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« Laissez le monde en paix » : vie et mort de Vitali Tchourkine

22 Fév

Vitali Tchourkine, ambassadeur de Russie à l’ONU, est mort à New York d’une crise cardiaque, le 20 février, à son poste de travail, à la veille de son 65e anniversaire.


, publié le mardi 21 février 2017

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« Cessez de vous mêler des affaires des autres États souverains, renoncez donc à vos habitudes coloniales, laissez le monde en paix – et la situation s’assainira dans de très nombreuses régions de notre planète. » C’est ainsi que Vitali Tchourkine, ambassadeur de Russie à l’ONU, s’est adressé le 8 octobre dernier à son collègue britannique. Et c’est le message que le diplomate russe s’est efforcé de transmettre à ses homologues américains et européens dix ans durant, tout au long de son service aux Nations Unies. A-t-il été entendu ? Rien n’est moins sûr.

Vitali Tchourkine
L’ambassadeur de la Russie à l’ONU, Vitali Tchourkine, en 2015. Crédits : Xinhua/Niu Xiaolei/ZUMA Wire

Non, le monde n’est pas un mécanisme prévisible et facile à manier, martelait Tchourkine. Interférer dans ses processus est dangereux : guidés par la volonté d’en améliorer le fonctionnement, nous risquons, au lieu d’en réparer les éléments défaillants, de les briser définitivement, de semer des guerres et des catastrophes humanitaires. « Pourquoi pensez-vous qu’un coup d’État armé dans un pays entraîne nécessairement l’arrivée au pouvoir de forces démocratiques ?, demandait-il à ses collègues en avril 2014, après le changement de pouvoir en Ukraine. Pourquoi imaginez-vous toujours Thomas Jefferson se battant contre les oppresseurs ? Avez-vous vu ceux que vous appelez les représentants des forces démocratiques en Ukraine ? Avez-vous la moindre idée de leur réputation ? Il y a seulement un an, vous ne leur auriez même pas serré la main ! »

Non, renverser le chef d’un État n’améliore pas toujours la situation de ses citoyens, et non – ce ne sont souvent pas d’authentiques démocrates qui viennent remplacer le gouvernant déchu, mais des éléments radicaux, peu aptes au dialogue et au compromis. C’est ce que Tchourkine a tenté de faire comprendre à ses collègues lors de l’intervention occidentale en Libye et en Irak. En vain. Lors de la guerre de Géorgie, en 2008, il l’a dit franchement : « Les forces géorgiennes ont frappé l’Ossétie du Sud. Ils ont eu recours à des systèmes d’artillerie Grad, causant des victimes très lourdes parmi les civils. Comment caractériser ces actes ? Certains refusent que l’on parle de nettoyage ethnique. Mais en quelques jours, sur les 120 000 habitants que compte l’Ossétie du Sud, 30 000 ont fui vers la Russie – comment doit-on appeler cela ? Certains doutent encore que l’on puisse parler de génocide. 2 000 civils ossètes ont péri dès le premier jour de l’attaque géorgienne : n’est-ce pas un génocide ? Combien faudra-t-il encore de morts pour que l’on ose le mot ? »

Ces propos ont été raillés. Quelques années plus tard, les dépêches diplomatiques dévoilées par Wikileaks et les enquêtes internationales ont révélé que Tchourkine avait raison. C’est bien la Géorgie qui a attaqué l’Ossétie du Sud la première – et pas la Russie qui a lancé une attaque contre la Géorgie, comme l’affirmait Tbilissi à l’époque. Et comme le reprenaient en chœur la plupart des responsables politiques occidentaux.

Tchourkine défendait une vérité que certains ne peuvent – ne veulent ? – toujours pas admettre. Dans un monde où l’Occident se prétend seul détenteur des valeurs universelles et croit de son devoir de les imposer – par la force s’il le faut – à la terre entière, il existe en réalité d’autres pôles d’attraction, d’autres modèles de civilisations. Et la Russie en fait partie. Malgré tous les efforts de Washington pour détacher les pays de l’ex-URSS de la Russie, leurs habitants, en grand nombre, continuent d’éprouver de l’amitié envers l’ancien puissant allié. Pour certains, tels les Ossètes, les Abkhazes ou encore les Criméens, la Russie est aujourd’hui un havre de paix, un bastion à même de les protéger de voisins belliqueux. La Russie les a mis à l’abri de la guerre et leur a offert la possibilité de vivre dans le respect de leur identité, de leur religion et de leurs traditions. En Russie, personne ne demande – et encore moins n’impose ! – aux Abkhazes de devenir géorgiens, ni aux Criméens de délaisser le russe pour apprendre l’ukrainien.

Et c’est précisément pour rester qui ils sont que les habitants du Donbass ont voté leur rattachement à la Russie en mai 2014. C’est pour réaffirmer leur identité russe qu’ils se battent en ce moment contre l’armée ukrainienne. « Des dizaines des milliers d’hommes ont pris les armes pour défendre leurs droits à l’est de l’Ukraine. Et non, la Russie ne les y a pas forcés. Il est impossible de forcer quiconque à aller se battre », affirmait Tchourkine en mars 2015. Encore un fragment de réalité que l’Occident a tant de peine à admettre…

Malgré ses contradictions internes, la Russie offre toujours un modèle de cohabitation aux représentants des ethnies et religions les plus diverses. C’est en Russie que vivent en paix des musulmans, des bouddhistes, des païens du Nord et des chrétiens, en Russie que le fameux « vivre-ensemble » n’est pas un fade slogan mais une réalité quotidienne. Et le monde n’est ni sourd ni aveugle. La capacité des Russes à écouter l’autre et à le respecter dans son adversité est remarquée et saluée au Proche-Orient, en Afrique, en Amérique latine.

C’est un monde aux multiples facettes, aux goûts et aux couleurs divers, un monde à l’image de la Russie elle-même que Vitali Tchourkine défendait aux Nations Unies. Il a mené de rudes batailles – et son cœur a lâché. Vitali Tchourkine est mort à New York d’une crise cardiaque, le 20 février, à son poste de travail, à la veille de son 65e anniversaire. Ses efforts ont été appréciés à leur juste valeur. Son décès a provoqué un profond chagrin au sein de la population russe. Nous pleurons aujourd’hui un ambassadeur brillant, un homme qui incarnait le meilleur de l’école diplomatique russe et soviétique : des connaissances encyclopédiques en politique internationale, la maîtrise de plusieurs langues étrangères, le charme, la délicatesse, la classe mais aussi le courage, la force, le franc-parler. Nous pleurons un grand professionnel, mais aussi et surtout un homme qui a transformé sa vie en la plaçant au service de quelque chose qui le dépassait. De son peuple et de sa patrie.

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1 commentaire

Publié par le février 22, 2017 dans Uncategorized

 

Une réponse à “« Laissez le monde en paix » : vie et mort de Vitali Tchourkine

  1. josephhokayem

    février 22, 2017 at 6:29

    A reblogué ceci sur josephhokayem.

     

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