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Pourquoi le nazisme ? Remarques contemporaines sur la face non idéologique du fascisme par Annie Lacroix Riz

30 Avr

Cet article est paru dans la presse nouvelle. Il montre le rôle joué par une social démocratie inféodée au patronat dans l’arrivée au pouvoir du nazisme. Pour mon travail sur Brecht et Lang, j’ai été conduite à consulter de nombreux ouvrages sur cette période en particulier l’excellent livre de Badia sur l’Histoire de l’Allemagne, mais aussi bien des textes littéraires, en particulier les livres que Doblin consacre à Rosa et à karl, au spartakistes et à leur assassinat. La manière dont cette histoire de la tragédie allemande a été systématiquement tronquée et l’est encore aujourd’hui, sans doute parce qu’elle est riche d’enseignement sur les trahisqons actuelles, celle de hier d’aujourd’hui et de demain (note de danielle Bleitrach)
Crise, dette, casse des salaires et « politique du moindre mal » en Allemagne, 1918-1933
par Annie Lacroix-Riz*

Le fascisme est souvent présenté comme une « contre-révolution préventive » des classes dirigeantes en vue d’interdire le renouvellement de l’agitation sociale et
politique qui avait suivi la Première Guerre mondiale (cas allemand, novembre 1918-janvier 1919, et italien, 1919-1920)1
. Il fut surtout une réplique féroce à la crise
de surproduction menaçant d’effondrement les profits. Je me bornerai ici à l’exemple du fascisme allemand, au succès plus tardif qu’en Italie (octobre 1922), mais
jugé plus « parfait » : l’alignement des classes dirigeantes d’Europe continentale sur ce modèle et l’attirance considérable qu’il exerça sur celles des États-Unis et
du Royaume-Uni eurent les mêmes motivations socio-économiques

LA FALLACIEUSE ENTENTE
CAPITAL-TRAVAIL DE NOVEMBRE 1918
Le grand patronat allemand avait mal digéré les concessions publiques qu’il avait dû consentir le 15 novembre 1918 pour étouffer dans l’œuf la « révolution » qui menaçait de succéder à la capitulation, le 9, du Kaiser Guillaume II. Ce fondement du « contrat social » de la République de Weimar reposait pourtant sur une capitulation fallacieuse. L’ADGB (Confé- dération générale syndicale allemande), majoritaire, organiquement liée au SPD et autant arc-boutée que lui contre la révolution sociale, avait en même temps signé avec les délégués patronaux un protocole secret les libérant de
leurs engagements : les conventions collectives sur les salaires et les conditions de travail ne s’appliqueraient
qu’« en accord avec les conditions de l’industrie concernée »; « la journée de 8 heures dans toutes les industries » que si « les principales nations industrielles» s’y ralliaient. Cet accord clandestin entre Travail et Capital fut l’équivalent social de l’alliance politique secrète « avec les forces de l’ancien régime » conclue dès octobre-novembre
par le SPD avec l’état-major de la Reichswehr, porte-parole en 1918 des classes dominantes. Complété par une impitoyable chasse aux rouges, dans laquelle s’illustrèrent les futures éminences nazies, ce pacte « contre-nature» laissait peu de chances de survie à la « République de Weimar »2
.
CRÉANCE INTERNATIONALE, DETTE PRIVÉE ET FAILLITE ALLEMANDES

Haineuses envers ladite République (pourtant si bonne fille) née de leur défaite publique, aristocratie et grande
bourgeoisie la vidèrent tôt de son trompeur vernis de « gauche » initial. La base sociale de « Weimar » leur
résista mieux, jusqu’à l’ouragan des années 1930 qui ravagea l’Allemagne.
Entreprises, communes, État s’y étaient massivement endettés auprès des grandes banques internationales, depuis la stabilisation du mark de 1923-1924 opérée sous tutelle américaine, afin de développer les capacités
productives, notamment au service de la revanche militaire.
Ainsi le Reich devint-il le plus gros débiteur international, envers les ÉtatsUnis et tous les pays du « centre »
impérialiste. Le capital financier étranger fut donc un acteur majeur, comme dans les années 1920 pour l’énorme
débiteur italien, des mesures drastiques prises par la Banque des règlements internationaux pendant la tourmente de
l’été 1931 pour proroger la dette allemande.
Les diktats de ce club privé des banques centrales fondé par le Plan Young, ancêtre (toujours en vie) mal connu des institutions américaines de Bretton-Woods, préfigurent exactement celles qui ont été adoptées dans la dernière phase aiguë de l’actuelle crise systémique, sous la tutelle des grandes banques de chaque pays, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international.

GUERRE AUX SALAIRES ET POLITIQUE SPD DU “MOINDRE MAL”
L’effondrement des marchés et des profits, et l’impératif de régler « la dette internationale privée » exigeaient
de « casser », outre les salaires, tous les revenus non monopolistes : cet objectif mobilisa les classes dirigeantes et leurs créanciers américains, anglais, français, etc. Parmi les conditions mises en juillet 1931 au « sauvetage » du Reich, figurait l’intégration du NSDAP, vainqueur électoral de septembre 1930, grâce au soutien apporté de longue
date (surtout depuis 1923 et l’occupation de la Ruhr) par le patronat le plus concentré de l’industrie lourde, que
suivit le reste du patronat : cette formule de droite sans exclusive permettrait, avec ses méthodes de terreur (et de séduction), de casser les revenus des victimes sans crainte de réaction.
Avant que le NSDAP n’en prît, en février 1933, aux côtés de la droite « classique », la charge gouvernementale,
la mission avait été confiée aux organisations ouvrières « compréhensives ». Elles appelaient leurs adhérents à participer aux sacrifices présentés comme indispensables à l’intérêt national en réduisant leurs salaires : l’ultra-droitier chef (SPD) du syndicat du bois et l’un des chefs nationaux de l’ADGB, parlementaire SPD (1928),
Fritz Tarnow, prôna en 1931 « “un mariage de raison” avec les patrons » (« Ne devons-nous pas être le médecin
au chevet du capitalisme ? »). Le SPD soutint son chancelier Hermann Müller qui, investi après le succès électoral de
la gauche, gouverna avec la droite « classique » et tenta une première « réforme » (par baisse) des allocations
chômage (juin 1928-mars 1930).

