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Marianne et Danielle au pays des Soviets : le colloque de Saint Petersbourg (1)

04 Juin


Le colloque qui a pour objet la Révolution d’octobre est organisé par l’officiel Institut Plekhanov et la fondation Rosa Luxembourg. Qu’est-ce que la fondation Rosa Luxembourg ? Monika nous en a dit le plus grand mal, il s’agirait d’une fondation allemande qui sous un patronyme alléchant nourrirait – comme la plupart des fondations allemandes – de sombres projets contre le socialisme dans l’Europe de l’Est en général et la Russie en particulier. J’interroge l’un des participants. Il a une belle voix de basse russe et une allure déliée, impertinente comme un personnage de caricature. Il parle français et nous l’avons surnommé « le provocateur » à la suite des réprimandes de Tatiana Filimonova, la directrice de la Maison Plekhanov, filiale de la Bibliothèque Nationale Russe qui préside les débats et passe son temps à tenter d’endiguer ses propos iconoclastes. « Le provocateur » me répond: « cette fondation s’appelait Ebert, j’ai protesté en disant qu’il s’agissait du social-démocrate coupable de l’assassinat de Rosa Luxembourg et des Spartakistes, en leur demandant « pourquoi ne pas baptiser directement votre fondation du nom d’Hitler?  » Et il ajoute: « Comme ils ne sont pas contrariants, ils l’on aussitôt baptisée ‘Fondation Rosa Luxembourg' ». Je le regarde interloquée… C’est une plaisanterie, mais elle me confirme dans l’opinion que cet organisme a peut-être des buts cachés et que tout le monde s’en doute. La représentante de la fondation en Russie Kerstin Kaiser est membre du parti Die Linke. Il y a aussi le fait qu’il se réunit avec cet ordre du jour la semaine qui précède la deuxième rencontre des universitaires réunis par le KPRF autour de la Révolution d’octobre et dont nous avons publié l’introduction.

Il y a concurrence mais aussi complémentarité parce que des intervenants de ce colloque participent à celui du KPRF. Peut-être faut-il mettre en relation d’ailleurs cette semi concurrence avec le fait que le KPRF a exclu trois sections du parti à Saint Pétersbourg pour néo-trotskisme. Des jeunes gens très militants dont l’un couvert de badges avec rubans rouges émanant des étudiants de cette branche dissidente nous confient qu’ils sont les représentants de la jeunesse communiste dudit parti et que si à Saint Pétersbourg ils s’entendent bien avec la jeunesse du KPFR, il n’en est pas de même à Moscou où c’est la guerre. Mais les autres participants du colloque n’affichent pas d’affiliation particulière. Ils interviennent plutôt dans un registre académique. Cependant le sujet, la Révolution d’octobre n’a rien de neutre, on s’en doute (1)

En fait, tout cela me rappelle ma défunte cellule de fac dans les années soixante et dix quand le PCF y était à l’apogée de son hégémonie politique et intellectuelle, alors que nous nous apprêtions à diffuser dans nos masses le programme commun. Dès qu’ils l’avaient acheté nos sympathisants les plus fidèles se précipitaient pour adhérer au PS. Et dans la cellule elle-même on commençait à entendre des opinions tout à fait incongrues. Un certain consensus règne sur le colloque, il ne sera interrompu que par trois libéraux; surtout par l’un d’entre eux docteur en sciences politiques à Moscou, Tsatourian qui fait une communication sur « la bataille pour l’information: pourquoi la première guerre mondiale se poursuit au XXIe s. » Sous ce titre il s’agit de démontrer que le péril vient de la Chine et qu’il faut que la Russie s’en prémunisse en se rapprochant de l’occident ». L’intervention suscite de nombreuses protestations. C’est un « complotiste ». Il n’a rien de scientifique, c’est l’homme de l’oligarchie, proteste un de mes voisins.

Mais si l’on excepte ces deux ou trois communications, le consensus règne sur l’idée que tout est préférable au capitalisme et que l’Union soviétique c’était mieux. Ma cellule de fac avait aussi à l’époque quelques certitudes basiques mais on y trouvait comme ici des opinions parfois étranges. Comme ce petit homme, dont le nom rappelle une motte de beurre, Maslov, (il en a parfois les mollesses sur le plan idéologique). Il est caricaturalement russe et avec sa barbichette, ses yeux clairs innocents paraît échappé d’un roman de Saltykov-Chtchedrine. Il nous présente une intervention sur « Comment surmonter la crise des mouvements socialistes et communistes »(2), il est docteur en sciences techniques à Nijni-Novgorod. Il est charmant, mais il est le petit homme qui est là pour se faire rosser. En effet, selon lui, les Allemands ont voté pour Hitler parce qu’ils étaient horrifiés par les images de la famine en URSS, famine dûe à la collectivisation. Et qaund il entend des récits expliquant que grâce à la collectivisation, l’URSS a pu avoir les moyens d’un effort de guerre inouï, il rétorque sous les protestations générales que sans la collectivisation il n’y aurait pas eu d’Hitler. Nous lui faisons remarquer Marianne et moi que l’ascension d’Hitler doit plus aux junkers, au grand capital, aux forces conservatrices et même à la social-démocratie qu’à l’électorat allemand et que de toute façon la propagande antisoviétique aurait raconté n’importe quoi y compris que les bolchevicks mangeaient les petits enfants. « Le provocateur » qui est à notre table au repas et qui l’a déjà interpellé durant les débats en lui demandant s’il avait déjà lu un autre texte de Marx que le Manifeste du parti communiste et encore… approuve le fond de notre propos mais dit que l’idée que les bolcheviques mangeaient les petits enfants n’était pas si fausse que ça vu qu’il y avait eu des cas de cannibalisme dans les périodes de famine dans la Volga, comme d’ailleurs au siège de Léningrad. Le tout sans acrimonie, du style: il faut ce qu’il faut!

