RSS

Mémoires d’un marxiste « erratique » par Michaël Roberts

07 Mai

Le 4 mai 2017, par Michaël Roberts

La Grèce est encore le maillon faible du capitalisme européen. A l’heure où le débat français s’enlise dans des considérations politiciennes, Michaël Roberts profite de la sortie des mémoires de Yannis Varoufakis, l’éphémère et iconoclaste ministre des finances du premier gouvernement Syriza, celui qui n’avait pas encore capitulé face au chantage de l’Eurogroupe, pour nous rappeler l’incapacité du capitalisme à dépasser ses propres faillites au-delà d’un certain point. Avec beaucoup d’a-propos, il souligne la différence majeure entre les politiques de la gauche keynesienne, ici également en échec et la perspective nécessaire d’une transformation socialiste de l’économie. (note et traduction de Franck MARSAL)

Yanis Varoufakis s’est lui-même décrit une fois comme un ‘marciste erratique’. Cet économiste hétérodoxe devint ministre des finances dans le gouvernement grec dirigé par Syriza durant la période la plus intense de la crise de la dette grecque, alors que les grecs tentaient d’éviter les sévères mesures alors imposées en 2015 par la Troika formée de l’Eurogroupe, du FMI et de la Banque Centrale Européenne et de rester dans la zone Euro.

Varoufakis fut limogé par le premier ministre Tsipras lorsque Tsipras décidé de capituler aux demandes de la Troika, en dépit du vote du peuple grec s’opposant à l’austérité lors d’un référendum sans précédent, sollicité par Tsipras lui-même. Depuis, le gouvernement Syriza a accepté une série de mesures supplémentaires d’austérité, incluant des coupes dans les salaires et les emplois du secteur public, des baisses de pensions de retraites et des privatisations en contrepartie de subventions de l’UE, sous forme de prêts destinés à rembourser des dettes précédentes – en un cercle sans fin.

Maintenant, Varoufakis a publié ses mémoires de son époque de ministre des finances et de ce qui advint dans les discussions et négociations avec les dirigeants de l’UE et autres sur la gestion de la dette publique grecque. Selon une note de lecture critique de Paul Mason, « Varoufakis a écrit un des plus grand ouvrage de mémoires politiques de tous les temps. Bien, pour moi, cela sonne comme une hyperbole, en comparaison de « Ma vie », de Trotsky ou des mémoires politiques de Chruchill. Mais, aucun doute, le livre est intéressant, comme, selon les mots de Mason, « la petite histoire de la grande politique, racontée par un outsider ». Selon Mason, Varoufakis montre en dessins que « les politiciens élus ont peu de pouvoir ; Wall Street et un réseau de fonds d’investissements, de milliardaires et de propriétaires de médias ont le véritable pouvoir, et que l’état de l’art en politique consiste à reconnaître ceci comme un fait de la vie et de réaliser ce que vous pouvez sans perturber le système ».
Varoufakis établit « non seulement que la Grèce était en banqueroute en 2010, lorsque l’UE la renfloua et que le renflouement était destiné à sauver les banques françaises et allemandes, mais qu’Angela Merckel et Nicolas Sarkozy le savaient et qu’ils savaient que ce serait un désastre ». Le but des dirigeants de l’Euro, en 2010, alors que la crise grecque explosait dans la foulée de la Grande Récession et de la crise financière mondiale était de s’assurer que les banques françaises et allemandes ne subiraient pas de pertes importantes dans le cas d’un défaut de l’État Grec. Ces banques avaient acheté des volumes importants de dette grecque, pour faire des profits et, au moment de la crise, cette dette grecque ne valait plus rien. Les dirigeants de l’UE arrivèrent avec une solution : ces banques subiraient un « rafraichissement » (pas plus de 10 % de leurs investissements dans la dette) et le reste de la dette serait transféré dans les livres de comptes de l’UE, de la BCE et du FMI pour être remboursés sur la prochaine décennie ou plus tard. La Troïka, aurait alors à presser et saigner le peuple grec pour obtenir le remboursement des fonds prétés aux banques.

