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Marianne et Danielle suite, le colloque: mais qu’est-ce donc que l’URSS ?

06 Juin

photographie de Vladimir Chevtchenko, le troisième en partant de la gauche.

A propos de la Révolution d’octobre et de la logique formelle ou de la logique dialectique

Pendant trois jours notre vie tournera autour de cette salle au charme désuet des grandes bibliothèques dans lesquelles j’ai passé mon enfance et mon adolescence, un lieu où je me sentais protégée et en même temps déjà en voyage dans le temps et l’espace, enfermée dans des bulles de temps et de l’inconnu familier. Les interventions posent plus de questions qu’elles ne prétendent en résoudre, cela me va. Le réel est la synthèse de nombreuses déterminations et je me souviens de la leçon que Lénine donnait sur l’opposition entre logique formelle et logique dialectique. La logique formelle consiste à prendre un aspect des choses, de ce verre, disait-il ou de l’analyse du rôle des syndicats dans la construction du socialisme. Il s’agissait de la querelle théorique qui l’opposait à Trotski sur cette question et d’une intervention de Boukharine qui avait prétendu clôre le débat entre eux en disant Trotski dit ça et Lénine dit ça sur ce verre, ils ont tous les deux raisons parce que ce verre est à la fois profond et lourd. Il en de même de la définition des syndicats. Lénine s’était levé, excédé par la superficialité du propos et avait dit « Boukharine nous donne une leçon de logique formelle, ce verre est à la fois ceci et cela, mais voilà quelle est la logique dialectique. Il faut prendre si possible TOUS les aspects du verre, il est non seulement profond et lourd, mais il est transparent, non ébréché, ce verre a de multiples aspects, mais il faut en choisir l’aspect principal en logique dialectique, celui qui donne le mouvement du verre, en l’occurrence l’usage que j’en ai, si je veux boire il faut qu’il ne soit pas ébréché, si je veux en faire un presse papier ou un projectile sa qualité principale est autre. En ce moment deux Chinois discutent en Chine sur la guerre, l’un dit la guerre est un art, l’autre répond c’est la lutte des classes, ils ont tous les deux raisons, mais pour nous c’est d’abord la lutte des classes au moment où elle en est dans notre Révolution.  » Je repense à cette analyse de Lénine et je me demande quels sont les aspects principaux de l’analyse que nous faisons de ce sujet aujourd’hui, quelle est notre tâche. Est-elle seulement mémorielle ? Certainement pas en tous les cas pas pour l’adversaire qui s’acharne à en donner une interprétation.

Ce qui fait consensus et ce qui provoque le débat

Un autre sujet que celui des méfaits du capitalisme fait consensus et donnera lieu à de nombreuses interventions, il s’agit de l’excellence de la culture dans l’ex-URSS. La matinée du deuxième jour est consacrée à cette question et comme c’est la coutume dans les colloques universitaires, chacun traite de sa de thèse ou de ses recherches, ce qui nous balade de l’intelligentsia d’avant la Révolution et son influence sur l’évolution de la société soviétique pendant la NEP du docteur en histoire, madame Yerochkina à la politique éducative et culturelle de l’Etat dans les années 20 et 30 et son influence sur le développement des petits peuples du Nord, de la Sibérie et de l’extrême orient par le docteur Nabok de Saint Pétersbourg, en passant par l’influence de la révolution de 1917 sur l’éducation et les sciences pédagogiques ou l’art russe à l’époque du communisme de guerre par Panoutin, un autre historien.

Le consensus est plein et entier sur la grande réussite qu’a été la politique culturelle et de l’éducation en Union soviétique, mais le débat se passionne à nouveau sur une question qui a été abordée hier dès la deuxième intervention d’une manière très convaincante par le docteur en philosophe Vladimir Chevtchenko dans une communication qui porte le titre: « interprétation marxiste et libérale: débat d’experts ou confrontation idéologique. » En fait ce dernier dont nous allons vous faire connaître les textes grâce aux traductions de Marianne témoigne sur ou plutôt contre la doxa qui tend à s’imposer sur le bilan de la Révolution d’octobre, ce qu’on enseigne aux étudiants, aux écoliers sous couvert de vérité scientifique et qui n’est que propagande idéologique. A l’autre bout du spectre, il y aura l’intervention de la vedette du colloque, le sociologue Boris Kagarlitski auquel nous allons nous opposer et dont nous ferons également connaître un texte. Celui qu’il présente au colloque sous le titre « l’énigme d’un parti révolutionnaire » n’en étant qu’une redite abrégée.Lisez donc son interview traduit par Marianne et que nous allons publier ici, il en vaut la peine c’est roboratif.

Entre ces deux spécialistes en sciences politique se joue l’équivalent de la querelle entre logique formelle et logique dialectique à propos non seulement de l’interprétation de ce qu’a été l’URSS, la révolution bolchevique avec au centre le rôle du parti hier et aujourd’hui, pour la mère de toutes les Révolution et sa postérité. Le dialogue n’est pas direct entre eux, ce sera paradoxalement à propos de notre propre exposé sur la « déstalinisation ratée » qu’il apparaîtra avec la question que pose Vladimir Chevtchenko : est ce que la déstalinisation est un concept socialiste ou libéral?

Avec ces deux positions, nous avons non seulement deux manières « révolutionnaires » de traiter de la postérité de la Révolution d’octobre, mais deux projets de société concernant l’avenir avec l’idée centrale que les choses ne peuvent pas rester en l’état, quels sont les aspects principaux de la situation de hier comme d’aujourd’hui et sur quoi les analyses s’opposent-elles?


Le réveil de la réflexion russe sur l’URSS

Ce que reflète le colloque y compris les interrogations sur l’URSS c’est d’abord le choc de 1991, suivi de l’histoire d’un anéantissement de la réflexion sur leur propre expérience. Ces universitaires ont passé dix ans dans le coma complet devant l’incompréhensible chute de l’Union soviétique, dix ans à s’en remettre et cela fait 5 ans qu’ils commencent à réfléchir à ce qui est réellement advenu. Durant ces 5 ans ils ont passé plus de temps à réfléchir au choc des années quatre vingt dix, qu’à se demander ce qu’avait été l’URSS. Ils commencent à peine à le faire et la célébration de 1917 les y incite. Elle a été précédée d’un autre réveil douloureux, la crise ukrainienne et la conscience de l’hostilité de l’Occident, des Etats-Unis mais aussi de l’Europe. Tous les jours on leur déverse à la télévision des « louches » d’antistalinisme et de dénonciation de la terreur bolchevique et ce n’est pas gratuit. Boris Kagarlitski affirme, » qu’on le veuille ou non l’idée d’une stabilité est illusoire », chacun le sait donc la pression sur l’histoire, la manière dont on privilégie la révolution libérale par rapport à celle d’octobre n’a rien d’innocent, c’est le fruit de cette tension qui monte dans le pays face aux injustices et à la dégradation de la vie de la majorité ». Il est rejoint dans ce constat par le docteur Chevtchenko qui interroge la Révolution d’octobre à partir des problèmes de l’heure et même de ce qu’a réalisé la révolution chinoise.