Le SPD appuya aussi le successeur de Müller, Brüning (mai 1930 – mai 1932), ainsi que la réélection d’Hindenburg à
la Présidence du Reich (avril 1932), et resta l’arme au pied face au coup d’État de la droite alliée aux nazis
(Göring) en Prusse (juillet 1932) en disant compter sur les élections générales à venir (novembre 1932). Le tout au nom du « moindre mal » contre Hitler alors que la droite, Brüning et Hindenburg en tête, préparait ouvertement l’avènement du NSDAP. Les adeptes du « front républicain » du XXIe siècle devraient se pencher sur l’acquis politique des
années 1930.

GAUCHE ALLEMANDE ET NAZISME
Le bavardage sur la culpabilité du KPD « gauchiste » occulte les responsabilités écrasantes, perçues comme
telles dès 1933, des directions du SPD et de ses organisations, dont l’ADGB3
.
La passivité devant le patronat et sa solution nazie, poussée jusqu’aux offres de services, servirait de sésame
pour les carrières « occidentales » de l’après-guerre, comme celle de Tarnow : aplati en 1933, mais rejeté
par les hitlériens et contraint à l’exil, il revint de Suède en 1946 sollicité par les Américains qui l’avaient choisi
pour diriger, contre tout risque d’union avec les communistes, dans la Bizone en 1947, en Allemagne occidentale en
1949, la vieille centrale syndicale devenue DGB (Deutscher GewerkschaftsBund).

Ce n’est pas l’agitation sociale qui assura en 1933 l’avènement des hitlériens au pouvoir : c’est le refus majoritaire des classes lésées de repousser cet assaut contre leurs revenus, ou leur passivité face à cette « stratégie du choc »,
pour reprendre une expression ultérieure de Naomi Klein. Contre cette ligne, qu’avaient fixée les organisations,
majoritaires, de la « gauche de gouvernement », les combatifs isolés, essentiellement ouvriers, du KPD et de son
Organisation syndicale rouge (RGO), combattirent vaillamment, après comme avant février 1933, mais en vain.
Il est urgent d’y réfléchir dans la pré- sente crise systémique du capitalisme où les « médecin[s de “gauche” à la
Tarnow] au chevet du capitalisme » fontmine de croire à la magie des incantations« antifascistes »4
.  Janvie

* Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris 7 est l’auteur de plusieurs livres dont Le choix de la défaite / L’histoire contemporaine sous influence
/ De Munich à Vichy. L’assassinat de la
Troisième République, 1938-I940
1. Pierre Milza, Les fascismes, Paris, Points Seuil, 1991
2. Gerald Feldman, Army, Industry and Labour in Germany, 1914-1918, Princeton, 1966, chefd’œuvre
non traduit en français ; Gilbert Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine 1933- 1962, Paris, Éd. sociales, 1962, et Les spartakistes, 1918: l’Allemagne en révolution, Paris,
Julliard, 1966.
3. RG Préfecture de police, sur « Les événements d’Allemagne » 8 mai, et RG Sûreté nationale SN JC5. A. 4509, Paris, 18 mai 1933, F7 (police générale), vol. 13430, Allemagne, janvier-juin 1933, Archives nationales, second
document publié dans la PNM de mars et Derbent, La résistance communiste allemande, Bruxelles, Aden, 2008 (et transcription en ligne).

4. Badia, Histoire de l’Allemagne ; Lacroix-Riz, Industrialisation et sociétés (1880-1970). L’Allemagne, Paris, Ellipses, 1997; comparaison fascisme français et allemand, Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2010, et De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République, 1938-
1940, Paris, Armand Colin, 2008; sur Tarnow, Scissions syndicales, réformisme et impérialismes
dominants, Montreuil, Le Temps des cerises, 2015, p. 172, 207-209 et 232.
NDLR La PNM de mars publiera un documente 1939 montrant l’effet ravageur du triomphe
patronal de 1933 sur les salaires et conditions de vie populaires.

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1 commentaire

Publié par le avril 30, 2017 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Pourquoi le nazisme ? Remarques contemporaines sur la face non idéologique du fascisme par Annie Lacroix Riz

  1. M.L.

    avril 30, 2017 at 7:01

    A reblogué ceci sur Reconstruction communiste Québecet a ajouté:
    Le fascisme est souvent présenté comme une « contre-révolution préventive » des classes dirigeantes en vue d’interdire le renouvellement de l’agitation sociale et
    politique qui avait suivi la Première Guerre mondiale (cas allemand, novembre 1918-janvier 1919, et italien, 1919-1920)1
    . Il fut surtout une réplique féroce à la crise
    de surproduction menaçant d’effondrement les profits. Je me bornerai ici à l’exemple du fascisme allemand, au succès plus tardif qu’en Italie (octobre 1922), mais
    jugé plus « parfait » : l’alignement des classes dirigeantes d’Europe continentale sur ce modèle et l’attirance considérable qu’il exerça sur celles des États-Unis et
    du Royaume-Uni eurent les mêmes motivations socio-économiques

     

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