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Procès Eichmann : de la conférence de Wannse et de l’obéissance aux ordres, rationnel et irrationnel du fascisme

13 Jan

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Le 20 janvier 1942, quinze hauts fonctionnaires du parti nazi et de l’administration allemande se sont réunis dans une villa de Wannsee, dans la banlieue de Berlin, pour discuter de la mise en œuvre de ce qu’ils appelèrent « la Solution finale à la question juive ».

Le déroulé et le contexte de la conférence de Wannsee

Les représentants de la SS à cette réunion étaient le Général SS Reinhard Heyrich, directeur de l’Office central de sécurité du Reich (Reichssicherheitshauptamt-RSHA) et un des principaux adjoints du SS-Reichführer Heinrich Himmler ; le général SS Heinrich Müller, chef de la division IV de la RSHA (la Gestapo) ; le lieutenant colonel SS Adolf Eichmann, chef de la division IV B4 de la RSHA (les questions juives) ; le colonel SS Eberhard Schöngarth, commandant à Cracovie de la RSHA pour le gouvernement général de Pologne ; le major SS Rudolf Lange, commandant des Einsatzkommando 2 du RSHA déployé en Lettonie à l’automne 1941 ; le major général SS Otto Hofmann, chef du bureau central pour la race et le peuplement (RuSHA).

Les représentants des institutions étatiques étaient : le secrétaire d’Etat Roland Freisler (ministère de la Justice) ; le directeur ministériel à la chancellerie du Reich, Wilhelm Kritzinger ; le Secrétaire d’Etat Alfred Meyer (Ministère du Reich aux territoires occupés de l’Est — territoires de l’URSS occupés par l’Allemagne) ; le directeur ministériel Georg Leibrandt (Ministère du Reich aux territoires occupés de l’Est ) ; le Secrétaire d’Etat Martin Luther (ministère des Affaires étrangères) ; le secrétaire d’Etat Wilhelm Stuckart (ministère de l’Intérieur) ; le secrétaire d’Etat Erich Naumann (Bureau du plénipotentiaire pour le plan quadriennal) ; le secrétaire d’Etat Josef Bühler (Gouverneur adjoint du gouvernement général – Pologne occupée) ; et le Secrétaire d’Etat à la chancellerie du parti nazi Gerhard Klopfer.

La « Solution finale » fut le nom de code nazi pour l’extermination physique systématique et délibérée des Juifs européens. En 1941, à un moment encore indéterminé, Hitler autorisa ce plan de massacre de masse des Juifs d’Europe. Heydrich convoqua la conférence de Wannsee pour premièrement informer les participants et s’assurer de leur soutien dans la mise en œuvre de la « Solution finale » et deuxièmement annoncer qu’Hitler lui même l’avait chargé, ainsi que le RSHA, de la coordination de l’opération. Les hommes réunis autour de la table ne délibérèrent pas du bien fondé d’un tel plan, mais parlèrent des modalités d’application d’une décision déjà prise au plus haut niveau du régime nazi.

Donc dans cet extrait du procès d’Eichmann, il s’agit de la responsabilité individuelle dans un système criminel et qui s’affirme comme tel

Eichmann décrit une certaine réalité, celle d’une bureaucratie convoquée pour le meurtre de masse et qui va s’appliquer à remplir les objectifs tels qu’ils sont tracés par Heydrich, celui-ci représentant l’ordre du fuhrer, Eichman explique comment cela se réalise : se centrer sur la méthode de l’exécution de l’ordre y déployer toute l’intelligence et la rationalité dont on est capable.

Fascinant: l’important ce n’est pas l’assassinat de masse de la conférence de Wannse, mais la réflexion sur la méthode pour exécuter les ordres, l’efficacité de cette bureaucratie étatique. Cela fait penser à la réflexion de Brecht: « nous Allemands nous avons le sens de la perfection dans l’exécution que ce soit dans le cirage des parquets ou l’extermination des juifs ». Ce qui bien sûr renvoie apparemment à la banalité du mal d’Arendt, mais en fait il y a plus parce que le mal est ici une société et la servitude volontaire qui unit ses membres indépendamment de tout but rationnel ou même intérêt.

Nous avons là un questionnement sur la manière dont le collectif peut ou non conditionner l’individu. Récemment, il y a eu certaines expériences sur le rôle du collectif face à des femmes qui se font harceler dans les transports publics. Les gens du métro qui ne se connaissent pas si tout le monde se tait, les autres sont complètement inhibés, mais cela va bien au-delà, il y a une permanence qui dépasse la foule ou le groupe mis là par hasard.

