais dans une large mesure également la bourgeoisie, à l’exception de l’élite oligarchique, est dans cette situation, plutôt une «classe en soi» qu’une «classe pour soi. »

La construction idéologique et organisationnelle se produira à nouveau. Dans les conditions nouvelles, les formes politiques et organisationnelles héritées du passé, non seulement ne favorisent pas ce processus mais contribuent à l’entraver.

« SP »: – Au cours des dernières années, a commencé à croître l’idée d’une restauration monarchique en Russie. À votre avis, est-ce une bonne chose que l’on essaye de nous faire revenir aux sources, ou non?

– Le pays est culturellement dégradé et le sentiment monarchiste est le produit normal de ce déclin culturel. Les gens ne croient pas en eux-mêmes, ne connaissent pas et ne comprennent pas l’histoire, ont peur de l’avenir, ne sont pas conscients de la valeur des organisations politiques, ne comprennent pas la nature de classe de l’Etat et de la société. Mais s’ils commencent à agir, cela passera.

« SP »: – Monarchie et antisoviétisme sont quasiment synonymes. Est-il possible de voir se former un projet réussi de développement blanc rouge en Russie, en unissant les deux parties?

– Mais c’est quoi le projet des Blancs? Laisser tout comme en 1913? Il n’y a pas de projet blanc. Et il n’y en a jamais eu. La contre-révolution n’était pas un projet. C’était essentiellement un anti-projet. Elle est hostile à l’idée même de l’avenir comme quelque chose de fondamentalement différent du présent et du passé. C’est pourquoi elle a été défaite. Toujours. En Angleterre sous Cromwell et en France en 1793, et chez nous en 1918-1920.

Mais un projet rouge et blanc – oui, cela existe. Comme je l’ai dit, c’est un produit de la crise morale, spirituelle et culturelle de la société post-soviétique. Quand il n’y a rien sur quoi s’appuyer, quand on n’a pas le courage ni d’accepter la désagréable, tragique vérité sur l’URSS des camps, des répressions, et ainsi de suite, ni de condamner l’antisoviétisme, parce que l’Union soviétique avec tous ses camps et la répression est encore la meilleure chose qui soit arrivée à l’humanité au XXe siècle.

Traduction MD pour H&S

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Publié par le juin 7, 2017 dans Uncategorized

 

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