Le constat de cette situation qui veut que l’historiographie d’un événement révolutionnaire est encore un enjeu dans les tentatives pour étouffer les luttes d’aujourd’hui est proche de celui que dresse Annie Lacroix Riz à propos des travaux de l’historien irlandais Geoffroy Roberts « la teneur de ces travaux tranche avec l’effroyable portrait de l’URSS « stalinienne » dressée par l’historiographie française à l’ère Courtois-Furet-Werth du livre noir du communisme et popularisé par la grande presse. Car le dossier soviétique ne relève pas en France de l’étude historique mais de la lutte idéologique ou de la propagande politique. Pour empêcher le public de s’informer, rien ne vaut le barrage linguistique, censure scientifique insurmontable » (1). Si la barrière linguistique est réelle entre la France et les travaux édités en anglais, que dire des Russes et de leurs réflexions. Celle d’une presse qui fait silence sur les travaux existants dont les nôtres parce qu’il faut ne jamais laisser filtrer la manière dont des peuples entiers regrettent le socialisme. Le monde scientifique lui-même subit une véritable terreur dont le point central a fini par concerner notre propre révolution selon l’évangile de Furet qui veut que les révolutionnaires, depuis « les débuts français de l’ère maudite des révolutions, auraient, afin de justifier leur ‘système de pensée extrêmement violent’ instrumentalisé l’ennemi contre-révoltionnaire sur une base largement voire exclusivement fantasmagorique (2).

La permanence de l’URSS dans la Russie d’aujourd’hui

Oui, mais cette opération est plus difficile à mener dans l’ex-URSS, en Russie en particulier qui reste l’épicentre du mouvement. Le sociologue Boris Kagarlitski ne manque pas de verve et il reprend l’interrogation d’un grand nombre de Russes: « nous n’avons plus de masses, plus de parti, plus de leader », à laquelle il répond: « Il y a un fait important: ni les dirigeants, ni les classes inférieures de la société, ni la classe moyenne n’ont encore réalisé qu’ils vivent dans un monde qui a changé. En fait la société russe est endormie et voit en rêve la stabilité, se voit vivre un retour à la stabilité et se dit « Oui, il y a une crise. mais elle va finir! Puis tout sera comme avant« . Il dénonce cette illusion et d’une part affirme qu’aujourd’hui heureusement un certain nombre de gens sont prêts à se battre avec cette réalité imparfaite « cela s’appelle faire de la politique », mais également sa conviction que les deux tiers des personnes qui se considèrent comme de gauche maintenant ne prendront aucune part dans la politique quand les choses deviendront sérieuses.  »

Il n’a pas tort, la Russie s’est endormie, elle est en train de se réveiller étonnée de ce qu’elle voit et qui lui déplait, rien ne correspond à ce qu’elle avait espéré, parce qu’il n’y a effectivement aucun espoir à voir dans ce monde là… ses rêves sont peuplés de cauchemars incompréhensibles. Tout à changé, des gens se sont mis à prendre en main ce monde-là mais le fond reste aussi le même. D’ailleurs est-ce que quelque chose a réellement changé? A Kazan, comme ailleurs, il y a toujours une avenue Karl Marx et la statue de Lénine bras tendu vers l’avenir veille sur la place centrale, la gare est toujours décorée de faucilles et de marteaux. Quand Marianne veut aller voir derrière l’étal les fruits et les légumes, elle se fait rabrouer: « Femme, c’est interdit de passer par là! » Elle s’excuse et proteste qu’il faudrait un écriteau. Là c’est l’indignation: parce qu’en plus il vous faudrait un écriteau ». Après le côté presque obséquieux des serveurs de Saint Pétersbourg habitués aux touristes, nous voici à nouveau en Union soviétique avec ses rudes matrones qui refusent de vous servir parce qu’elles sont fatiguées et qu’elles ont accompli leur temps moyen nécessaire pour la collectivité et qu’elles ne céderont pas à votre consumérisme excessif… Nous rions avec Marianne de ce retour vers l’URSS de jadis, cette mini application de la dictature du prolétariat que chaque personnel de service se croyait en droit de vous imposer. Le seul changement c’est qu’avant on vous interpellait avec des « citoyennes », « camarades », aujourd’hui c’est avec le terme « femme » (женщина), madame eut été trop céder à l’adversaire de classe, et il fallait tenir compte des changements. Il n’y a pas qu’en province, à Kazan en particulier, où la référence à l’Union soviétique permet de tenir ensemble cette moitié de population tatare et l’autre moitié russe, parce que l’Union soviétique a développé l’amitié entre les peuples. Chaque personne rencontrée, le chauffeur de taxi, le praticien de l’espéranto que contacte Marianne nous décrit la fusion opérée entre tatares et russes… Oui mais il y a au cœur du Kremlin local magnifique une mosquée assez hideuse récemment construite, avec les crédits saoudiens dont notre chauffeur Alexandre nous dit la laideur, en affirmant ce qui est inexact que toutes les mosquées sont hideuses sauf Sainte Sophie (parce que ce fut une église), cette irritation palpable y compris chez certains tatares devant l’enseignement obligatoire du tatare.

