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Lisa Howard, entretien inédit avec Fidel Castro (1964): les US devraient vivre en paix avec Cuba

11 Jan

Une entrevue qui date de 1964, dans laquelle Fidel Castro définit la politique cubaine d’une manière qui encore aujourd’hui n’a pas varié et il parle de la sagesse française, en conseillant aux Etats-Unis de s’en inspirer (note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoire et societe)

 http://www.cubadebate.cu/noticias/2017/01/10/entrevista-inedita-de-lisa-howard-a-fidel-castro-en-1964-eeuu-deberia-vivir-en-paz-con-cuba/#.WHTXElPhC71

Fidel Castro et journaliste Lisa Howard US.

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Le programme de la télévision cubaine La pupille étonnée a diffusé au mois de mars le dialogue inédit entre la journaliste étatsunienne Lisa Howard et le Commandant en chef Fidel Castro Ruz, qui a eu lieu en février 1964, mais demeure d’une impressionnante actualité.

Howard a interviewé Fidel pour un documentaire de la télévision américaine ABC, et le leader historique de la Révolution cubaine a répondu à toutes les questions en anglais. Cuba Debate partage la traduction d’Esther Perez publiée sur le blog L’insomniaque des élèves.

Lisa Howard: Je veux vous poser des questions sur les tentatives d’assassinat, parce que ce fut un thème l’autre semaine. Souvent, on lit des rapports sur des tentatives d’attentat à votre vie. Craignez-vous pour votre vie?

Fidel Castro: Par exemple, en Union soviétique, personne n’a jamais lu ces choses, parce que personne ne veut me tuer. Aux États-Unis il y a beaucoup de contre-révolutionnaires et plusieurs personnes qui voudraient apprendre que j’ai été tué. Ils confondent leurs désirs, leurs rêves avec la réalité. Mais jusqu’à présent, j’ai vécu cinq ans au milieu du peuple et personne ne m’a tiré dessus.

Je me sens en sécurité, je ne suis pas inquiet. Et c’est mon travail. Regardez ce paradoxe: aux Etats-Unis, le Président se sent en sûreté, absolument en sûreté. Je suis sûr que le gouvernement des États-Unis a pris beaucoup plus de mesures pour sa sécurité personnelle que ce que j’en prends. Et la nouvelle de ce que le président des États-Unis avait été tué a été une surprise. Pour personne à Cuba, cela n’a été une bonne nouvelle, parce que, franchement, nous pouvons être des ennemis politiques, mais nous ne voulons la mort de personne.

Dans un certain sens, nous nous sentons comme quand vous avez un adversaire et il disparaît: personne ne se sent satisfait. Dans un certain sens, voilà ce que je sentais: un adversaire qui a disparu d’une manière avec laquelle nous ne pouvons être d’accord. Eh bien, je pense que beaucoup de gens veulent me tuer. Tout le monde est appelé à mourir tôt ou tard. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui ne le sait pas? Nous le savons très bien. Alors que nous vivons, nous travaillons, nous accomplissons notre tâche. Et nous sommes satisfaits, heureux, nous ne sommes pas inquiets à ce sujet.

Si quelque chose vous arrivait, que pensez-vous qu’il adviendrait de la révolution cubaine?

Dans les débuts, ma mort aurait été un coup très dur pour la révolution, mais pas maintenant. Nous avons tenu cinq ans, nous avons une organisation, nous avons plusieurs hommes avec des conditions extraordinaires pour diriger le pays. Je suis absolument sûr que rien ne se passerait. Je peux donner mon expérience à la Révolution. Nous avons tous appris au fil des ans. J’ai une certaine expérience. J’ai aidé la Révolution avec mon expérience, mais vous pouvez être sûrs, comme je le suis, que rien ne se passerait.

Bien sûr, nous ne voulons pas faire le test, mais nous ne sommes pas inquiets. Honnêtement, cela ne nous inquiète pas. Une révolution n’est pas la tâche d’un homme. Une révolution est la tâche d’un peuple. Et les gens se rassemblent dans des situations difficiles et choisissent un chef dans des situations difficiles. Aucune révolution n’a succombé parce que le chef a disparu. Je ne veux pas faire des comparaisons. Je suis le chef d’un petit pays, une petite révolution. Mais pensez à une grande révolution, la révolution soviétique. Dans une situation très difficile, beaucoup plus difficile que la nôtre, Lénine est mort, et la révolution a continué. La révolution n’est pas la tâche d’un homme, elle est la tâche d’un peuple.

Qui va prendre le pouvoir?

Ce n’est pas une monarchie et il n’y a aucune décision à ce sujet. Au début, quand je comprenais que s’ils me tuaient ce serait un danger pour la révolution, j’ai mentionné Raul. Mais c’est un problème que devra résoudre la direction collective de la Révolution.

Nous avons beaucoup d’hommes. Vous voyez, nous avons un président, je suis le premier ministre. Ma tâche est politique et je dois donner une impulsion à beaucoup de choses. Mais nous avons un président, un conseil des ministres, un parti politique, la direction du parti politique. Dans cette situation, la direction nationale de notre parti nommerait un premier ministre pour mener à bien la tâche qui est la mienne.

Ici, à Cuba, les principaux problèmes politiques sont discutés au sein de notre direction. Tous les problèmes majeurs. Je ne prends jamais une décision personnelle. J’entends les opinions  de tous, et quand nous avons abouti à un accord, nous avons pris la décision.

Docteur Castro, est-il possible que cette révolution puisse prendre une autre direction, qui serait, de nouveau une démocratie, avec des élections libres, assumer bon nombre des idées que vous avez proclamées dans la Sierra Maestra?

Pour un citoyen ordinaire des États-Unis il n’est pas  facile de comprendre ces problèmes. Vous avez une idée de la démocratie, nous avons notre idée de la démocratie. Il existe de nombreux exemples. Par exemple, nous pourrions parler du chômage, des Noirs aux États-Unis, ceux qui vivent dans le sud des États-Unis, vous ne pouvez pas parler de démocratie à de nombreux pauvres, de nombreux malheureux qui vivent aux États-Unis. Pour eux, la démocratie est une formalité.

Vous avez deux partis, tous deux contrôlés par l’oligarchie et qu’ils appellent la démocratie. Dans l’Athènes antique, en Grèce, ils ont parlé de la démocratie et il y avait des milliers d’esclaves. Les États-Unis ont de nombreux intérêts dans le monde entier. En Amérique latine et le reste du monde, leurs entreprises font travailler très dur des millions de personnes qui manquent de droits, n’ont pas un niveau de vie, l’éducation, les soins de santé. Et vous parlez de la démocratie. Voilà pourquoi ce n’est pas facile, mais un jour on comprendra notre idée de la démocratie.

Docteur Castro, toutes les personnes avec lesquelles nous avons parlé qui s’opposent à vous, disent qu’ils le font parce qu’ils pensaient que ce serait faire une révolution démocratique, et au lieu de cela c’est devenu une révolution communiste.

Quand ils disent révolution démocratique ils veulent dire une révolution capitaliste, la révolution de la libre entreprise, l’influence des monopoles sur Cuba. Ils pensent à leurs intérêts de classe, et non aux travailleurs, aux paysans, aux noirs, aux étudiants, aux intellectuels. Ils pensent à leur intérêt matériel. C’est que ce qu’ils appellent la démocratie. Batista a dit qu’il était démocrate. Tous les riches propriétaires terriens ont parlé de la démocratie. Voilà ce qu’ils entendent par démocratie. Lincoln a dit que la démocratie est le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple.

La révolution est aussi le gouvernement qui prend le pouvoir avec le peuple et prend des mesures pour le peuple. Personne ne peut nier que notre gouvernement est un gouvernement honnête. Nous avons banni toutes sortes de vices de notre société, tous les types de vol, détournement de fonds. Et toutes les mesures prises le sont en vue d’aider le peuple. Nous avons fait beaucoup de choses pour le peuple. Un million de Cubains ne savaient pas lire et écrire, ils savent maintenant. Tout le monde à Cuba a la garantie de l’éducation. Tout le monde a un emploi, la possibilité d’étudier. Tout le monde : les Blancs, les Noirs, tout le monde à Cuba. Le peuple le sent. Il faut donc analyser en profondeur le problème de Cuba pour comprendre.

Cependant, nous n’avons pas achevé bien des choses. Nous devons transformer plusieurs choses, en les institutionnalisant. On n’a pas eu le temps de faire beaucoup en ces cinq ans.

Nous avons visité de nombreuses écoles et trouvé une uniformité extraordinaire. Les enfants semblent répondre de mémoire. Il semble y avoir beaucoup d’endoctrinement marxiste. Il semble y avoir très peu de pensée indépendante. Est-ce que cela vous préoccupe?

Dans les écoles américaines, qu’est-ce qu’ils enseignent aux élèves? Ils enseignent leur point de vue, ils leur parlent de la libre entreprise, des affaires, de l’industrie, des intérêts américains dans le monde entier. De tout cela ils parlent à leurs jeunes. La classe dirigeante aux États-Unis tente d’enseigner aux élèves ce qui les intéresse. Ici, la révolution enseigne et prépare les jeunes à la Révolution.

Je prends un exemple personnel : j’ai étudié dans une école religieuse depuis mes premières années jusqu’à ce que je sois entré à l’Université. Ce qu’ils m’ont appris? Je n’ai pas décidé à quelle école aller, mes parents ont choisi, et ils m’ont appris tout ce qu’ils voulaient. Je n’avais pas la possibilité de choisir. A Cuba, il y avait des centaines d’écoles religieuses où les enfants de la classe riche ont été instruits. Maintenant, nous éduquons nos jeunes dans les idées révolutionnaires, nos idées.

Nous avons dit aux gens: « Apprenez, nous ne voulons pas d’un peuple ignorant. Nous voulons un peuple apprenant à penser ». Est-ce que nous disons à nos jeunes « croyez »? nous disons, « étudie, pense ». Si nous craignions que le peuple étudie et pense nous n’aurions jamais développé l’éducation au point où nous l’avons développée. Nous enseignons à tout le monde, nous éduquons tout le monde. Et si vous pouvez lire et écrire, vous êtes mieux en mesure de penser et d’analyser.

Vous pouvez tromper un peuple ignorant. Vous ne pouvez pas tromper un peuple éduqué. Et la révolution a une obsession, celle d’éduquer le peuple. Cela prouve que nous ne craignons pas que les gens pensent, analysent. Nous sommes confiants en notre avenir, nous sommes confiants en notre jeunesse, en notre raison.

Vous étiez aussi révolutionnaires au début, quand vous avez fait votre guerre d’indépendance et avez dû vous battre. Que pensez-vous de l’Angleterre? Au début, vous étiez libéraux, les Anglais étaient monarchistes. Les Anglais n’étaient pas d’accord avec vous et ils sont allés au Canada et ailleurs.

Ensuite, vous, aux États-Unis, vous avez commencé à enseigner aux gens la Constitution, la Déclaration des droits. Vous avez parlé au peuple. Et les Anglais ont dit, « vous êtes libéraux. » Appelez quelqu’un libéral en 1776 c’était la même chose que d’appeler quelqu’un maintenant socialiste, marxiste, communiste. C’est la même chose. Pour ceux qui sont partis, entendre parler de communisme est mauvais. Mais quand vous avez fait votre révolution, quand ils ont été appelés libéraux, c’était aussi diabolique. Dans l’ancien temps vous avez vécu cette expérience. Dans l’avenir, nous serons d’accord. Je suis sûr. Et nous ne vous donnons pas raison à vous maintenant, parce que jadis vous étiez libéraux, mais maintenant vous ne pouvez pas être appelés libéraux.

Qu’est-ce qui se passe au Vietnam? Qu’est-ce qui se passe en Amérique latine? Vous soutenez des dictateurs, vous appuyez des groupes militaires, vous maintenez de bonnes relations avec les oligarchies jusqu’à ce que triomphe de la Révolution cubaine. S’ils commencent à se soucier maintenant des réformes sociales, c’est le résultat de la Révolution cubaine. Pouvez-vous le nier?

Est-ce que ça ne peut pas être notre propre conscience sociale et non pas une conséquence de la Révolution cubaine?

Eh bien, mais cela coïncide beaucoup avec la Révolution cubaine. J’ai des soupçons, des doutes sur le sujet. Je pense que c’est beaucoup en rapport avec la Révolution cubaine. Je soupçonne, j’ai des doutes à ce sujet.

Deux choses: (Nikita) Khrouchtchev et (Charles) de Gaulle. Vous avez passé beaucoup de temps récemment avec le premier ministre Khrouchtchev et au cours de votre premier voyage en Russie. Que pensez-vous de Khrouchtchev en tant qu’homme et en tant que leader?

J’ai une excellente opinion de Khrouchtchev. J’en ai parlé à Cuba. J’admire Khrouchtchev. C’est un homme très simple dans ses relations avec les gens et avec les autres leaders. C’est un dirigeant très humain. Un  homme très humain. Il est très intelligent, très clair, un homme responsable. Il est aussi un homme de paix. Il se soucie de la paix. Je le comprends très bien, et plus je le connais, plus l’impression que j’ai de  lui est une excellente impression. Réellement, honnêtement.

