RSS

De la civilisation en temps de guerre

19 Jan

prêt au combat amour courtois (images internet)

 

La chute d’Alep, vous ai-je dit, il y a peu, c’est-à-dire la prise de Constantinople par les Turcs, l’entrée dans l’ère moderne. L’arrivée d’un prince très cultivé, une civilisation raffinée, l’essor marchand avec l’orient et une civilisation beaucoup plus tolérante face à la chute de la fiction de l’empire romain. Pratiquement contemporaine de la « découverte » de l’Amérique. Là encore il ne s’agissait pas des sauvages de l’imaginaire occidental. A cette époque-là il y avait deux villes ayant un million d’habitants Pékin et Mexico, avec toute l’organisation nécessaire à de telles capitales. Pékin, un pays dans la continuité qui aurait pu être celle de la Mésopotamie ou de l’Egypte de Ramses, le sens de l’éternité face à une Amérique sans mémoire autre que celle des immigrants d’entreports entassés sur le pont des paquebots comme le grand père de Trump.

Ce que nous avons appris ou pas appris à l’école de cet événement que fut la chute de Contantinople ou la « découverte » de l’Amérique tient sur un grain de mais, celui de notre éphémère gloire, la barbarie de l’ennemi vainqueur ou vaincu de la part de nos civilisations occidentales. Pourtant la barbarie de la conquête est aussi une stratégie de communication pour empêcher la résistance de l’adversaire. L’occident actuel dans son idéologie vertueuse prétend apporter la démocratie et la civilisation, en niant l’horreur de ses propres interventions, la barbarie c’est toujours l’autre. Le fait de déléguer par exemple à la Russie à Alep,  l’horreur et donc l’efficacité de la guerre, alors mêmes que les peuples subissent concrètement les effets des interventions américano-européennes que ce soit en Irak, en Libye, en Syrie et au Yémen, a incontestablement des effets inattendus qui veut que l’arbitrage de Poutine soit réclamé de partout. Puisqu’il devient la seule réalité d’un rapport de forces qui prétend se nier.

On peut se prendre à rêver qu’une vieille civilisation datant de millénaires, empreinte de sagesse face à ce qui peut ou non se maîtriser et dans quelle temporalité en appelle à la paix, au contrôle des ressources de la planète et qui cependant applique le vieil adage: « le commerce c’est la guerre par d’autres moyens ». Le socialisme de marché, le respect des souverainetés et pourtant la force… Une autre conception de la puissance qui était déjà celle de ces civilisations caravanières charriant la soie, la porcelaine mais aussi la poudre à canon.

Le cannibalisme des croisades, la barbarie de « francs arriérés » est aussi une stratégie de communication propre à la guerre

L’homme doit-il toujours être un loup pour l’homme? ou s’agit-il d’un trait emprunté à l’avidité de l’occident étendu en maxime universelle…

Dans « Les croisades vus par les Arabes », Amin Maalouf cite des cas de cannibalisme perpétrés par les francs à maara au cours de la première croisade, souvenir qui semblent avoir durablement choqué les musulmans, ce que l’on peut comprendre. Maalouf est un écrivain plus encore qu’un historien. Les faits de cannibalisme semblent connus et Maalouf cite les mémoires de Raoul de Caen où les faits sont admis. Les pauvres gens qui formaient la piétaille des croisées non contents de manger des chiens, de la vermine et des animaux infâmes en arrivèrent à manger leurs semblables, tronçonnant les cadavres pour mieux les dévorer après avoir glané sur le champ de bataille en faisant les poches des morts.

Mais le fait d’être des brutes capables de n’importe quel crime a toujours fait partie de la « stratégie de communication » des armées y compris celles de Gengis Khan et de ceux que les Croisés appelaient les « Turcs ». Le cas du siège d’Antioche (1098) est particulièrement connu. Les autochtones en Syrie étaient complètement révulsés par ces moeurs barbares eh bien on allait utiliser l’horreur inspirée. Non contents de s’envoyer en présents amicaux les têtes de leurs ennemis comme Tancrède le fit pour l’évêque du Puy, ils les expédièrent dans la ville à l’aide d’une catapulte, mais ils organisèrent aussi des « repas cannibales » pour se débarrasser des espions qui infestaient le camp et rapportaient à ceux qui étaient assiégés mais relativement bien nourris l’état de désarroi des troupes franques.
Au milieu de ces calamités, dit le chroniqueur, le camp des croisés était rempli de Syriens qui, chaque jour, allaient raconter dans la ville les projets, la détresse et le désespoir des assiégeants. Bohémond, afin d’en délivrer l’armée, employa un moyen décrit par Guillaume de Tyr ou plutôt son vieux traducteur : « Bohémond, dit-il, commanda que quelques Turcs qu’il tenoit enforcés sous sûre garde lui fussent amenés. Lesquels fait à l’instant par les officiers de haute justice exécuter, et puis allumer un grand feu, et les mettre à la broche et roistir comme pour viande préparée au souper de lui et des siens, leur commandant que s’ils estoient enquis quel appareil c’estoit là, ils respondissent en cette façon : Les princes et gouverneurs du camp ont arretté cejourd’hui en leur conseil que tous les Turcs ou leurs espies qui d’ici en avant seroient trouvés dans leur camp seront en celte manière forcés à faire viande de leurs propres corps, tant aux princes qu’à toute l’armée. »