On pense à l’interrogation de Freud sur ce qui peut relier entre eux dans les foules fascistes des individus pourtant formés par la bourgeoisie et sa rationalité individualiste donc à se penser comme individu, à devenir d’une manière permanente comme l’est la foule mue par un autre instinct et une autre attitude que celle qu’on attend du sujet individuel dans la société bourgeoise…

Dans La dialectique de la raison, Adorno et Horcqueimer se sont interrogés sur deux questions: premièrement comment se fait-il qu’alors que l’on pensait que le développement technologique des sociétés capitalistes devait nous conduire vers le progrès, la libération du fardeau du travail-torture, le plus haut développement des forces productives peut correspondre à un stade de barbarie rarement atteint?  Deuxième question, parallèle, comment le sujet individuel capitaliste, représenté par l’aventurier Ulysse, l’entrepreneur capitaliste peut-il se transformer en marionnette abandonnant toute rationalité face à la démagogie du chef?

Cet extrait du procès d’Eichmann nous montre que ce que l’on croyait antinomique à savoir cette rationalité et cet individualisme des sociétés capitalistes, et l’abandon de tout réflexe critique individuel, totalement centrés sur les moyens pour la mise en oeuvre des objectifs désignés sont en fait conciliables. Et ici encore nous retrouvons Brecht à la fois sur le fait que l’on ne comprend le fascisme que si on le lie au capitalisme et que dans ce contexte là, le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son fonctionnement par temps de crise.
Adorno, encore lui, cette fois dans le conflit des sociologies, note que Freud, alors qu’il ne s’intéresse pas aux changements sociaux, ni vraiment à la politique, s’est intéressé au « Moi » dans les mouvements de masse, sur la base exclusive de la psychologie. Il s’intéresse à la manière dont les mécanismes et les conflits entre pulsions qui entrent en jeu jouent manifestement un rôle d’importance croissante. Il rejette l’idée d’un instinct grégaire; « les individus dans cette société libérale, concurrentielle et individualistes sont conditionnés à se maintenir en tant qu’unités indépendantes, autosubsistantes, on les exhorte à s’acharner et à ne jamais capituler. » Pourquoi ces hommes modernes font retour à des modèles de comportements qui entrent si manifestement en contradiction avec leur propre niveau de rationalité et avec l’état actuel d’une civilisation technologique éclairée?

C’est le projet de Freud, découvrir ce qui les relie entre eux, même si les buts sont globalement incompatibles avec leur intérêt personnel? Certes il y a des avantages immédiats et ceux qui sont présents à la conférence de Wannsee y trouvent carrière et avantage, mais ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui par exemple fait que malgré les souffrances vécues par la masse des Allemands y compris sur le Front russe, il n’y ait pas eu révolte de masse. La destruction des organisations capables de résister joue un rôle, mais Freud insiste sur le principe libidinal du plaisir qui est celui des foules à Nuremberg. L’individu se trouve débarrassé de ses refoulements de ses motions pulsionnielles inconscientes, il retrouve des traits archaïques, rébellion contre la civilisation, il ne s’agit donc pas de retrouver l’archaïque mais sa reproduction jouée par la civilisation elle-même. La libido n’est guère à l’ordre du jour, mais elle est jouée, suggérée dans l’adhésion au chef. L’amour est devenu une vague référence à l’Allemagne ou autre et le sentiment de haine est partagé avec l’autorité, ce qui développe les accents d’hostilité ou d’agressivité face à ceux qui ne partagent pas cet amour.

C’est une part de l’héritage archaïque du sujet qui est revivifié par l’image du « meneur », le père qui peut s’étendre jusqu’au Moi d’une foule alors même que les buts ne correspondent plus à un intérêt personnel, ni à ceux de sa classe ou même de son pays. Il s’agit d’une « conviction qui n’est pas fondée sur la perception et le travail de la pensée, mais sur un lien érotique qui se déploie entre le meneur et ses partisans, s’en remettre à l’autorité pour être soi-même l’autorité ». Quand Heydrich dans la conférence de Wannsee mobilise en faveur de la solution finale toute la bureaucratie de l’Etat nazie, il commence en disant que c’est Hitler qui a fixé le but et alors tout est dit, le lien s’est créé et ces hommes sont prêts à déployer intelligence et rationalité pour le meurtre de masse.

Adorno fasciné par la postérité des « Lumières » dit : « voilà qui concorde avec un monde où s’exerce un contrôle irrationnel qui a pourtant perdu sa raison d’être suite au développement universel des Lumières ».

Etrange la permanence de ce questionnement aujourd’hui.

Danielle Bleitrach

COMMENTAIRE IMPORTANT DE JOSEPH CASADO

Ce commentaire que je me permets d’ajouter à ce texte le complète et ne le contredit pas. Sa critique d’Arendt est importante non pas en ce qui concerne sa remarque « sur la banalité du mal », mal interprétée le plus souvent, mais sur son faux concept de totalitarisme qui parti de la globalité du nazisme aboutit à l’identification du nazisme et du communisme, une hérésie théorique mais une manipulation politique de l’histoire qui crée la confusion opportune pour blanchir le capitalisme. Donc voici la critique de Joseph Casado qui je le répète complète cet article qui justement s’inscrit en faux contre la notion de totalitarisme (Danielle Bleitrach)

Bonjour Danielle, je voudrai sans te froisser réfuter la référence à Hannah Arendt en remettant à sa place l’idéologie qui prédispose au travail accompli par les nazis, par les « bureaucrates », par les technocrates qui organisait les usines de la mort comme les chefs d’état majors organisaient la bataille, par les exécutants et ceux qui acceptaient au nom de la science que tout cela ait lieu. Dans les règles scientifiques. « Ce qui bien sur renvoie apparemment à la banalité du mal d’Arendt, mais non, c’est trop facile et il y a un travers : c’est de transformer en visée exclusivement centrée sur la population juive ce qui relevait d’une plus large conception de la purification de la race et des classifications selon les critères Eugénistes de cette époque, Combien de société scientifiques ont poursuivi leurs pratiques sans être inquiété puisque le problème n’était pas le corpus scientifique largement accepté, et intégré par la population comme tel alors qu’il n’était qu’un hypothèse trop vite mise en place de façon massive et internationale. En fait il y a plus que ce que nous dit Arendt, et ce qui est terrible, c’est qu’en restant sur les aspects spectaculaires et incroyables, il était évident qu’Arendt avait raison parce que le mal est ici la culture de la société elle même et la servitude volontaire qui unit ses membres indépendamment de tout but rationnel. C’est dit. Il n’y a pas de part pour l’irrationalité dans les crimes nazis, pas plus qu’il n’y en a eu dans ceux de la maison des syndicats d’Odessa en 2014. Il y avait une idéologie sur laquelle s’appuyait les nervis d’Hitler, que n’a pas inventé le Mein Kampf. Il ne l’a tellement pas inventé, qu’en Amérique et partout ailleurs, on appliquait des expérimentations massives depuis des années et que cela à continué après guerre avec certaines populations stigmatisées. Autrement dit, la banalité du mal n’est pas un phénomène collectif irrationnel, mais bel et bien un construit social non questionné, un allant de soi culturel qu’il suffit de débridé pour qu’il se diffuse de façon pandémique. Nous avons le même phénomène avec un autre allant de soi culturel mondialement intégré parce qu’il a formaté le monde du travail durant le 20ème siècle. c’est le béhaviorisme. D’un coté Skinnérien et de l’autre Pavlovien, et cette dérive là n’est pas terminé. Au contraire, avec l’économie comportementaliste et les approche par compétence, il s’est agit depuis vingt ans, de les remettre à l’honneur. Rien de plus facile puisque les salariés sont prédisposés par un conditionnement culturel à accepter ces formes du « nouveau » management qui ne fait que s’appuyer sur ces allant de soi eux aussi non questionnés. Et tu vois où je veux en venir, c’est que pendant qu’on s’occupe du spectaculaire avec le coté irréductible et un peu « pensée magique » de l’irrationalité collective, on ne fustige pas les idéologies qui préparent le terrain sur lequel les néofascistes peuvent prospérer à l’envie. (il faudrait d’ailleurs inventer un terme actuel pour les qualifier et ne pas les confondre avec justement l’obéissance servile de la hiérarchie des pouvoirs de grand papa. justement parce qu’aujourd’hui, la servitude volontaire invente ce nouveau comportement et réoriente son fond culturel commun sur des formes que même les fascistes auraient mis à l’index.) Je m’entête avec cette alerte mais je pense que c’est incontournable pour ne pas retomber dans l’illusion d’un retour au passé dont il ne s’agit surtout pas.

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Publié par le janvier 13, 2017 dans Uncategorized

 

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