Maintenant vous achetez des bus en Angleterre, vous parlez d’acheter des bateaux en Espagne, j’ai cru comprendre qu’il y a une mission économique cubaine en Suisse. Est-ce que cela signifie un changement radical dans votre politique commerciale, Dr Castro?

Non, jamais. Qu’est-ce que cela changerait? Nous n’avons jamais refusé de faire des affaires avec les États-Unis, avec toute nation. C’était la politique des États-Unis de réduire nos relations commerciales avec eux et avec les nations.

Toutes les nations ont leurs problèmes économiques, et le blocus économique – pour vous qui avez mentionné le réalisme – n’est en aucune façon une politique réaliste. Les Américains aiment à dire qu’ils sont un peuple pratique, un peuple réaliste, mais nous avons vu beaucoup de choses qui prouvent qu’ils ne sont pas très réalistes. Et ils nous appellent des rêveurs, des rêveurs, et ils nous prouvent que nous sommes plus réalistes, notre politique est plus réaliste que la vôtre.

Comment évaluez-vous la politique du président De Gaulle qui a reconnu la Chine communiste?

Je pense que c’est une politique très intelligente, et qui est une preuve de plus que la politique des États-Unis n’est pas réaliste. Ce test est un autre exemple. Je pense que c’est une politique intelligente.

Une autre chose : comme vous savez, De Gaulle a joué un rôle très important dans la France moderne. Mes idées, mes idées sociales et politiques, bien sûr, sont très différents de celles de De Gaulle, mais De Gaulle a travaillé dur pour la France. Dans les pires moments de la France, il a joué un rôle important. Et maintenant, la France a une position très importante sur la scène internationale. Et en prenant des mesures telles que la reconnaissance, c’est une politique très intelligente. Je sais que vous n’aimez pas cette politique, mais elle est le résultat de vos erreurs, des erreurs dans de nombreux domaines. Mais je ne vais pas donner des conseils, je pense que vous allez apprendre avec le temps. Les Anglais …

Maintenant, c’est à mon tour. Que voudriez-vous que fassent les États-Unis en ce qui concerne Cuba?

Vivre en paix avec Cuba. Voilà tout. Nous souhaitons, et je suis sûr que ce serait la seule politique intelligente que les États-Unis pourraient adopter. Mais je pense que si je tentais de les persuader, de nombreux diraient que nous allons couler. Mais nous sommes confiants, nous sommes heureux. Nous pouvons très bien vivre sans les Etats-Unis. Nous avons besoin de la paix, les États-Unis ont besoin de la paix, le monde a besoin de paix.

Notre politique est une politique de paix. Je pense que c’est une bonne politique pour toutes les nations et, bien sûr, pour les États-Unis. Je pense que vous avez commencé à comprendre une partie du problème. Ils commencent à comprendre, et en arrivent à comprendre. J’ai entendu un pêcheur dire quelque chose de très sage: que vous avez beaucoup de choses pendant une longue période et que vous n’appréciez pas les choses simples. C’était un pêcheur qui est venu vivre ici, à Cuba, vous voyez? Un Américain qui voulait venir vivre à Cuba. Au fil du temps, vous deviendrez sage comme les Anglais, les Français.

Les Français avaient de nombreux problèmes coloniaux au Vietnam, en Algérie. Ils ont signé la paix avec le Vietnam, signé la paix avec l’Algérie. Ils ont maintenant de bonnes relations avec l’Algérie. Et sans doute que c’est une meilleure politique pour la France qu’une politique de la guerre avec l’Algérie.

Mais ce qui est arrivé? Le Français ont laissé un problème et vous l’avez récupéré. Quand un gouvernement sage laisse derrière lui un problème, vous qui n’êtes pas sages, vous le récupérez. Voilà ce qui se passe. Les Anglais sont également sages, mais vous ne l’êtes pas.

Mais nous voulons vivre en paix, mais vous vous  êtes intéressés à exporter votre révolution dans toute l’Amérique latine.

Nous devons être clair, très clair, nous sommes en mesure de vivre en paix avec toutes les nations. Mais il est nécessaire que les autres nous laissent tranquilles.

Lisez aussi l’interview de Che Guevara par Lisa Howard

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Publié par le janvier 11, 2017 dans Uncategorized

 

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