A ce moment, la coalition de gauche « Syriza » gagna une victoire fameuse dans les élections grecques, sur un programme rejetant le fardeau de la dette et refusant les mesures d’austérité. Voici ce que j’écrivis à ce moment : “L’alternative « prendre le taureau par les cornes » : demander l’annulation de la dette auprès de la BCE et du FMI (demande originale de Syriza) ou faire défaut ; imposer un contrôle des capitaux ; prendre le contrôle des banques grecques et appeler au soutien du peuple grec et du mouvement ouvrier européen ; laisser les dirigeants européens, plutôt que Syriza, prendre l’initiative sur l’appartenance de la Grèce à la zone Euro. Le problème est dès lors que le peuple grec a été conduit à croire qu’il n’y a qu’une voie de sortie : un accord avec l’Eurogroupe avec des conditions empirées. L’alternative d’un plan d’investissement socialiste et d’un appel large à l’Europe ne leur est pas présenté. »

Après des mois de négociations avec les dirigeants européens, Tsipras sollicita un référendum, s’attendant à le perdre (comme Varoufakis apparemment). Perdre le référendum aurait sorti Tsipras de l’étau car il aurait pu accepter les mesures de la Troïka puisque les Grecs l’aurait validé. Mais lui et Varoufakis eurent un choc. En dépit d’une massive campagne médiatique par les dirigeants européens et les conservateurs grecs ; en dépit d’un blocage du crédit organisé par l’Allemagne et la BCE et d’une ruée suivie d’une fermeture des banques grecques pendant plusieurs semaines, le peuple grec refusa.

Néanmoins, Tsipras décida d’ignorer ce vote et choisît de capituler. Mason dit que c’était le bon choix. “Je continue à croire que Tsipras eut raison de plier face à l’ultimatum de l’UE… Pour Tsipras – et pour la génération plus âgée des anciens détenus et victimes de la torture qui rebâtirent la gauche grecque après 74 – rester au pouvoir comme un bouclier diminué contre l’austérité était préférable à rendre le pouvoir à un cartel de politiciens mafieux soutenus par une foule de gosses de riches avides et de fashionistas.”  Mason est-il sérieux ? Les mafiosis de droite étaient-ils la seule solution ? Au lieu de construire un mouvement de soutien pour le gouvernement et de proposer un plan d’urgence pour le peuple grec et son économie, la seule solution était-elle d’abandonner ?

En juillet 2015, j’avais considérée les options pour Syriza. Il y avait la solution néo-libérale, demandée par la Troïka. Cela consistait à poursuivre les coupes dans le secteur public et ses coûts, de garder les revenus de travail bas et de faire payer les retraités et les autres payer davantage. Cela avait pour but d’améliorer la profitabilité du capital grec et, sans investissement étranger supplémentaire, de rétablir l’économie. Alors, peut-être l’économie de l’Eurozone recommencerait à croitre fortement et ainsi aiderait la Grèce, comme la marée montante soulève tous les bateaux.

La solution suivante était la solution keynesienne, soutenue par l’aile gauche de Syriza (mais pas par Varoufakis, qui demeura silencieux et partit pour l’Amérique – apparemment à cause de menaces de mort contre sa famille, selon ses mémoires). Elle consistait à augmenter la dépense publique, pour soutenir la demande, d’annuler une partie de la dette gouvernementale, pour la Grèce de quitter la zone Euro et d’introduire une nouvelle monnaie (la Drachme) qui serait dévaluée autant que nécessaire pour rendre l’industrie grecque compétitive sur le marché mondial.

Le problème avec cette solution était qu’elle supposait que le capitalisme grec pourrait revivre avec un taux de change plus bas, et qu’une dépense publique plus forte pourrait augmenter la demande sans à nouveau diminuer la profitabilité. Mais, la profitabilité est décisive pour la reprise d’une économie capitaliste. Les exportateurs grecs auraient bénéficié d’une dévaluation, mais les compagnies grecques qui font leur chiffre d’affaire à l’intérieur en Drachmes auraient été décimées. Et l’inflation augmentant rapidement qui aurait suivi la dévaluation aurait seulement amélioré la profitabilité seulement dans la mesure où, précisément, elle mordrait dans le revenu réel de la majorité si les salaires réels ne suivait pas l’inflation. En réalité, c’est précisément ce qui arrive au Royaume Uni depuis le vote sur le Brexit.