A Saint Pétersbourg quand l’avion arrive, il s’agit de la compagnie Rossia, l’hôtesse annonce : « Leningrad, la ville héros » et au-dessus des bâtiments de l’aéroport, il y a bien en lettres énormes Leningrad. Quand nous avons quitté la ville en taxi pour nous rendre à la gare, nous avons demandé au jeune chauffeur, un arménien qui a reçu une formation d’ingénieur et qui pour vivre pratique deux métiers, chauffeur et architecte d’intérieur sans arriver à s’en sortir comment il appelle la ville. Il nous répond « par son petit nom Piter » et il ajoute mais si nous parlons d’elle, nous l’appelons Leningrad. » Le passé résiste, est-ce qu’il meurt au milieu de nous, se décompose ou au contraire est-il le terreau sur lequel chacun prend conscience du caractère insupportable de la situation actuelle? les deux peut-être avec des temps différents pour les groupes sociaux affirme Boris Kagarlitski.

Et tout est à l’avenant, en fait ne pas toucher trop au passé fait partie de cette recherche de stabilité, de ce besoin de croire que tout cela va passer.

C’est pourquoi identifier la situation russe à le situation française serait inexact. Les Libéraux tiennent des positions, par exemple les programmes du ministère de l’éducation nationale sur la présentation scolaire de la Révolution d’octobre dont nous parle Vladimir Chevtchenko, et ils contrôlent une partie des émissions de télévisions, en France il n’y a plus le moindre espace de contestation de la doxa officielle sur « le livre noir du communisme ». Cela s’est accompli avec l’intellectuel médiatisé qui a remplacé le modèle républicain meritocratique » de l’Universitaire issu du peuple et faisant une longue thèse et des travaux argumentés. En Russie, il existe quelque chose de cet ordre et les différences entre Vladimir Chevtchenko et Boris Kagarlitski sur le rôle du parti léniniste dans la Révolution, relèvent aussi semble-t-il de cette différence de statut entre un intellectuel médiatisé avec des contacts en Europe et le travail universitaire, on peut se le demander?  Mais ce qui crée la différence entre la Russie et la France c’est comment au nom de la stabilité on n’ose pas encore trop toucher à la mémoire populaire… Ainsi en a-t-il été de la proposition de fermer le tombeau de Lénine y compris ceux qui disent que son épouse Kroupskaia ne voulait pas d’un tel embaumement. Il n’en est pas question, cela diviserait inutilement la société. C’est sans doute encore plus vrai si l ‘on considère la question des nationalités avec le partage des Républiques entre tatares musulmans et russes orthodoxes dans le Tartastan. La référence à l’Union soviétique demeure le ciment dans une situation qui pourrait devenir périlleuse, l’équilibre lié à l’Union soviétique doit être préservé.

La stratégie du Parti communiste de la fédération de Russie et un certain gauchisme universitaire : de la guerre de mouvement à celle de position?

Mais là dessus je vous renvoie à l’excellent article que Marianne est en train de traduire de Vladimir Chevtchenko et qui sera suivi ultérieurement d’un article du même auteur sur le stalinisme. Cette approche théorique permet de mieux éclairer la stratégie du Parti communiste de la fédération de Russie et celle de son leader Ziouganov tant dans ses relations avec la Chine que dans la stratégie suivie à propos de la Russie elle-même qui donne lieu à de nombreux débats et critiques dans ce colloque.

Quand dans le colloque, j’ai fait remarquer que les premiers travaux du monde académique regroupés par le parti de la fédération de Russie avaient remis en cause l’abandon de la dictature du prolétariat, un de mes interlocuteurs communiste opposé au parti de la fédération de Russie me répond: « Mais Ziouganov n’y croit pas lui même à la dictature du prolétariat! ». Et là on m’a ressorti l’éternel reproche adressé à ce dirigeant: quand il avait gagné les élections et que Poutine les avait trafiquées en 1996, il n’a même pas eu la volonté de s’emparer de force du pouvoir. Ce à quoi Ziouganov répond qu’il a voulu éviter une guerre civile et ses adversaires ont beau jeu de lui rétorquer que Staline et Lénine n’auraient pas hésité. Autre reproche adressé à Ziouganov, il serait un nationaliste. Bref non seulement ce seraient les communistes dont Ziouganov porte l’héritage qui auraient vendu l’Union soviétique, mais il aurait été incapable de reprendre le pouvoir à l’oligarchie qui avait tronqué les votes.

En écoutant Vladimir Chevtchenko, et nous espérons Marianne et moi que celle-ci vous inspirera autant de réflexion, on pense à une autre stratégie du dirigeant du KPRF. J’ai du mal à imaginer Ziouganov en lecteur de Gramsci, mais pourtant sa stratégie peut faire irrésistiblement songer à ces concepts gramsciens sur la manière dont la Révolution française passe de la guerre de mouvement à la guerre de position et de la dictature de la bourgeoisie à l’hégémonie radicale sous la troisième République. A partir de la guerre de mouvement comme l’a montré la première guerre mondiale, la guerre devient toujours plus une guerre de position. Celle-ci rappelle les réflexions de Gramsci dans les Cahiers de prison sur les deux moments de la révolution française. Le moment jacobin, avec Robespierre qui mène contre l’aristocratie et la féodalité « une guerre de mouvement », puis malgré le retour des rois cette autre étape de la guerre dite guerre de position ou de tranchées. Les radicaux comme Jules Ferry et d’autres vont inscrire dans le territoire à travers l’école laïque entre autres la réalisation pas à pas des objectifs de la révolution française dans la lutte contre la féodalité. Le bloc de la Révolution bourgeoise en France excède non seulement l’opposition traditionnelle entre 1789 et 1793 et sa terreur, mais également se déploie sur tout le XIXe siècle, alors même qu’en son sein monte un nouvel acteur, le prolétariat. En fait les radicaux, malgré le retour des rois, ont pu mener un tout autre type de guerre pour faire triompher les buts de la révolution française et ils ont pu le faire parce qu’il y avait de fait un consensus sur le modèle républicain inauguré par la Terreur et poursuivi à sa manière par Napoléon. La société russe témoigne d’un large consensus autour de la Révolution et de l’URSS, il n’est pas besoin d’une nouvelle guerre civile ou terreur. Il en sera de même puisque 1917 a eu lieu avec sa terreur, de la guerre de position pour l’hégémonie que doit mener le prolétariat mondial . « il se passe dans l’art politique ce qui se passe dans l’art militaire : la guerre de mouvement devient toujours davantage une guerre de position »8, celle-ci est « imposée par les rapports généraux des forces qui s’affrontent » dit Gramsci et peut-être pense Ziouganov, l’hégémonie est une guerre de position qui implique la stabilité du front, sa dimension nationale sans doute et qui paraît requérir une certaine stabilité. En écoutant Vladimir Chevtchenko nous parler de cette lutte menée pied à pied entre libéraux et communistes autour de l’interprétation de la Révolution d’octobre et de ce que fut l’URSS dans le contexte de la Russie d’aujourd’hui qui rêve de stabilité tout en étant la proie de l’idée que c’était mieux en ce temps-là et surtout que les Américains veulent la guerre, c’est de cette lutte pour l’hégémonie dans une guerre de position qui s’est imposée et qui est rendue possible par l’existence de celui que Gramsci désigne comme le « prince  » des temps modernes, le Parti.

Quant au nationalisme prêté à Ziouganov c’est un paradoxe pour celui qui fait tout pour renouer les liens avec la révolution chinoise, retissant des liens que Khrouchtchev avait distendus. Là encore ce qui est pris en compte c’est la globalité de la Révolution bolchevique dans le temps et dans l’espace, cette révolution qui a rendu possible toutes les autres, mais que le devenir des autres éclaire aussi parce que le prolétariat y a fait la preuve qu’il était capable de prendre le pouvoir d’en exercer y compris la dictature. .

Sur l’interprétation de la Révolution cubaine

Boris Kagarlitski croit-il en revanche à une nouvelle guerre de mouvement déclenchée par des masses pures de tout compromis avec l’ordre existant et qui balayerait ceux qui ont accepté d’exercer le compromis politique durant nos temps obscurs? C’est séduisant mais je ne peux m’empêcher « à force de vouloir avoir les mains propres, ces gens là n’ont plu de mains du tout »… Nous écoutons sa démonstration dont le fin du fin est de démontrer que la Révolution aura lieu qu’on le veuille ou non et qu’on n’a pas besoin pour cela d’un parti. Ainsi péremptoire, il dit avec des traits rapides et percutants ce qui selon lui s’est passé et est actuellement déjà en train de se passer dans ce monde qui ne peut plus rester en état… non seulement Mélenchon est son nouvel héros mais il affirme que jamais les Français ne pardonneront au PCF et à Pierre Laurent d’avoir appelé à voter Macron. Si nous ne sommes pas Marianne et moi des fans du secrétaire du PCF, nous trouvons le jugement un peu rapide ne serait-ce qu’à cause de tout un prolétariat issu de l’immigration qui avait réellement peur de ce que représentait Marine Le Pen mais même sans se référer à ce prolétariat, il est clair qu’il y une masse de prolétaires, d’ouvriers, y compris dans les territoires qu vivent délocalisation et désindustrialisation, mise en concurrence des forces de travail, qu’il faut impérativement arracher au fascisme et à son désespoir. Dans la situation des présidentielles françaises entre les deux tours, n’y avait pas de bon choix et il fallait surtout empêcher de s’opposer sur ces questions. Le problème que pose la direction du PCF est bien antérieur à ce moment et justement pose la question du parti, de son utilité. Je trouve que Boris Kagarlitski en prend à son aise avec la complexité de la société française. Mais là où mon désaccord devient plein et entier c’est quand dans le cadre de sa problématique visant sur le fond à nier l’importance d’un parti révolutionnaire, il explique que le vieux parti communiste cubain s’est montré totalement hostile à Fidel Castro.

Je lui demande d’où il tire cette conviction. Il me répond que son épouse faisait une recherche sur Mikoyan et l’art de la cuisine et qu’en consultant sa correspondance, elle avait par hasard trouvé une lettre de deux Cubains appartenant à l’ancien parti communiste cubain qui dénonçaient « l’aventurier Fidel Castro ». Je trouve la référence un peu courte et sa conclusion trop rapide. Qu’il y ait eu des éléments hostiles dans les partis communistes traditionnels à la guérilla castriste puis guévariste est une réalité qui va s’accentuant dans la période de division entre la Chine et l’URSS, mais il est faux de ne pas envisager les racines multiples de la Révolution castriste, sur quoi s’ancre la résistance dont elle a fait preuve y compris à la chute de l’URSS.

je lui demande s’il sait que Raoul Castro était lui membre de ce parti y compris quand il participe à l’assaut de la Moncada ? Que Fidel qui était marxiste depuis longtemps l’y avait encouragé. J’explique que mon ami Jorge Risquet, qui avait été le plus jeune membre de la jeunesse communiste cubaine, à 13 ans, était depuis toujours à ses côtés. Se contenter de cette lettre dans les papiers de Mikoyan alors que le sujet de la recherche est tout autre est pour le moins léger. Il y manque l’analyse de ce qu’était cet ancien parti communiste, son implantation dans le port de la Havane mais aussi dans le syndicalisme africain des coupeurs de canne et des ouvriers du sucre, autant que dans l’industrie du tabac, chez les étudiants, tout cela est irresponsable. Ce parti fondé par Julio Antonio Mella qui était aussi marxiste-martiste que les frères Castro et Risquet, mérite une autre analyse, s’en priver c’est ne pas comprendre toute une part des racines de la révolution cubaine. En revanche plus intéressant serait de voir le rôle joué par l’armée révolutionnaire dans la prise du pouvoir mais aussi dans la période spéciale, celle où Cuba, à la chute de l’Union soviétique, sans l’aide du COMECON, à une encablure des Etats-Unis son pire ennemi a résisté et a entraîné et soutenu l’élan qui s’annonçait en Amérique latine. Cette armée a joué un rôle essentiel, s’est autofinancée, a fourni les cadres y compris sous l’impulsion de Raoul Castro dans la résistance à l’impérialisme.

Boris Kagarlitski ignore visiblement tout cela, il essaye de se débarrasser de moi et de mon intervention intempestive en déclarant « Intéressant, je ne savais pas que les Castristes avaient ainsi pratiqué l’entrisme dans le vieux parti communiste! » Là je suis accablée, j’imagine la tête de mon vieux camarade stalinien qu’a été toute sa vie Jorge Risquet en train de se faire accuser d’entrisme trotskiste dans le parti communiste cubain, alors que sa famille des ouvriers du tabac habitant dans les Solares cubains, ces bidonvilles autour du port de la Havane poussaient si loin l’engagement communiste que sa sœur née le jour de l’assassinat de Mella n’avait jamais vu fêter un si funeste anniversaire… lui qui avait dirigé les contingents cubains en Afrique sous les ordres de Fidel et aimait tant l’URSS, mais affirmait que l’intervention cubaine dans ce continent qui avait aidé à la libération de Mendela et à la libération de l’Afrique du sud de l’apartheid et « était repartie seulement avec les os de ses soldats morts », n’avait jamais agi sur ordre de l’URSS dans ce continent… Cet amour de l’URSS, de sa révolution passait chez les Cubains de l’exigence du respect, le respect du mode révolutionnaire cubain… Je crois le connaissant qu’il aurait été capable de gifler celui qui l’aurait à ses yeux insulté en travestissant l’Histoire, leur histoire. .

Mais nous reviendrons sur ces passionnants débats demain à propos du stalinisme.

(1) Geoffroy roberts, les guerre de Staline, de la guerre mondiale à la guerre froide 1939-1953, préface d’Annie Lacroix-Riz. Editions Delga. Paris 2015, p. préface page II.
(2) idem page IV.

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7 Commentaires

Publié par le juin 6, 2017 dans Uncategorized

 

7 réponses à “Marianne et Danielle suite, le colloque: mais qu’est-ce donc que l’URSS ?

  1. leca

    juin 6, 2017 at 7:28

    Je ne sais pas si les nouvelles de France arrivent jusqu’à Leningrad mais ici ce qui est spectaculaire c est l’effondrement rapide (dans les sondages mais aussi dans les conversations) de la France Insoumise qui va parvenir à diviser son score des présidentielles par deux. Son leader Melenchon attaquant inexplicablement tout le monde à gauche, après le PC, EELV, Hamon mais surtout faisant une fixette sur Cazeneuve ce qui n intéresse personne.
    L’autre phénomène surprenant étant la stabilité (toujours dans les sondages) du vote Macron autour de 30% malgré un lot quotidien de fuites, révélations, scandales et gaffes qui auraient du éreinter n’ importe quel autre parti.
    On aurait pu croire qu ‘un JLM auréolé de sa campagne serait parvenu à mettre autour d une m^me table les rescapés de la gauche et profitant des cassures du PS et du FN aurait entamé une marche vers le pouvoir; Ce type est aussi loin de Castro que Pierre Laurent l ‘est d ‘Anibal Escalante.