Le ton général pendant ce repas animé et sympathique est à la description des « nécessités » de la période. « Est-ce que vous croyez que c’est agréable d’avoir peur tous les jours d’être dénoncé? » Ma grand-mère était terrorisée par une femme militaire, elle tremblait encore en nous la décrivant. Le petit homme qui en tient pour le fait que la collectivisation a provoqué de fait l’apparition d’Hitler nous raconte la vie de ses grands-parents. Son grand-père avait déjà été dékoulakisé. Malgré cela, il avait reçu au nom de l’Etat la gestion de la distribution des boissons alcoolisées de son village, et possédait une petite fabrique de valenki (bottes de feutre) ce qui lui valait la double reconnaissance des habitants, d’abord évidemment à cause du « produit » fort apprécié mais aussi parce que l’hiver cela donnait du travail à des familles. Oui mais voilà, celui qui jalousait cette place enviable l’avait dénoncé abusivement, l’accusant de prendre les portraits de Staline comme papier toilette (3). Il a été arrêté, envoyé au goulag, mais réhabilité après 1956. La grand-mère et les enfants ont quitté le village sous les pleurs des paysans. C’était ça le stalinisme dit-il, mais il ajoute d’un ton convaincu: « Il fallait faire la Révolution, il fallait en passer par là. On ne peut pas en douter! » Le même quelques instants après parlera avec la même sévérité d’un nouveau parti qui promet la Révolution pour novembre 2017. Il dit c’est la créature d’un oligarque que Poutine a mécontenté, il faut lire son programme, rien de social.

Notre détracteur de la collectivisation, Maslov, a tenté lui-même de fonder sans grand succès un parti social-démocrate à Nijni-Novgorod. Il s’avère qu’il aimait bien la stratégie de Georges Marchais. Ils ont tous l’air d’être bien au fait de la politique française.
Le conversation glisse sur l’article paru la veille dans l’Humanité. Nous leur résumons l’étonnante intervention de ce camarade, Jean-Jacques Dulong, avocat de son état, qui propose de retourner à la situation d’avant le Congrès de Tours et de reconstruire derrière Mélenchon un nouveau parti socialiste, un bien, pas celui qui voterait la guerre de 14-18, pas celui qui mènerait les guerres coloniales comme Guy Mollet, pas celui qui serait le loyal valet du capital et qui ferait tirer sur les mineurs comme Jules Moch, ferait l’alliance systématiquement avec la droite… pas Mitterrand qui poursuivrait l’oeuvre et nous offrirait en prime le FN, pas Hollande et son code du travail, son bellicisme… non quelque chose de nouveau avec la seule garantie de la popularité d’un Mélenchon. Et il faudrait que nous appelions cette « chose »(4): parti socialiste alors qu’il est complètement décrié, sous le seul prétexte que bien que vertueux nous sommes « démodés » et de toute façon devenus depuis l’abandon de la dictature du prolétariat de « vrais » socialistes.
Le réflexe est immédiat: si un ami bulgare m’a demandé si le PCF existe toujours pour qu’il y ait pareille histoire, un autre m’interroge: « Est-ce que l’Humanité est toujours l’organe central du PCF? Ce à quoi nous répondons au Bulgare que eux ils ont perdu un pays et que nous dans le même mouvement nous avons perdu un parti et un journal, le plus étonnant est le réflexe de l’ami Maslov. Je rappelle pour ceux qui l’auraient oublié que cet enfant de koulak envoyé au goulag et réhabilité, qui a voulu fonder un parti social-démocrate à Nijni Novgorod,et qui attribue à la collectivisation forcée l’origine d’Hitler, nous dit d’un ton définitif: « Il faut impérativement renvoyer le rédacteur en chef de l’Humanité »

Comme quoi il reste du chemin à faire au pire des révisionnistes de l’ex-Union soviétique pour rattraper un Français tant ce dernier à pris de l’avance. On gagne les compétitions que l’on peut.

Danielle Bleitrach et Marianne, nos fidèles reporters au pays des soviets (la suite demain, avec le plus rapidement possible les interventions).