La troisième option était la voie socialiste – quelque chose qui n’était adopté alors ni par Tsipras, ni par Varoufakis, ni par la gauche de Syriza (ou sembla-t-il, sans être pour autant viable, selon Mason). Elle reconnaissait que le capitalisme grec ne pourrait se rétablir et restaurer le niveau de vie de la majorité, que ce soit à l’intérieur de la zone Euro dans le cadre d’un programme de la Troika ou à l’extérieur, avec sa propre monnaie et sans soutien de l’Eurozone. La solution socialiste consistait à remplacer le capitalisme grec par une économie planifiée, dans laquelle les banques grecques et les principales compagnies sont sous propriété et contrôle public et où la contrainte du profit est remplacée par la recherche de l’efficience, de l’investissement et de la croissance. L’économie grecque est petite, mais elle n’est pas sans avoir un peuple éduqué, de nombreuses capacités et des ressources au-delà du tourisme. En utilisant son capital humain dans un sens innovant et planifié, elle peut croître. Mais étant petite, elle aurait besoin, comme toute petite économie, de l’aide et de la coopération du reste de l’Europe.

Cette solution nécessitait que Syriza mobilise le support latent du peuple, à travers des comités d’usines et d’entreprises pour discuter d’un plan d’urgence pour le changement. Elle aurait entraîné une nationalisation immédiate des banques principales pour assurer le paiement des dépots populaires (en dépit de la BCE) et la prise de contrôle des principales compagnies (inversant les privatisations) dans le but d’instituer un plan pour la production et l’investissement. Cela aurait signifié de contacter le mouvement ouvrier et les forces progressistes dans les principaux pays européens pour obliger les gouvernements à arrêter l’austérité imposée à la Grèce ou les tentatives de la faire quitter la zone euro et, plutôt, la soulager de la ‘dette odieuse’ tout comme les allemands furent soulagés dans les années 50 de leur réparations de guerre (encore impayée à la Grèce pour les morts et destructions causées par les Nazis).

Cette option socialiste était la seule qui pouvait sortir la Grèce de cet enfer. Mais, bien sûr, elle aurait été fort difficile à mettre en place. Oui, les forces conservatrices à l’intérieur de la Grèce se seraient mobilisées ; oui, les militaires grecs auraient pu relever la tête ; et oui, les dirigeants de l’Euro auraient tenté d’étrangler la petite Grèce socialiste et de l’expulser de l’Euro et de l’UE. Mais, la bataille pour une transformation socialiste pose toujours ce genre d’obstacles ; et seule l’unité de la classe ouvrière dans toute l’Europe, et des dirigeants grecs déterminés pouvaient les surmonter. Mais, les dirigeants de Syriza, y compris Varoufakis (le marxiste erratique) n’ont jamais considéré cette option comme viable, et le marxiste Paul Mason est d’accord avec eux. Pour eux, il n’y avait pas d’alternative sinon d’accepter les diktats de la Troïka – qui se poursuivent encore jusqu’à ce jour. Et Mason admet que « Le gouvernement Tsipras a été un bouclier bien peu efficace pour la classe ouvrière grecque » même si (comme il le revendique) il fut « une protection efficace pour le plus d’un million de migrants syriens qui ont débarqués sur les rivages grecs dans les semaines qui ont suivi la capitulation économique. »

Mason estime que le succès de Tsipras dans la construction de Syriza et son accès au gouvernement est plus important que le franc-tireur « marxiste » Varoufakis qui est resté « immaculé » de la capitulation de juillet 2015. Mais, apparemment, si la « gauche globale » doit revenir elle « a besoin de dirigeants comme Tsipras, de trouver des penseurs comme Varoufakis et de les encourager ». Bon, les mémoires de Varoufakis et l’action de Tsipras semblent tout juste justifier l’admiration de Mason. Encore cette semaine, le gouvernement grec dirigé par Syriza a signé un nouveau round de sévères mesures d’austérité afin d’obtenir la nouvelle tranche des prétendus fonds de sauvetage de l’UE. Le gouvernement a accepté d’adopter 3,6 milliards de coupes budgétaires supplémentaires, des baisses de taxes pour les entreprises en contrepartie de la permission de dépenser une somme équivalente pour des mesures soulageant la pauvreté.