     
  2. histoireetsociete

    juin 6, 2017 at 8:14

    Cher Leca, Si tu lis l’article tu verras que les Russes et pas seulement les intellectuels du colloque, mais même l’homme de la rue, n’ignorent rien de la situation présidentielle française. Alexandre qui était notre chauffeur nous a dit « Vous n’aviez pas beaucoup de choix ».. En ce sens i me semblait nettement mieux informé que Boris du colloque, lui très mélenchonien… Il nous est cependant difficile à mesurer le désamour face à un Mélenchon comme toi. Ce que tu désris pourtant me paraît logique, inscrit dans l’affaire elle-même depuis longtemps D’ailleurs je crois avoir écrit récemment que l’opération destruction des partis de gauche et surtout du PCF et de cette candidature était une mauvaise affaire aux conséquences durables, parce que cet homme talentueux mais peu fiable laisserait ses troupes rapidement dans le désarroi et l’amertume. Cela dit là ce n’est pas totalement de sa faute… C’est toujours l’histoire de la tortue de mon ami texan qui voyant une tortue au somet d’un mat (Bush en l’occurrence) disait cette tortue ne pouvait pas monter là quelqu’un l’y a place… Parmi ceux qui ont placé Mélenchon il y a bien sur les dirigeants du PCF et les médias trop ravis de se débarrasser à si bon compte d’un parti communiste… Il fut néanmoins une sorte d’expression résiduelle des luttes contre la li El Khomery et donc la mince possibilité d’échapper au duel Macron-Le pen… même en cela il y a eu de sa part, de celle de ses adeptes une ilusion…

     
    • leca

      juin 6, 2017 at 4:35

      Je ne le nie pas.
      Sinon histoire et societé c’est comme l’électroménager c’est quand il est en panne qu’on se rend compte à quel point il nous est indispensable. Revenez nous vite.

       
  3. Monika Karbowska

    juin 6, 2017 at 11:06

    Merci les amies pour Leningrad et Kazan! Plein de réflexions!

     
  4. Monika Karbowska

    juin 6, 2017 at 11:10

    Encore une fois merci. je trouve très pertinant comment vous décrivez que les scientifiques russes ont passé 10 ans sous le choc post 1991 puis 10 ans à s’en remettre et puis ils commencent à réfléchir à ce qui s’est passé depuis 5 ans. En fait le citoyen lambda de l’Europe de l’est c’est pareil. Moi même j’ai compris à peu prêt ce qui m’est arrivé en 1998 (avec les analyses d’Attac sur la mondialisation), en 2005 j’ai enfin eu l’opportunité d’agir (lutte contre le TCE) et maintenant je suis prête à agir EFFICACEMENT et cela suppose… une nouvelle Révolution!

     
  5. histoireetsociete

    juin 6, 2017 at 11:21

    comme tu as pu le voir chère Monika, nous pensons beaucoup à toi (la fondation Rosa Luxembourg mais aussi la manière dont vous avez été stupéfaits, pétrifiés). Tu nous a beaucoup aidées à comprendre, enfin moi, Marianne connaissait mieux le terrain…

     
  6. pam

    juin 6, 2017 at 8:30

    un grand merci danielle et marianne pour ces compte-rendus des débat russes…
    décidément,le siècle soviétique a des traces profondes et fertiles… !
    cela nous éclaire notamment sur le fait que nos contradictions et difficultés en France ne sont pas locales, mais bien dans un mouvement de l’histoire générale…

     

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