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Michael-Scott Christofferson, Les intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) par Jérome Lamy

16 Mai

Un excellent résumé de ce livre indispensable pour comprendre aujourd’hui. A propos de la manière dont Lefort et Glucksman vont avoir à coeur de rendre « potable » Alexandre Soljenitsyne, je suis stupéfaite de l’omerta que les médias français ont organisé autour de la publication du livre que ce dernier a consacré aux juifs et qui témoigne de l’antisémitisme viscéral de cet écrivain fondamentalement réactionnaire dont on a voulu faire un héraut de la liberté (note de Danielle Bleitrach).

https://chrhc.revues.org/2328

Michael-Scott Christofferson offre une étude originale et documentée des enjeux de l’antitotalitarisme en France dans les années 1970. L’ouvrage, qui constitue la version publiée de sa thèse de doctorat soutenue sous la direction de Robert Paxton, s’ouvre sur les conditions de réception du concept de totalitarisme en France. Le poids politique et intellectuel du Parti communiste français (PCF) ainsi que sa relation maintenue avec l’URSS ont configuré le débat antitotalitaire dans des formes spécifiques, ceci d’autant plus que la montée en puissance de la gauche, tout au long des années 1970, et son alliance avec le PCF, suscitent des craintes et des réprobations à droite et au sein de la gauche anticommuniste.

2Le premier chapitre de l’ouvrage dresse un panorama contrasté du « projet révolutionnaire » pendant la période 1947-1974. L’aura du PCF est immense au sortir de la guerre, mais son durcissement progressif interdit un ralliement massif des intellectuels. Les événements de Hongrie et la guerre d’Algérie accroissent plus encore la distance entre les clercs et le parti. Les positions électorales du PCF sont moins stables dès la fin des années 1950. Parallèlement, les forces intellectuelles se recomposent autour des questions politiques. Des intellectuels non communistes entreprennent d’interroger les notions de liberté et de démocratie ; ils revisitent les fondements du projet révolutionnaire et font émerger les valeurs de l’autogestion. Quelques structures éditoriales organisent, encore confusément, cette réflexion réformiste et anticommuniste : Esprit, les Annales, L’Express. L’apathie politique gagne la gauche intellectuelle avant mai 68. Le mois de révolte fait émerger un ensemble de questions inchoatives : l’autonomie, la démocratie directe, l’avant-garde constituent autant de pratiques politiques qui innervent les comités de lutte. Certains intellectuels non communistes (comme Gorz, Morin, Lefort ou Castoriadis) imputent au PCF l’échec de mai 68. Un double mouvement se dessine donc à l’aube des années 1970 : d’une part, un reflux des structures communistes et de leur influence dans le champ intellectuel et, d’autre part, l’émergence, via les mouvements gauchistes d’un réservoir de concepts politiques encore peu usités (autogestion, démocratie directe). La Gauche Prolétarienne joue un rôle crucial dans l’ouverture de ce nouvel espace politique et intellectuel. Le courant maoïste capte une partie des clercs qui s’étaient éloignés ou avaient rompu avec le PCF (Sartre et Foucault notamment).

3Dans le second chapitre de son livre, Michael-Scott Christofferson décrit minutieusement la réception française de l’ouvrage d’Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag. Il saisit le texte du dissident soviétique comme un prisme révélateur des enjeux politiques et intellectuels français. Le prétendu « effet goulag », sorte de révélation transcendante sur la réalité des crimes commis en URSS, permet surtout à des intellectuels anticommunistes comme Lefort et Glucksmann d’imposer la thèse de « l’aveuglement de la gauche » et de pointer une improbable « tentation totalitaire » si jamais la gauche arrivait au pouvoir. Christofferson souligne que la réception de L’Archipel du Goulag est très contrastée en Angleterre et aux États-Unis où ses positions réactionnaires choquent la gauche. Le PCF tente de mener une campagne contre Soljenitsyne ; elle échoue et marginalise encore un peu plus le parti. Les réactions à l’endroit du livre de Soljenitsyne sont relativement modérées : plusieurs critiques notent que l’ouvrage n’apporte rien de nouveau (les intellectuels français étaient au courant de la réalité des camps soviétiques) et ses positions rétrogrades sont soulignées. Glucksmann et Lefort font tout pour « acclimater » Soljenitsyne à la situation française : ils créent de toute pièce le mythe de l’aveuglement français sur le goulag et engagent une politique éditoriale de propagation. Leurs ouvrages (respectivement, La cuisinière et le mangeur d’hommes paru en 1975 et L’homme en trop, édité l’année suivante) font « entrer de force » Soljenitsyne dans le paysage français et obligent à une reconfiguration de la gauche. En instaurant (à tort) L’Archipel du Goulag en évènement princeps d’une conscience antitotalitaire, Glucksmann et Lefort stérilisent les horizons politiques et tentent de se débarrasser à bon compte d’un marxisme encore puissant.

4Le troisième chapitre décrit la « naissance de l’antitotalitarisme » en tant que tel. L’Union de la Gauche, qui scelle l’alliance politique entre le Parti socialiste (PS) et le PCF, est vertement critiquée par les instigateurs de « l’effet goulag ». C’est à ce point précis de son livre que Christofferson déploie, avec une grande précision, l’essentiel de sa thèse : l’antitotalitarisme français répond à des considérations de stricte politique intérieure (i.e. la crainte de voir le PCF accéder au pouvoir avec le PS). Mitterrand essaie, depuis 1972, de maintenir un équilibre entre le PCF et les tentatives de recentrement du mouvement socialiste. Parallèlement, le champ intellectuel a dû faire face à la quasi-disparition du gauchisme au début des années 1970. Le courant antitotalitaire (au sein duquel la revue Esprit et le Nouvel Observateur jouent un rôle moteur) critique l’Union de la Gauche et tentent de faire avancer les idées réchappées du naufrage gauchiste (autogestion et démocratie directe principalement). Globalement, l’antitotalitarisme s’impose en antienne destinée à cadrer la gauche et à surveiller (sinon à détruire) l’alliance entre communistes et socialistes. Le livre de Jean-François Revel, La tentation totalitaire, paru en 1976, constitue le modèle caricatural de cette stratégie : souhaitant voir triompher la social-démocratie, il invalide toutes les autres solutions politiques. Le stalinisme serait, selon lui, déjà présent dans l’argumentaire politique du PS en raison de sa subordination au PCF.

5Christofferson ne se contente pas de cerner la matrice politico-intellectuelle de l’antitotalitarisme, il met également en exergue, dans le quatrième chapitre, ses linéaments plus ou moins directs. L’avènement de la figure du dissident, comme élément de théorie politique, participe ainsi du remuement général de l’espace intellectuel des années 1970. Si la défense des dissidents et des exilés politiques a toujours constitué une pierre d’angle dans les mobilisations des clercs, l’après-68 est marqué par l’émergence de la thématique des droits de l’homme, comme axe transversal des comités de soutien.

6Le cinquième chapitre de l’ouvrage de Michael-Scott Christofferson envisage le « triomphe de l’antitotalitarisme » à travers la constitution médiatique des « nouveaux philosophes ». Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann sont les deux principaux meneurs de ce courant, dont on a peine à le qualifier d’intellectuel et plus encore de philosophique (sauf à faire de la philosophie un produit médiatique de faible surface réflexive). Ils usent des médias en stratèges politiques et visent ainsi à transformer le champ intellectuel en le ralliant à leur cause antitotalitaire. Glucksmann défend une position anti-intellectualiste et Bernard-Henri Lévy défend l’idée d’un positionnement moral plutôt que politique. Leurs attaques se concentrent, assez grossièrement, sur le progressisme de gauche et l’idée révolutionnaire. La « campagne promotionnelle » dont ils font l’objet se déploie sur le front de l’édition (Lévy y occupe une position influente) et des revues comme Tel Quel. Leurs critiques (notamment Claude Mauriac et Jean Elleinstein), pourtant fort solides, sont isolés. Les clercs antitotalitaires sont partagés et, s’ils saisissent bien la superficialité intellectuelle du mouvement, hésitent à disqualifier a priori de potentiels alliés.

7L’ultime chapitre du livre restitue la trajectoire politique et intellectuelle de François Furet. L’historien s’est efforcé de toujours interpréter son engagement au sein du PCF dans les années 1950 comme un « vaccin » contre les illusions communistes. La réécriture qu’il opère de sa propre biographie et le lien grossier qu’il tente de conceptualiser entre la politique révolutionnaire et le totalitarisme témoignent assez de l’importance du contexte antitotalitaire des années 1970. Matrice des positions les plus réactionnaires, fondé sur un anticommunisme viscéral et porté par un puissant vecteur médiatique, l’antitotalitarisme s’est dissipé à l’aube des années 1980. Le livre de Christofferson, dont il faut souligner ici la profonde originalité, ouvre des perspectives historiographiques passionnantes. Sa thèse d’une genèse de l’antitotalitarisme français guidée par des considérations de politiques intérieures convainc et pose la question de l’intrication des champs politique et intellectuel. Le vaste mouvement à droite qui a emporté la gauche intellectuelle des années 1970 n’est pas achevé. La tectonique mise au jour par Christofferson est encore active et appelle des travaux historiques aussi stimulants que le sien sur la période récente.

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Pour citer cet article

Référence électronique
Jérôme Lamy, « Michael-Scott Christofferson, Les intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 115 | 2011, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 16 mai 2017. URL : http://chrhc.revues.org/2328
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Auteur

Jérôme Lamy

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4 Commentaires

Publié par le mai 16, 2017 dans Uncategorized

 

4 réponses à “Michael-Scott Christofferson, Les intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) par Jérome Lamy

  1. etoile rouge

    mai 17, 2017 at 9:40

    Le salopard Soljenitsyne a bien été condamné à la prison pour son antisémitisme et son soutien au tsarisme ( constitutionnellement lui- même antisémite). Et il s’en sort bien car sous STALINE l’antisémitisme peut conduire à la peine de mort alors qu’en FRANCE il porte au pouvoir les capitalistes antinationaux et pro nazi, pro allemand.
    Aussi, oui les intellectuels ont soutenu un réactionnaire parmi les plus retors et dangereux et les canaux américains ont claironné à l’attentat aux libertés intellectuelles en URSS. Le droit de calomnier les juifs avant de pouvoir les assassiner dans un pays ayant vaincu le nazisme réellement voilà ce qu’ une bonne part de l’intelligentsia en FRANCE a réalisé.
    Et il reçut le NOBEL. Bien entendu.

     

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