Le gouvernement Syriza a fait tout ce que a été demandé par la Troïka pour faire payer au peuple grec l’échec du capitalisme grec. Et, cependant, les dirigeants de l’UE n’ont encore pas accepté « d’allègement de la dette ». En fait, ils parlent seulement de l’envisager lorsque les mesures d’austérité du dernier paquet auront été implémentées totalement et que le programme arrivera à son terme en 2018. En attendant, le gouvernement grec est supposé obtenir un surplus budgétaire de 3,5 % du PIB annuel sur le futur prévisible. C’est un niveau plus élevé que nimporte quel pays de l’UE et loin au dessus de ce qu’aucun gouvernement a réussi jusqu’ici.

Pas de doute que le FMI considère que cette approche est insoutenable. « Même si la Grèce, grâce à un effort héroïque, pouvait attendre temporairement un surplus proche de 3,5 % du PIB, que peu de pays ont réussi à atteindre et à soutenir depuis une décennie ou davantage, il est hautement improbable que la Grèce puisse le soutenir considérant la faiblesse de ses institutions politiques et les projections qui suggèrent que le chômage demeurera à deux chiffres durant plusieurs décennies. » FMI
Pour la Grèce, il n’y a pas d’échappatoire à la misère de la dette publique due au FMI et à l’Eurogroupe. Il y a une nouvelle étude détaillée des plans de la Troika (UE, FMI et BCE) pour forcer le gouvernement grec à conduire un excédent budgétaire primaire (hors paiement des intérêts de la dette) de 3,5 % du PIB à partir de 2018. Elle montre qu’il sera impossible pour la Grèce de tenir ce niveau d’austérité et, même si elle y parvient, cela n’empêchera pas la dette de croître encore davantage. « L’expérience passée suggère que la politique fiscale attendue – un surplus budgétaire avant paiement des intérêts de 3,5 % du PIB, reconduit pendant 15 ans – n’a litteralement aucune chance d’aboutir, même si la Grèce était capable de commencer à générer un surplus budgétaire de 3,5 % en 2018, comme selon la trajectoire ». L’étude poursuit : « La dette de la Grèce à l’égard du Fond Européen de Stabilisation Financière ferait plus que doubler à environ 278 milliards d’Euros en 2050, lorsque le report des intérets prendrait fin, et commencerait un lent reflux, mais le montant en suspens en 2080 serait encore supérieur à ce qu’il est aujourd’hui. ». Ce sera 70 ans après le début de la crise ! L’étude conclut que l’EU doit offrir davantage d’argent pour le sauvetage dès l’année prochaine pour « dépanner la Grèce ». Mais, la dette demeurera et continuera à augmenter, même si de nouvelles mesures d’austérité (déjà sans précédent dans l’histoire) étaient appliquées. La seule solution est d’effacer la dette. Donc, alors que Varoufakis publie les mémoires de son passage comme ministre des finances durant la crise de la dette, expose la politique pourrie et cruelle de la Troïka, et parcours l’Europe en séminaires pour réclamer une meilleure Europe, le gouvernement Syriza dirigé par Tsipras continue d’essayer de répondre aux demandes et aux objectifs de la Troïka, dans l’espoir illusoire que le capitalisme européen récupèrera et croitra, permettant ainsi aux grecs d’obtenir quelques miettes. Il pourra y avoir éventuellement un deal sur « l’allègement de la dette ». Mais cela signifie néanmoins que la Grèce aura un fardeau insoutenable de dette dans ses livres pour les générations futures, alors que le niveau de vie du foyer grec moyen sera tombé en dessous de ce qu’il était lorsque la Grèce a rejoint la zone euro. Une génération entière de grecs se portera plus mal que la précédente alors qu’une récession mondiale est encore à prévoir.

Publicités
 
1 commentaire

Publié par le mai 7, 2017 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Mémoires d’un marxiste « erratique » par Michaël Roberts

  1. Krystyna Hawrot

    mai 7, 2017 at 9:26

    Nous vivons vraiment dans un monde d’Orwell – ou des penseurs patentés nous expliquent dans des livres que la couardise c’est le courage et que la trahison – il n’y a pas d’alternative et c’est courageux et intelligent de trahir! A ce rythme là on se demande comment les Polonais de 1939 n’ont pas eux même ouvert aux nazis des portes des camps de concentration (et Dieu sait si les colonels polonais n’étaient pas des saints…) et que Staline aurait du livrer le peuple soviétique aux mêmes nazis en leur disant « prenez et servez vous »; Staline n’était pas un saint, et pourtant, il a résisté. C’est quand même fou que 75 ans après on nous chante la capitulation comme la seule option possible…

     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :