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Neruda, grandiose et facétieux, la magie d’avoir été communiste et d’avoir reçu la poésie en partage…

14 Jan

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Vous dire d’abord la jubilation provoquée par ce film et ces premiers instants, quand le générique se termine et que la lumière revient, cet instant qui poursuit le film et qui fait que la salle de cinéma est encore et toujours le seul lieu où il m’est réellement possible de vivre le cinéma. Donc cet instant où l’on se quitte et où une idée vous traverse l’esprit, une idée qui bien sûr ne résume pas le film. En quittant la salle qui s’éclairait, j’ai pensé « Notre échec à nous communistes est surtout le vôtre, vous qui n’avez pas osé, et n’oserez jamais, parce que nous avons vécu nos rêves, nous avons inventé, créé … Quelle belle vie fut la nôtre…

Et pourtant le Chili ce fut cette douleur qui nous a saisi quand les reitres de Pincochet ont tué Allende et enfermé une fois de plus les ouvriers, les militants dans des stades. Quand ils  ont coupé les doigts de Jara pour qu’il ne puisse plus toucher la guitare. J’avais dessiné sur une feuille de papier une main  dont chacun des doigts entraînait une lettre sanglante : Chili et j’avais photocopié ce dessin et dans la nuit j’avais été placarder ce fruit de ma colère et je pleurais… Plus tard j’ai rencontré Luis Corvalan, il ressemblait à un indien, comme les mapuches dans le film qui accueillent l’exilé, le fuyard  Pablo Neruda mourait du cancer dit-on, peut-être d’avoir été rejoint par son étrange créature, le flic maladroit, pathétique et étrange. A son enterrement, malgré la répression, des communistes chiliens, des petites gens étaient venus dire leur amour. C’était en 1973.

La film de Pablo Larrain, n’est qu’une répétition de cette tragédie, mais il se passe en 1948, quand nous communistes, nous étions sortis de la guerre contre le fascisme en nous croyant invincibles… Et nos poètes, nos artistes qui tenaient serrés contre eux leur peuple défiaient l’ignominie. Ils juraient à la femme ivre qui les interrogeaient sur le communisme que ce monde leur ressemblerait, que l’on forniquerait dans la cuisine en toute liberté et que ce serait fini le temps où elle ramasserait la merde des bourgeois, dans les bordels qu’eux aussi comme comme Pablo chérissaient mais sans jamais céder à la facilité de l’avilissement,  ils échangeaient d’homme à homme avec un travesti sur leur art, sur leur chant, il y avait Pablo mais tant d’autres de part le monde, les poètes étaient communistes et chantaient la vie et ses luttes… Lui écrivait le Chant général en fuyant et le travesti chantait une triste mélopée mais ils étaient des artistes, travaillant l’émotion, des athlètes de la joie et des souffrances… Chaque scène, de courtes scènes qui tissent l’imaginaire d’un peuple mais aussi le mien qui ait vécu l’aventure communiste… Un mot qui déclenche tant d’images comme une pierre qui fait des ronds dans un étang… Les traces de don Pablo, mon héros cubain, l’un des deux hommes que j’ai aimé, peut-être parce qu’il n’avaient pas parlé sous la torture et aussi parce qu’ils étaient bons, parce qu’ils parlaient des pierres, des animaux comme s’ils se fut agi d’êtres humains, me racontait en riant l’effet que faisait la voix étrange de Pablo Neruda disant ses poèmes…  Je comprenais parce que moi je songeais à la manière dont Aragon disait les siens, la voix d’une pythonisse avec des espèces de tremolos mais des lourdes pierres dévalant un torrent jusqu’aux enfers, une voix presque gênante qui vous fait hésiter entre le rire et l’envoûtement… De ça aussi il est aussi question dans le film, de cette voix du poète, quand sa femme lui dit « récite avec la voix de la poésie » et qu’il va chercher sa voix au fond de son ventre en scandant les mots, accentuant l’étrangeté de leur assemblage comme le cri de ceux qui les répètent comme un défi au fond de leur prison…

Donc le film se passe à la fin des années quarante, le poète chilien, dès la première scène dans la pissotière du sénat affronte les autres sénateurs en les défiant au nom de l’URSS qui a vaincu le fascisme et traite de « connards » ceux qui comme lui ont élu alors que ce « populiste » qui les a eu avec ses discours radicaux, n’a plus qu’un seul maître les Etats-Unis. Dans la scène suivante, le poète vit une espèce d’orgie où il est déguisé en Lauwrence d’Arabie tandis que les délégués du parti viennent interrompre la fête pour l’envoyer en clandestinité. Cette étrange discipline qui le fait accepter les ordres mais les interpréter pour que la traque devienne une oeuvre, un mélange d’épique et de bande dessinée qui est immédiatement fait pour qu’un peuple s’y reconnaisse en le faisant participer à la création. C’est un acte politique, on arrête, on torture les militants, le peuple chilien, mais lui on le ménage, on le laisse en liberté, on le déshonore et dans le même temps on laisse croire qu’il n’y a pas de répression puisque lui reste en liberté. Serait-il un traître? Alors il va mettre en scène sa propre fuite, non pas pour devenir un héros mais pour que la poésie s’identifie à l’épopée du peuple chilien… mais pas n’importe quelle poésie, ces mots inouïs assemblés d’un manière qui transperce le coeur et donne vie à la résistance, mélangé à la littérature populaire, avec du sexe, de la poursuite et des flics caricaturaux…  Alors tous depuis les femmes du bordel, les ouvriers et le peuple que l’on torture, mais aussi le petit flic raide, inquiétant, douloureux, ridicule très bête mais qui veut ne pas être un personnage secondaire prennent vie. le flic s’appelle Oscar Peluchonneau et cherche le père qui a engrossé sa mère au bordel et a trouvé le chef de la police. C’est une épopée et un jeu de cache-cache où tout le monde trouve sa place y compris la femme abandonnée qui défend la belle personne qui pourtant lui doit de l’argent. Fini le grand homme et vive le héros chaplinesque qui a du mal à grimper sur son cheval, est toute rondeur mais est la vie, la création, pas l’emphase non la magie, celle du cinéma comme celle de la poésie et de la trace qu’elle laisse dans le coeur des hommes.

Luis Gnecco  qui joue Neruda avec toute la bonhommie, la tendresse, la modestie et la liberté que l’on peut espérer a dit : “La première fois que j’ai dû jouer Neruda, j’en tremblais !” Il faut effectivement trembler à l’idée d’incarner ce moment où tout un peuple s’unissait en une poésie qu’il appelait le communisme et qui lui faisait peu à peu entrevoir l’univers infini du poète aussi fort que cette vague pétrifiée qui s’appelle cordillère des Andes avec le Machu Pichu et son ode à ceux qui l’ont construit, à l’odeur, la sueur et la chair de l’humanité. L’héroïsme de ceux qui affrontent ces hauteurs, cette neige et dans le même temps le refus de se prendre au sérieux, la cocasserie humaine dans laquelle le poète rejoint le petit flic qui finit dans la neige et à qui il accorde l’immortalité avec ces quelques gouttes de sang dans la neige et le coeur du mort qui bat avec celui de la mule qui transporte son cadavre… Pourquoi ai-je pensé tout à coup que Fidel Castro qui refusait les statues, son nom sur les places des villes avait retenu cette leçon de nos poètes, leur refus de se prendre pour des grands hommes qui les avait poussé à être communiste… dans l’enflure contemporaine, on rêve de cette leçon…

Parce que le film lui aussi a une écriture et que celle-ci me parait m’être dédiée comme à des millions d’autres qui ont vécu tout cela, je n’ai que cela à vous dire, je sais pourquoi j’ai repris ma carte au parti, pourquoi je ne mettrai plus jamais les pieds en l’état dans aucune réunion, aucune section de ce que ce parti est devenu, au nom de ce qu’il fut et qui reste comme une trace indélébile dans le coeur des communistes, ce tissu de scènes où nous nous sommes mêlés, intellectuels, artistes, ouvriers, employés, petites gens et belles personnes de toutes catégories… La répression continue, la justice est toujours de classe chez nous, mais nos artistes ont déserté, ils ont perdu le sang du peuple qui en faisait des héros d’épopée et de joyeux lurons… Des gens grandioses et facétieux… comme don Pablo et tant d’autres…Pour le moment Pinochet, le monstre aux yeux bleus qui a tué le poète et qui en 48 dirige un camp de concentration, conserve encore son emprise, son discours semble encore recouvrir le monde mais les choses changent…

Danielle Bleitrach

 
3 Commentaires

Publié par le janvier 14, 2017 dans Uncategorized

 

3 réponses à “Neruda, grandiose et facétieux, la magie d’avoir été communiste et d’avoir reçu la poésie en partage…

  1. leca

    janvier 14, 2017 at 10:48

    Gael García Bernal qui joue Neruda … vraiment ? Allons Danielle reprend toi un petit café. Oui le film est formidable même si on se prend des claques pendant les cinq premières minutes au point que j’ai failli quitter la salle.
    Gael qui jouait un ‘Che’ jeune en motocyclette fait penser ici au Delon du Cercle Rouge. Dans un interview lu après la vision du film il dit avoir composé son personnage en pensant à lui. Comme quoi la cinéphilie m^me de grande diffusion, ça peut aider.

     
  2. histoireetsociete

    janvier 14, 2017 at 1:35

    bon je me suis trompée.. d’accord… mais est-ce l’essentiel est là? Cela dit merci de ta vigilance, j’ai corrigé…

     
  3. leca

    janvier 14, 2017 at 10:18

    Je n’avais vu du chilien Pablo Larrain que ‘Tony Manero’ ‘un drôle de film où sous la dictature de Pinochet un type ne cessait d’ aller revoir ‘Saturday night fever’ et s’habillait comme le personnage joué par Travolta.
    Tout le monde a salué son Neruda soulignant que c’était l’anti-biopic absolu et c’est vrai. On attend maintenant de voir ce qu’il va faire de la vie de Jackie Kennedy dans son prochain film; Un truc à l’ américaine, un peu complaisant (il y a Portman dans le rôle et des capitaux U.S), ou quelque chose d’aussi travaillé ? Réponse le premier février prochain.
    . Dans Neruda on voit Alessandri qui je crois se présentait encore aux élections contre Allende (ou alors c’est son fils) et déjà (en 1948) Pinochet qui dirige le camps de concentration où sont enfermés les grévistes et les opposants. Pinochet a été ‘ministre d’ouverture’ dans le dernier gouvernement de Salvador Allende mais personne au Chili ne devait se faire beaucoup d’illusions sur lui.

     

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