Les serviteurs de Bohémond suivirent exactement les ordres et les instructions qu’il leur avait donnés. Bientôt les étrangers qui se trouvaient dans le camp accoururent dans le quartier du prince de Tarente, « et lorsqu’ils virent ce qui se passait, ajoute notre ancien auteur, ils furent merveilleusement effrayés, craignant d’éprouver le même sort. Ils se hâtèrent de quitter le camp des chrétiens, et partout sur leur chemin annoncèrent ce qu’ils avaient vu. » Leurs discours volèrent de bouche en bouche jusqu’aux contrées les plus éloignées : les habitants d’Antioche et tous les musulmans des villes de Syrie furent saisis de terreur et n’osèrent plus approcher du camp des croisés. « A ce moyen, dit l’historien que nous avons cité plus haut, advint que, par l’astuce et conduite du seigneur Bohémond, fut tollue du camp la peste des espies, et les entreprises des chrétiens furent moins divulguées aux ennemis. » Le chroniqueur Baudri se borne à dire que Bohémond prit des mesures sévères pour se délivrer des espions ; mais il ne parle pas de ce moyen barbare rapporté par Guillaume de Tyr. On ne peut s’empêcher de remarquer que ce moyen, fort bon pour éloigner les espions, devait aussi éloigner ceux qui apportaient des vivres dans le camp des chrétiens.

L’évêque du Puy employait dans le même temps une ruse plus innocente et plus conforme à l’esprit de son ministère et de sa profession : il faisait labourer et ensemencer les terres voisines d’Antioche, pour rassurer l’armée chrétienne contre la famine et pour faire croire aux assiégés que rien ne pouvait lasser la persévérance des assiégeants.
Ce même évêque du Puy avait accueilli, ne l’oublions pas, l’aimable présent de soixante et dix têtes d’habitants d’Antioche, ce qui relativise un peu le caractère « innocent » et « conforme à son ministère » de ses pratiques. Il est à noter une autre étrangeté de ces chroniques, la manière dont ces récits abominables sont périodiquement ponctués par la description d’amour plus ou moins platonique avec de belles princesses syriennes, amours plus ou moins contrariées, mais qui témoignent d’une liberté de mœurs de ces dames autant que de la volonté de fraternisation sous-jacente à la boucherie… Ou peut-être de la manière dont les récits du chroniqueur est influencée par un modèle littéraire qui commence à se développer du côté de l’Aquitaine, mais qui doit beaucoup à la littérature arabe. Est-ce que ces références courtoises sont à l’œuvre dans le premier texte ou sont-elles introduites par celui qui plus tard traduit en vieux français?  Mais là n’est pas notre sujet, parce que je ne traiterai pas ici de la manière très riche qui fait que les expéditions dans un monde présenté comme barbare en retirent un surcroit de civilisation… (1)

De la réussite ou non de la conquête… et ce qu’il faut peut-être en tirer comme leçon

En outre, le fait conquérant est partout surestimé et on le voit comme l’installation de nouvelles populations, alors qu’il s’agit le plus souvent d’un groupe ne dépassant pas les 5 à 10 % de la population autochtone, mais qui impose quelques traits comme l’adoption d’une religion mais en conserve beaucoup d’antérieurs. Cette adoption n’est pas seulement le fruit de la brutalité de la conquête mais du gain en bien-être qu’elle représente. A ce sujet, l’écrivain turc Ahmet Altan a jeté un pavé dans la mare dans un article intitulé « Ascendance », paru dans les colonnes du journal turc « Taraf », le 28 novembre 2012. Ahmet Altan ironise sur la version officielle de l’histoire turque, selon laquelle les Turcs de Turquie viendraient des conquérants turcs d’Asie centrale, qui ont envahi ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie à la fin du 11ème siècle de notre ère. « Combien de Turcs sont venus en Anatolie avec Alp Arslan ? » s’interroge-t-il. Et d’énumérer les populations qui vivaient alors en Anatolie avant l’arrivée des conquérants turcs: Grecs (« Rumların »*), Arméniens, Kurdes. « Comment se fait-il alors que nos « ancêtres » soient seulement les Turcs et les musulmans? », poursuit-il. Comme Amin Maalouf, il s’agit d’un romancier, mais il faut aussi voir que la génétique corrobore cette affirmation. Selon une étude publiée dans le American Journal of Physical Anthropology, les Turcs d’Anatolie (partie asiatique de la Turquie) n’ont que 13% de gênes originaires des populations venues d’Asie centrale – American Journal of Physical Anthropology, Volume 136, Issue 1, pages 11–18, May 2008, Ceren Caner Berkman, Havva Dinc, Ceran Sekeryapan, Inci Togan.