———–
(1) Marianne a été contactée par un participant qui voulait absolument qu’elle lui présente de jeunes communistes français, parlant russe si possible. Elle découvre qu’il lui a laissé son nom et son adresse électronique sur un papier dont le revers porte les noms de toute une série de groupes ou groupuscules avec lesquels il est déjà en contact. Ils présentent tous la caractéristique de ne pas être du KPRF mais des institutions, sites et autres de tendance que l’on qualifierait de « gauchistes » .
(2) Malgré ce titre prometteur, nous n’en serons pas beaucoup plus sur le dépassement de la crise des partis en question. Et ce d’autant moins que la solution envisagée par le camarade Jean-Jacques Dulong dans l’Humanité proposant la suppression du parti communiste au profit du parti socialiste provoque une grande réprobation de sa part.
(3) Visiblement le manque de papier toilette à cette époque joue une rôle trop souvent méconnu. Dans l’intéressante et de bonne facture revue Argumenty i facty (arguments et faits) a été publié la semaine du colloque un article sur les travaux d’une jeune historienne qui révisait la vision habituelle de la prise de la forteresse Pierre et Paul. La porte de celle-ci n’avait pas été enfoncée par la foule en état de révolte, mais ce sont les soldats eux-mêmes, la troupe qui a ouvert la porte et distribué les fusils. Les officiers avaient fui si loin que personne n’en avait retrouvé trace. Au titre de ce qui avait provoqué cette fraternisation, il y avait un tas de brochures que l’armée avait saisi aux bolcheviques et en avait fait un papier toilette qui manquait cruellement. Mais les soldats s’étaient jetés sur la propagande bolchevique qui les avait convaincus.
(4) Nous avons beaucoup ri de cet article avec les amis italiens du colloque à propos de l’article du camarade Dulong paru dans l’humanité et du parti communiste italien devenue la Chose en attendant d’être rebaptisé. Il y avait une camarade de Sienne, madame Alonzi, venue présenter une communication sur « les pays de l’entente et la Révolution russe: l’aspect diplomatique » Ils étaient deux et ils m’ont parlé de l’évolution du PCF sur un chemn qu’ils avaient déjà vécu. Je leur ai répondu : »nous en sommes où vous en étiez quand vous cherchiez un nouveau nom (et un autre contenu surtout) au parti communiste italien. A ce moment-là Nannie Moretti, le cinéaste l’avait baptisé « la chose ». Nous y voilà… »

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2 Commentaires

Publié par le juin 4, 2017 dans Uncategorized

 

2 réponses à “Marianne et Danielle au pays des Soviets : le colloque de Saint Petersbourg (1)

  1. Rony mondestin

    juin 6, 2017 at 1:39

    Je suis de nationalite haitienne et je vis en Haiti.Depuis deja trois ans je lis regulierement vos ecrits,vos recherches et vos enquetes historiques.Je vous en remercie de tout coeur,je vous le dis sincerement.L’histoire est la source de la connaissance qu’importe le domaine choisi.Mes desaccords avec vous sur certains points ne sont que « pailles » au vu de l’immensite des points de convergence qui me lient a vos ecrits.
    Alors je vous souhaite une longue vie et je souhaite que vous continuerez a vivre d’un robuste sante durant les decades a venir.
    Je suis du « defunt » parti communiste haitien qui a mene un combat acharne contre l’oppression en general et particulier contre la dictature des Duvalier durant les annees soixante.Ce parti fut decime durant quatre annees de repression menee contre lui par la police politique du regime avec la complicite active et directe de la CIA et d;autres services de renseignement europeen.
    Haiti est une ile de tradition africaine influence par la culture francaise du fait que ce pays fut une colonie de la France.La premiere revolution anti colonialiste victorieuse des armees de Napoleon et la seule revolution anti-esclavigiste,dans l »histoire universelle,qui eut gain de cause en 1804.
    Merci cheres mesdames pour votre inestimable support a la lutte anti imperialiste

     
  2. histoireetsociete

    juin 6, 2017 at 8:06

    cher ami d’un pays cher à mon coeur Haïti… Les Cubains m’ont appris à estimer et à aimer a fière Haïti, ce pays rebelle où il y eut tant d’artistes, de poètes communistes. Je me souviens encore de cette découverte du roman d’un de vos martyrs : compère soleil.j’ai pleuré à chaude larme. J’ai eu la chance lors de l’un de mes voyages d’être initié à votre île (et un peu je l’avoue au voudou par leur chauffeur) par les sociologues Suzy Castor et gérard Pierre Charles. J’ai même écrit un article sur votre pays dans les Temps modernes. merci de vos compliments chaleureux et envoyez nous des articles et des commentaires sur Haïti, vous nos presquescompatriotes qui avez vaincu Napoléon… Vous qui avez choisi de prendre le nom d’un chef indien pour marquer la filiation avec celui qui refusa sur le bûcher la conversion en déclarants’il y a les espagnols au paradis je préfère aler en enfer… Vous dont la révolte faisait si peur aux maîtres de la canne du Brésil qu’il avaient fait de votre nom celui de toutes les chienlits à réprimer…

     

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