Début d’une étude sur Bellingcat, « l’avenir du journalisme », réalisé pour ce blog par Édouard Vuiart – un petit jeune plein d’avenir. 🙂

Je la ressors, celle ci ayant été interrompue pour cause d’attaques par les Décodeurs…

Dossier Bellingcat

  1. Chomsky : « Si vous courez après le pouvoir et les privilèges, ce sera toujours au détriment de la vérité et de la justice. »

Le principe de l’enquête participative en ligne a-t-il signé l’arrêt de mort du journalisme traditionnel ? « Confier l’investigation à des internautes amateurs » : est-ce là LA solution pour contourner les différents filtres du système médiatique et ainsi produire une information et une analyse plus équilibrées ? Les médias traditionnels se voient placés devant un dilemme : ou bien se déclarer incompétents pour cette activité parallèle, ou bien donner la parole à des représentants de ce « journalisme citoyen ». Et qui de mieux qu’Eliot Higgins, (alias Brown Moses) – fondateur de la plateforme d’enquête participative Bellingcat (« Par et Pour les journalistes d’investigation citoyens ») et bloggeur engagé par exemple dans la dénonciation des mensonges du dossier syrien et du crash du MH17 en Ukraine – pour représenter ce nouvel avenir ? Le 18 novembre 2013, ce dernier déclarait d’ailleurs en 2013 au Huffington Post : « J’ai toujours été intéressé par cette sorte de contre-culture », citant Naomi Klein, Nick Davies et surtout Noam Chomsky (sic.) parmi ses auteurs favoris.

Avant de rentrer dans le détail, il semble important de répondre à une question essentielle : qu’est censé signifier « se revendiquer de la pensée de Noam Chomsky » ?

Que nous dit Chomsky ?

« L’endoctrinement n’est nullement incompatible avec la démocratie. Il est plutôt, comme certains l’ont remarqué, son essence même. C’est que, dans un État militaire, ce que les gens pensent importe peu. Une matraque est là pour les contrôler. Si l’État perd son bâton et si la force n’opère plus et si le peuple lève la voix, alors apparaît ce problème. Les gens deviennent si arrogants qu’ils refusent l’autorité civile. Il faut alors contrôler leurs pensées. Pour se faire, on a recours à la propagande, à la fabrication du consensus d’illusions nécessaires. » [Noam Chomsky, Interview à la radio étudiante American Focus]

Qu’il résume brillamment en :

« La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures. »[Noam Chomsky, Noam Chomsky éd. Seven Stories Press, 2002]

Bref, dans sa vision, tout gouvernement, non démocratique comme – surtout – démocratique, doit s’assurer le soutien de la population par de la propagande la convainquant d’adhérer à sa vision (au lieu évidemment du contraire). C’est particulièrement le cas pour les sujets de politique étrangère, surtout quand la guerre rode.

« Les termes du discours politique sont conçus de manière à empêcher de penser. L’un des principaux est cette notion de « défense ». Examinez les archives diplomatiques de n’importe quel pays et vous y trouverez que tout ce que ces pays ont jamais pu faire était « défensif ». » [Noam Chomsky, Comprendre le pouvoir, premier mouvement, 1993]

« J’essaie d’encourager les gens à penser de façon autonome, à remettre en question les idées communément admises. Ne prenez pas vos présomptions pour des faits acquis. Commencez par adopter une position critique envers tout idée « politiquement correcte ». Forcez-la à se justifier. La plupart du temps, elle n’y arrive pas. Soyez prêts à poser des questions sur tout ce qui est considéré comme un fait acquis. Essayez de penser par vous-même. Il y a beaucoup d’information en circulation. Vous devez apprendre à juger, à évaluer et à comparer les choses. Il vous faudra faire confiance à certaines choses, sinon vous ne pourriez pas survivre. Mais lorsqu’il s’agit de choses importantes, ne faites pas confiance. Dès que vous lisez quelque chose d’anonyme, il faut se méfier. Si vous lisez dans la presse que l’Iran défie la communauté internationale, demandez-vous qui est la communauté internationale ? L’Inde est opposée aux sanctions. Le Brésil est opposé aux sanctions. Le Mouvement des pays Non-Alignés est opposé aux sanctions et l’a toujours été depuis des années. Alors qui est la communauté internationale ? C’est Washington et tous ceux qui se trouvent être en accord avec lui. C’est le genre de choses que vous pouvez découvrir par vous-mêmes, mais pour ça il faut travailler. Et c’est pareil pour tous les sujets, les uns après les autres. » [Noam Chomsky, 2010]

Alors comment, selon Chomsky, le pouvoir s’y prend-il pour fabriquer le consentement ? Ce n’est absolument pas pour lui une forme de « complot », avec quelques personnes tirant les ficelles dans l’ombre. C’est bien plus subtil – nous reprenons ici Wikipédia :

« Les cinq déterminants du modèle de propagande

Le modèle de propagande proposé par Noam Chomsky et Edward Herman se décompose en cinq déterminants essentiels, qui filtrent l’information. Par ordre d’importance, ils sont :

  • la taille, l’actionnariat, la fortune du propriétaire et l’orientation lucrative des médias ;
  • le poids de la publicité ;
  • le poids des sources gouvernementales ou économiques et des « experts financés et adoubés » par ces sources primaires et agents de pouvoir ;
  • les moyens de contre-feux permettant de discipliner les médias ;
  • l’« anticommunisme » comme « religion nationale et mécanisme de contrôle ». Dans les éditions les plus récente, une note ajoute qu’il est « difficile de ne pas avoir remarqué que ce dernier filtre a évolué avec son temps : la lutte contre « l’Islam » et la « guerre contre le terrorisme » ayant remplacé le communisme ».

Structuration

Le modèle est présenté tout d’abord par ses structures, Chomsky montrant les liens entre l’industrie des médias et du divertissement et les grands groupes économiques et financiers du pays qui, par un effet de concentration capitalistique ont pris le contrôle de la majorité des organes de presse écrite et télévisée. L’ère des déclarations de principes — telle celle proclamée par le personnage Citizen Kane d’Orson Welles lors de la fondation de son journal proclamant l’indépendance des investigators — est bel et bien révolue compte tenu de ce poids réduisant à cinq acteurs, personnes morales correspondant aux oligopoles, ceux qui « font » les médias aux États-Unis d’Amérique : General Electric (propriétaire de NBC), le groupe Time Warner / AOL, Rupert Murdoch, propriétaire de Fox News, l’empire Turner à l’origine de la chaîne mondiale CNN d’informations en continu, et le conglomérat lié à Columbia Broadcasting System.

La collusion d’intérêts liés aux activités de l’industrie, de la publicité, et d’une manière générale de la rentabilité demandée aux entreprises vient se surajouter à la mission déontologique reconnue des journalistes : apporter l’information sans parti-pris ; la situation obtenue est troublante.

Sans tomber dans le travers d’une théorie du complot, la thèse de Chomsky développée dans le livre « La fabrication du consentement » est que le journaliste, évoluant dans une des entreprises contrôlée par ces groupes, peut passer l’ensemble de sa carrière dans l’illusion d’une liberté d’expression, alors que les sources d’information, les canaux de distribution, et les consignes amenées par les rédacteurs en chef au travers des politiques éditoriales construisent son environnement dans la perspective d’un consensus moral soucieux de ne pas égratigner la sphère politique, les lobbies, et l’« opinion publique » conçue de manière stéréotypée comme un électeur conservateur qu’il convient de conforter dans ses opinions. » (Source : Wikipédia)

Chomsky explique bien ceci :

« Si on analyse de près la presse occidentale, ou même la presse américaine, on constate que d’énormes entreprises y vendent leurs produits à un marché. Je parle ici des médias élitistes, ceux qui déterminent le message. Leur audience est constituée de gens éduqués, privilégiés, de leaders économiques, de docteurs, de décideurs politiques, de professeurs d’université. Ils représentent une petite partie de la population mais ils sont étroitement liés. Ces entreprises vendent une audience privilégiée éduquée à un marché qui regroupe d’autres entreprises importantes. À quoi pouvons-nous donc nous attendre en termes de contenu des médias ?

George Orwell explique très bien cela dans l’introduction de La Ferme des animaux, qui décrit un monstre totalitaire. Il se demande pourquoi en Angleterre libre, des idées impopulaires peuvent être éradiquées sans recours à la force. Selon lui, la première raison est que les médias appartiennent à des hommes riches qui ont toutes les raisons de ne pas vouloir que certaines opinions s’expriment. La deuxième raison est l’endoctrinement. Vous avez reçu une bonne éducation, vous venez d’Oxford ou de Cambridge, vous avez assimilé la croyance qu’il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas dire ni même penser. Par exemple, vous ne pouvez pas penser que les États-Unis et l’Angleterre sont responsables d’une quelconque agression. Cette hypothèse est inconcevable. Vous la formulez néanmoins quand cela vient de la Russie ou de Saddam Hussein. Mais quand nous nous livrons à une agression, il ne peut s’agir que d’une libération et ceux qui résistent sont alors les agresseurs. En Irak, si vous lisez la presse, vous pouvez penser que « le Renégat » fait partie intégrante du nom de Moqtada al-Sadr. On fait constamment référence à lui en tant que « rebelle » ou « membre radical du clergé ». Alors qu’en fait, il résiste à l’agression américaine, à une agression extérieure. » [Noam Chomsky, Revue Médias, juin 2008]

« Nous avons un objectif : encourager les lecteurs à entreprendre une démarche qu’on pourrait qualifier « d’autodéfense intellectuelle », et suggérer des manières de procéder ; autrement dit, aider les gens à saper les efforts soutenus consacrés à « fabriquer le consentement » et à les transformer en objets passifs plutôt qu’en individus présidant à leur propre destinée. Notez bien que nous n’avons pas inventé les expressions « fabrication du consentement » et « ingénierie du consentement ». Nous les avons empruntées à des personnalités de premier plan issues de l’univers des médias, de l’industrie des relations publiques et de la recherche universitaire. Comme nous l’examinons dans ce livre et ailleurs, la reconnaissance de la « fabrication du consentement », dans toute sa dimension, est devenu un thème plus central que jamais dans les sociétés les plus libres.

La capacité de coercition diminuant, il est naturel de chercher à contrôler l’opinion pour asseoir autorité et domination – principe fondamental de gouvernance, comme l’avait déjà souligné David Hume. Notre préoccupation est d’aider les gens à contrer les efforts de ceux qui entendent « régenter chaque parcelle de l’esprit public comme une armée régente les corps de ses soldats« , cette manœuvre permettant aux auto-désignés « hommes responsables » de mener les affaires du monde, sans être gênés par le « troupeau désorienté » – le grand public – qui doit rester marginalisé et dispersé, orienté vers des problématiques d’ordre personnel, au sein d’une « démocratie » bien conduite. Une prémisse non formulée mais cruciale est que l' »homme responsable » acquiert ce statut en servant le véritable pouvoir, réalité qu’il découvrira bien vite si d’aventure il tente de suivre un chemin indépendant. » [Noam Chomsky, Public Anthropology, 2001]

« On avait parfaitement compris, longtemps avant Georges Orwell, qu’il fallait réprimer la mémoire. Et pas seulement la mémoire, mais aussi la conscience de ce qui se passe sous nos yeux, car, si la population comprend ce qu’on est en train de faire en son nom, il est probable qu’elle ne le permettra pas. » [Noam Chomsky, La doctrine des bonnes intentions]

« Il est bien plus ardu de détecter la présence d’un système ou d’un « modèle de propagande » dans le cas de médias privés, en l’absence de censure « officielle », et c’est encore plus vrai quand des médias, qui se font une active concurrence, attaquent ou dénoncent périodiquement les méfaits ou les abus du gouvernement et du monde du capital, en se positionnant agressivement comme défenseurs de la liberté d’expression ou en se faisant les porte-parole de l’intérêt général. Ce qui est loin d’être évident (et peu discuté dans les médias), c’est la nature « limitée » de telles critiques, autant que la criante inégalité qui régit l’accès aux ressources ; cela se répercute autant sur l’accès aux systèmes médiatiques privés que sur leurs comportements et leurs performances. » [Noam Chomsky, La fabrication du consentement]

« N’importe quel dictateur serait admiratif devant l’uniformité, la docilité et l’obéissance des médias [américains] » [Noam Chomsky, Turning the Tide, 1985]

Alors que doit faire un honnête homme pour lutter contre cette fabrication du consentement ? La vision de Chomsky est très intéressante et courageuse :

« Je suis citoyen des États-Unis et j’ai une part de responsabilité dans ce que fait mon pays. J’aimerais le voir agir selon des critères moraux respectables. Cela n’a pas grande valeur morale de critiquer les crimes de quelqu’un d’autre – même s’il est nécessaire de le faire, et de dire la vérité. Je n’ai aucune influence sur la politique du Soudan, mais j’en ai, jusqu’à un certain point, sur la politique des États-Unis. » [Noam Chomsky, The Guardian, 2001]

Sa vision est donc : le premier point est d’abord de lutter contre la propagande de son propre gouvernement, chez soi, avant de dénoncer la propagande des autres – sachant qu’il y a de la propagande gouvernementale dans tous les pays.

Mais il y aura des conséquences :

« Il existe deux ensembles de principes. Les principes de pouvoir et de privilège et les principes de vérité et de justice. Si vous courez après le pouvoir et les privilèges, ce sera toujours au détriment de la vérité et de la justice. » [Noam Chomsky]

« L' »homme responsable » acquiert ce statut en servant le véritable pouvoir, réalité qu’il découvrira bien vite si d’aventure il tente de suivre un chemin indépendant. » [Noam Chomsky]

« À maints égards, certes, la société américaine est ouverte et les valeurs libérales y sont honorées. Toutefois, comme les pauvres, les Noirs et les membres des autres minorités ethniques ne le savent que trop, le vernis libéral est très mince. Comme l’a écrit Mark Twain, « c’est par la bonté de Dieu que notre pays dispose de trois choses infiniment précieuses : la liberté de parole, la liberté de conscience et la prudence de ne pratiquer aucune des deux. » Ceux à qui cette prudence fait défaut pourraient bien en payer le prix. » [Noam Chomsky, Quel rôle pour l’État ?]

Donc si vous essayez de dénoncer la propagande du gouvernement et des médias mainstream, le système se tournera contre vous, vous perdrez vos privilèges, et on cherchera à vous discréditer – la moindre parole contredisant le credo officiel étant insupportable, a fortiori s’il n’émane pas de marginaux mais d’intellectuels sérieux argumentant sur des bases solides…

C’est exactement ce qui est arrivé à Chomsky qui, malgré le fait qu’il ait révolutionné la linguistique par ses travaux, a combattu toute sa vie la calomnie qui l’a accusé, lui, juif américain dénonçant les crimes des États-Unis et d’Israël, d’être un traitre voire un antisémite…

Ainsi, dans le modèle de Chomsky, un honnête homme luttant contre la propagande finira immanquablement par être discrédité et rejeté par le système et les médias quelle que soit la qualité de son travail.

Or, il s’avère que l’histoire du « journaliste citoyen » Eliot Higgins est assez différente… Ce que nous verrons dans la suite de notre étude.

Édouard VUIART