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Du nouveau sur un certain Staline

05 Fév

par Annie Lacroix-Riz  

Du nouveau sur un certain Staline

 

 Le travail d’Annie-Lacroix-Riz est irremplaçable, elle aura représenté non seulement l’honneur des communistes, mais celui des historiens français qui sont loin d’accomplir le travail sur archives de leurs collègues anglo-saxons. Il y a ceux qui comme Geoffroy Roberts rétablissent les faits occultés par la propagande, mais même la lecture de certains ouvrages superficiels et à charge peuvent être précieux. En lisant Staline, la cour du tsar rouge de Simone Sebag Montefiore, je me disais que si on rétablissait le contexte politique et si l’on enlevait les adjectifs négatifs dont il truffe son exposé, son livre serait une admirable critique du portrait de Staline tel qu’on nous le caricature. Simplement en restant sur l’exposé du contenu des lettres et des compte-rendu des séances du politburo. Les éditions Delga jouent aussi un rôle important et le drame vécu par tous ces gens est l’absence de relais, c’est peu de le dire de la presse communiste et du parti communiste. Pourtant, nous sommes en 2017, c’est-à-dire l’anniversaire de la Révolution bolchevique. S’il n’est pas question de limiter cette révolution au seul Staline, il serait temps de réfléchir aux conditions de la déstalinisation en France. Comme il faudrait analyser cette révolution d’octobre dans la diversité de sa postérité pour la célébrer et y associer un maximum de gens, des communistes et des non-communistes (note de Danielle Bleitrach)

On ne saurait assez souligner l’importance du dernier ouvrage, sur « les guerres de Staline », de Geoffrey Roberts (1), dont les travaux, depuis 1989, et un livre sur le pacte germano-soviétique (The Unholy Alliance : Stalin’s Pact With Hitler, I. B. Tauris, Londres) balaient la caricature de Joseph Staline dressée par la « soviétologie » française depuis l’ère Courtois-Furet. Mais Roberts, non traduit, est inconnu en France.

L’historien britannique décrit les années 1939-1953 en croisant systématiquement les archives soviétiques avec les témoignages politiques et militaires a posteriori. Les deux premières parties (avant-guerre et guerre) sont les plus passionnantes et documentées. La première (trois chapitres), consacrée à la période séparant le pacte de non-agression du 23 août 1939 de l’assaut allemand du 22 juin 1941, inclut la « guerre d’hiver » contre la Finlande (décembre 1939 – mars 1940), florilège de la propagande antisoviétique d’alors et d’aujourd’hui, et les exécutions de Katyn. La « grande guerre patriotique » (six chapitres) dresse Staline en grand chef politique et militaire, entre résistance et difficultés terribles du début, leçons tirées des revers et extraordinaires victoires qui abattirent la Wehrmacht. Les étapes de cette guerre d’extermination allemande et d’héroïsme soviétique sont décrites avec un talent et une passion qui convertiraient aux vertus de l’histoire militaire les lecteurs les plus rebelles.

Roberts a d’ailleurs largement puisé aux énormes ressources anglophones d’une historiographie militaire renouvelée depuis plus de dix ans. S’y distinguent : 1. sur la guerre et sa conduite, un livre de David M. Glantz et Jonathan M. House (2), qui a ouvert la voie à de nombreux travaux récents, mais souvent plus conformes à la russophobie ambiante, dont Michael Jabara Carley vient de rendre excellemment compte (3) ; 2. sur le sort quotidien du soldat de l’Armée rouge, héros d’une guerre d’extermination allemande que les Soviétiques transformèrent en odyssée populaire, l’édition, par Antony Beevor et Luba Vinogradova, récemment traduite en français, des « carnets de guerre » du journaliste et écrivain Vassili Grossman (4).

L’« Occident » désormais dirigé par les Etats-Unis mua, la guerre à peine finie, les héros soviétiques en ennemis jurés de la guerre froide (trois chapitres). Roberts postule l’erreur de perception américaine des intentions soviétiques – pacifiques mais mal interprétées par Washington –, et inversement, Moscou se prenant à nouveau, à tort ou à raison, pour une forteresse assiégée. Son approche psychologique l’éloigne des « révisionnistes » américains. D’après eux, le colosse militaire soviétique, si indispensable jusqu’au début de 1945 pour vaincre le Reich, mais mis à terre par cette guerre impitoyable, ne put pas grand-chose contre la capacité des Etats-Unis à le réduire à l’impuissance et à transformer en nouveau « cordon sanitaire » sa zone d’influence si chèrement acquise. Mais Roberts partage avec les historiens « radicaux » l’analyse de la double obsession de Staline : assurer pour quelques décennies la sécurité à l’URSS ravagée et maintenir contre vents et marée les efforts, nés avec Lénine, de coexistence pacifique avec le « camp impérialiste ».

Alexander Werth, dans son grand ouvrage de 1964 (La Russie en guerre, Stock, Paris), mettait en garde contre la réécriture khrouchtchévienne de l’histoire soviétique, dominante depuis deux décennies en France. Il requérait l’examen serein du rôle de celui que des centaines de millions de personnes, en URSS et en dehors, célébraient depuis Stalingrad comme l’artisan essentiel de la victoire contre le Reich hitlérien et contre le fascisme. Le livre de Roberts marque à cet égard une étape majeure.

Annie Lacroix-Riz

Professeur d’histoire contemporaine, université Paris-VII, auteure des essais Le Vatican, l’Europe et le Reich 1914-1944 et Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930,Armand Colin, Paris, 1996 et 2006.

(1) Stalin’s Wars : From World War to Cold War, 1939-1953, Yale University Press, New Haven et Londres, 2006, 496 pages, 35 dollars.

(2) When Titans Clashed : How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas, Lawrence (Kansas), 1995, 418 pages, 13 euros.

(3) « Years of war in the East, 1939-1945 : A review article », Europe-Asia Studies, vol. 59, n° 2, mars 2007, Londres – New York, p. 331-352.

(4) Carnets de guerre. De Moscou à Berlin, 1941-1945, Calmann-Lévy, Paris, 2007, 390 pages, 22 euros.

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2 Commentaires

Publié par le février 5, 2017 dans Uncategorized

 

2 réponses à “Du nouveau sur un certain Staline

  1. josephhokayem

    février 5, 2017 at 7:27

    A reblogué ceci sur josephhokayem.

     
  2. Jean-Yves Guezenec

    février 6, 2017 at 9:52

    Merci pour cette info je vais offrir le livre de Geoffroy Roberts à un avocat anglais que je connais bien.

    Jean-Yves

     

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