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Trepalium VS 3% : Deux imaginaires de lutte des classes, entre violence et humanisme

23 Jan
Trepalium VS 3% : Deux imaginaires de lutte des classes, entre violence et humanisme
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Les séries dystopiques Trepalium et 3% évoquent toutes deux l’avenir du capitalisme. Les univers des ces deux séries diffèrent quant à la réaction des populations et à la stratégie de la classe dominante pour se maintenir en place, oscillant entre répression et production du consentement ; la stratégie la plus terrifiante n’est pas nécessairement celle que l’on croit. Attentions spoilers !

 

Trepalium, ou la fin misérable du capitalisme

Trepalium_Jean-Claude-LotherTrepalium est une série française d’Antres Bassis, qui se déroule dans un pays (présumément la France) où le chômage a atteint les 80%. Au lieu de choisir la voie de la solidarité et du partage du temps de travail, la société s’est engouffrée dans une ségrégation sociale et spatiale d’une extrême violence. Un mur est construit 10 ans avant le déroulement des faits, afin de séparer les « actifs » ceux qui travaillent, et les « inactifs ». Une loterie permet chaque année à un inactif de devenir actif, mais mis à part cette mince échappatoire, il est impossible d’échapper à sa condition d’inactif. En revanche, le nombre d’actifs ne cesse de diminuer au fur et à mesure que les entreprises augmentent leurs profits. Les actifs engagent une compétition sans merci pour grimper les échelons et ne pas finir inactif.

Le monde des actifs est froid, rigide, déshumanisé. On apprend dans la série qu’il est d’usage pour un supérieur hiérarchique de violer la femme de celui qui cherche une promotion. En parallèle, les actifs entretiennent une détestation pour les inactifs qu’ils considèrent comme des fainéants et des incapables puisqu’ils n’ont pas d’emplois. L’absurdité de cette logique est démontée par l’un d’entre eux : « Je suis né de l’autre côté du mur », proteste l’un des inactifs.

En réalité, les inactifs, bien que pauvres, sales et affamés, font preuve de solidarité entre eux ; ils ont plus ou moins conscience de l’injustice du monde dans lequel ils vivent. Ils ne détestent pourtant pas les actifs, qu’ils ne voient jamais. Afin de surmonter le problème, une ministre tente de mettre en place des « emplois aidés », c’est-à-dire de faire venir des inactifs de l’autre côté du mur comme domestiques. Celle-ci échoue et le racisme de classe déclenche une révolution prolétarienne, ou plutôt lumpenprolétarienne (le « prolétariat en haillons »), qui couvait depuis longtemps.

3%, ou le Capitalisme méritocratique

3%

L’univers de 3% est à l’opposé de celui de Tripalium. Cette série est réalisée par Pedro Aguillera, et on trouve César Charlone (La cité de Dieu) à la production. Elle se déroule au Brésil, où la légende raconte qu’un couple fondateur a crée un paradis sur terre, ou plutôt sur mer, sous la forme d’une île artificielle appelée « The Offshore », ce qui n’est pas sans rappeler les fantasmes libertariens de la Silicon Valley.

3% de la population du pays (on ne sait rien du reste du monde) y habite. Seuls les « meilleurs » peuvent y accéder à l’issu d’une longue épreuve à l’âge de 20 ans, composée de tests individuels et collectifs destinés à évaluer la « valeur » de chacun d’entre eux.

On retrouve ici une idée chère au capitalisme cognitif: chacun est doté d’un capital humain qu’il cherche à faire fructifier rationnellement. Lors de ce test, le personnel de l’Offshore est toujours agréable, gentil et plein de compassion. L’Offshore, comme le monde derrière le mur, est inconnu et idéalisé. Les habitants de la terre cherchent tous à passer ce test, et lorsqu’ils échouent, acceptent comme vérité qu’ils n’étaient pas assez méritants, légitimant ainsi l’ordre établi.

Lors d’un rebondissement surprenant, on apprend finalement ce qui fait tenir cette société bicéphale : les 3% acceptés sont stérilisés. Ainsi, la reproduction sociale, de classe, est empêché. On nous montre l’exemple d’un garçon dont la famille vit sur l’Offshore et qui rate l’examen malgré tout. Seules comptent les qualités humaines considérées comme bénéfiques pour la société.

Il faut néanmoins mentionner qu’il existe un mouvement de résistance, La Cause. Celle-ci est cependant bien moins soutenue parmi la population de la terre que l’Offshore, en raison de l’hégémonie culturelle qu’a réussi à imposer le système méritocratique des 3%.

Du Capitalisme agressif au Capitalisme à « visage humain »

On est bien face à deux univers différents. Les actifs de Trepalium en viennent quasiment à ignorer les « inactifs » qui vivent de l’autre côté du mur. Ils ont fini par ne plus se soucier d’eux et oublier leur potentiel révolutionnaire. La mobilité sociale n’existe que sous sa forme descendante, et la culture de la classe dominante est imprégnée de cet esprit de compétition.

Dans 3%, la classe dominante de l’Offshore a intégré l’idée qu’il ne fallait ni abandonner la classe dominée ni lui faire violence. Le génie de cette société réside dans le fait qu’elle autorise une certaine mobilité sociale ascendante : la classe dominante est contrainte, à cause de la perte de sa capacité reproductrice, à accueillir une partie de la classe dominée en son sein. L’idéologie méritocratique permet ainsi de faire accepter sa situation à la classe dominée : la mauvaise situation de celle-ci ne résulte que de la mauvaise décision des individus qui la composent.

Les dominés subissent à peu près les mêmes souffrances dans Tripalium et 3%, mais la classe dominante les gère de manière bien différente. Vers quelle voie s’orienterait notre société en cas de crise structurelle du capitalisme : un ordre ségrégationniste qui pratique un racisme de classe, ou une société hyper-méritocratique qui justifie les inégalités de rang au nom de l’inégalité de mérite ?

En définitive, on constate que la société décrite est également injuste dans les deux cas, mais que seule celle de Trepalium est perçue comme telle par la classe dominée, ce qui aboutit, in fine, à la révolution. Est-ce à dire qu’un capitalisme ouvertement déshumanisé est préférable à un capitalisme qui nous tue avec le sourire ? Ce qui fait la force de ce dernier, c’est l’intériorisation de sa logique par les dominés. La Silicon Valley serait-elle plus dangereuse que le capitalisme old school ?

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Publié par le janvier 23, 2017 dans cinema, civilisation, medias

 

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