Selon cette étude, les langues des régions que nous nommons « la Turquie » (qui étaient surtout le grec et l’arménien) furent graduellement remplacées par le turc après l’invasion de l’Anatolie par les groupes nomades turcs originaires d’Asie centrale. Selon cette analyse les Turcs de Turquie ne viennent donc pas, majoritairement, des conquérants turcs, mais au contraire, des populations chrétiennes soumises, ou du moins, d’une partie importante de ces populations, celle qui s’est ralliée au conquérant turc, et qui a adopté sa langue et sa religion jusqu’à oublier son identité grecque, arménienne et chrétienne. Entre le 11ème siècle et le 16ème siècle, l’Anatolie passera, de majoritairement grécophone, arménophone et chrétienne, à majoritairement turcophone et musulmane.

Ce qui semble donc avoir influencé la diffusion de larges civilisations – qui n’interdisent pas au contraire aux particularisme locaux de se maintenir dans une espèce de mosaïque toujours prête à se diviser – c’est un mélange bien compris de férocité et de sécurité apporté aux populations autochtones. Jouer avec une morale nécessairement empreinte de l’esprit de conquête n’est certainement pas la meilleure manière d’assurer justice et sécurité au plus grand nombre, ce qui compte le plus dans l’évolution est certainement la manière dont le groupe conquérant porte des institutions qui coïncident avec un progrès et brise les chaînes insupportables qu’avaient créé le monde qui s’écroule devant les vainqueurs.

Mais pour conclure ce bref rappel non sur des faits historiques, mais sur l’usage de l’Histoire dans les conflits d’aujourd’hui, je voudrais dire à quel point un certain nombre d’idées préconçues véhiculées par la propagande impérialiste sont non seulement erronées aux yeux d’une bonne partie de l’humanité, mais totalement inefficaces quant aux objectifs poursuivis. L’exemple type est celui des deux derniers présidents français en ce qui concerne leur vision de notre mission civilisatrice, essentiellement belliciste, créant partout misère et désordres.  Mission, qui non seulement dans les faits n’a pas les moyens de sa politique et donc ne compte que sur la puissance américaine pour asseoir sa crédibilité, ce qui nous attire non seulement le même ressentiment  que les Etats-Unis mais le mépris. En outre, se présenter dans un tel contexte comme des « innocents », tel l’évêque du Puy de la chronique de la prise d’Antioche, en tant que France éternelle défenderesse des droits de l’homme et du citoyen n’a de sens dans aucune tactique de guerre et rapports de forces dont dépendent en dernier ressort la participation aux négociations. C’est si vrai que désormais le monde entier des libyens aux palestiniens et en allant jusqu’aux mexicains s’adressent à Poutine pour réclamer son entremise pour améliorer leur situation face à l’arbitraire et le grotesque de la situation à laquelle les condamne le droit international non respecté et la prévarication de leurs gouvernements.

Peut-être jugera-t-on de l’échec de la conquête des Etats-Unis et de ses vassaux à travers son incapacité à créer un empire et au contraire sa propension à créer l’anarchie, en détruisant toutes les formes antérieures de civilisations qui avaient su préserver les mosaïques antérieures tout en instaurant entre elles une espèce de paix. Ce que l’Espagne a encore réussi à créer en Amérique latine, par mariage, viol et massacre, il est clair que le système impérial qui a triomphé aux lendemains de la deuxième guerre mondiale n’a pu commencer à le réaliser qu’en regard de la « menace » soviétique. Mais dès que celle-ci a disparu, les USA ont été incapables d’assumer leur triomphe qui s’est contenté de toucher une petite élite diplômée et a provoqué des formes multiples de résistances populaires.

Tandis que tous s’épuisent en combats, une vieille, très vieille civilisation s’avance vers nous avec ses trains, ses bateaux chargés de marchandises en nous disant vous n’arrêterez ni ce flot, ni l’histoire.

Nous sommes incontestablement dans les temps de la confusion, mais c’est sans doute aussi parce que nous vivons un très grand bouleversement et dans ces temps-là, il faut toujours reconsidérer les lignes forces anciennes, nos croyances qui subissent un grand ébranlement… ne pas dériver, conserver un point de vue de classe mais également revoir la distribution des cartes et des stéréotypes, repenser l’histoire pour mieux voir l’avenir.

Danielle Bleitrach

(1) L’amour courtois puise peut-être ses origines au Levant et dans la littérature arabo-andalouse, notamment chez le poète arabe du IXe siècle Ibn Dawoud, qualifié de « Boileau des Arabes » et considéré comme le « théoricien de l’amour courtois » ou chez Ibn Hazm. En effet, un des précurseurs de l’amour courtois des troubadours est Guillaume IX d’Aquitaine, duc d’Aquitaine (1071-1127) et grand-père d’Aliénor d’Aquitaine. Son activité poétique naquit après la croisade qu’il mena en Orient et son séjour à Antioche (1101-1102). C’est un art de vivre mais qui fut aussi un choix politique, ce qu’a très bien su retrouver Aragon face à la guerre d’Algérie, une manière de célébrer la décolonisation et le fou d’Elsa.

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le janvier 19, 2017 dans Uncategorized

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :