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Daech, Erdogan et Poutine : le dessous des cartes, par Caroline Galactéros

04 Jan
  • Par Alexis Feertchak
  • Mis à jour le 03/01/2017 à 10:17
  • Publié le 02/01/2017 à 19:51

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Alors que la Turquie est la cible de Daech, Caroline Galactéros estime que les présidents russe et turc jouent dans leur rapprochement un jeu à la fois habile et prudent. Pour la géopolitologue, ce sont deux qualités que l’Occident ignore. Comme d’habitude son analyse est une des plus pertinentes, une des moins « idéologiques » de toutes celles que l’on peut lire. Ce n’est pas la première fois qu’au plan international, le Figaro s’avère beaucoup plus « informé » que la presse aux sympathies social-démocrates comme le Monde ou Libération et tous ceux qui leur emboîtent le pas pour devenir des chantres de l’atlantisme jusqu’à la russophobie et la copie de l’attitude pathétique d’Obama (note de Danielle Bleitrach)


Docteur en Science politique et colonel au sein de la réserve opérationnelle des Armées, Caroline Galactéros dirige le cabinet d’intelligence stratégique Planeting. Auteur du blog Bouger Les Lignes, elle a publié Manières du monde. Manières de guerre (éd.Nuvis, 2013) et Guerre, Technologie et société (éd. Nuvis, 2014).


FIGAROVOX. – L’État islamique a revendiqué l’attaque commise contre une discothèque d’Istanbul pendant la nuit du nouvel An. Sur fond de réconciliation avec la Russie, la Turquie est-elle devenue une cible prioritaire de l’État islamique?

Caroline GALACTEROS. – Prioritaire peut-être pas, mais il est certain que la convergence russo-turque et la prise en main du jeu politique syrien et du processus diplomatique par le trio russo-turco-iranien rebattent les cartes de façon inquiétante pour l’État islamique qui peut chercher à «punir» son ancien allié ou à lui faire infléchir sa nouvelle ligne. En effet, le rapprochement entre Moscou et Ankara surplombe et menace la marge de manœuvre politique et militaire et la capacité de nuisance, mais aussi le statut «à part» dans l’échelle de l’horreur (et donc dans la capacité d’attraction et recrutement) de l’État islamique. De facto, en remettant en cause leur collusion ancienne avec Ankara qui l’a longtemps avantagé par sa complaisance voire son soutien, ce rapprochement tactique le ravale au rang d’une organisation terroriste presque comme une autre, notamment comme Al-Qaïda, proche mais rival cousin…

Quelle peut être la réaction du président Erdogan?

L’analyse de la situation et les priorités du pouvoir turc ont bougé. Il s’agit désormais pour le président Erdogan de s’asseoir à la table des vainqueurs (ce que ne lui garantissait pas – et certainement moins encore aujourd’hui – Washington) et de retirer les fruits concrets d’un axe militaro-diplomatique avec Moscou en matière d’influence et d’emprise politique et territoriale sur le théâtre syrien (mais aussi en Irak, selon l’évolution de la situation et dans le cadre d’un partage des rôles entre Washington et Moscou une fois le président Trump aux affaires). On ne peut exclure qu’Ankara n’ait pour ambition de rassembler progressivement sous sa tutelle les divers groupes islamistes sunnites prêts à une négociation avec Moscou et le régime Syrien, afin de s’assurer à travers eux une influence importante dans la Syrie future qui pourrait mêler une structure d’État unitaire et une décentralisation interne forte selon des lignes confessionnelles et territoriales.

L’accroissement du terrorisme djihadiste en Turquie peut-il changer la position d’Ankara vis-à-vis des Kurdes?

Les Kurdes restent la cible politique interne première du pouvoir turc. Il devient d’ailleurs de plus en plus probable qu’ils fassent ultimement les frais de la gestion croissante du conflit par les grandes puissances régionales ou globales. Aucune n’a véritablement intérêt à céder à leurs revendications nationales et les Kurdes demeurent handicapés par leurs propres rivalités internes. Ils sont donc utilisés par les uns et les autres comme force d’appoint ou d’avant-garde au gré des nécessités militaires d’affrontements localisés. De leur point de vue, ils ont tout intérêt à conserver ou développer leur capacité de nuisance ou d’interférence résiduelle dans le jeu régional comme sur le sol turc, et plus encore à faire en sorte que Moscou n’en arrive pas à vouloir ou devoir les sacrifier totalement à son rapprochement tactique avec Ankara. Ce qui n’est pas exclu.

Cette stratégie russophile de la Turquie vous paraît-elle habile et crédible?

Il ne s’agit pas de russophilie – ni de russophobie d’ailleurs -, mais d’une évaluation qu’il faut bien reconnaître «créative» et habile, par le président Erdogan, des intérêts politiques nationaux turcs et des siens plus personnels sans doute. La Turquie a simplement fini par devoir admettre qu’elle pèserait plus, y compris vis-à-vis de Washington, dans une alliance avec la Russie – qui s’est imposée comme principal décideur du futur syrien – que contre elle. Face à ce réalisme froid, nous restons malheureusement intellectuellement sidérés et sans rebond. Nous avons manifestement le plus grand mal à comprendre l’ampleur du bouleversement stratégique en cours. Un bouleversement mondial dont le Moyen-Orient n’est que l’un des théâtres d’expression.

D’où pourrait venir cette erreur occidentale de jugement?

Les lignes bougent et bousculent sans ménagement nos schémas de pensée confortables. On incrimine la faiblesse américaine pour expliquer la prise d’ascendant russe ; certains analystes vont même désormais jusqu’à dire que l’Amérique ne se serait pas vraiment impliquée dans le conflit syrien (sic!) alors qu’elle s’est bel et bien engagée dans la déstabilisation de l’État syrien via des groupes rebelles et selon son nouveau mantra du «commandement de l’arrière» (leadership from behind). Simplement, cette entreprise de regime change violent, à laquelle des puissances européennes ont activement participé, a clairement échoué. Dont acte? Même pas! Car le plus grave de mon point de vue n’est pas là. Ce qui me semble très dommageable et dangereux, c’est qu’alors que l’on proclame chaque jour après chaque attentat notre volonté de combattre la terreur islamiste qui cible avec constance nos propres sociétés, l’on refuse obstinément de saisir l’opportunité stratégique que constituerait un front commun occidentalo-russe dans cette lutte.

Quel serait l’intérêt d’un tel rapprochement avec Moscou?

Encore une fois, il ne s’agit ni d’entrer en fusion amoureuse avec Moscou ni de mésestimer les calculs et arrière-pensées russes (nous avons les nôtres), mais de faire un pari hors normes et à très fort rapport pour chacune des parties: celui du sens d’une convergence de fond vigilante mais authentique, inédite mais salutaire entre les deux piliers de l’Occident. Cela demande évidemment un peu d’envergure, d’audace et d’ambition. Alors, devant l’effort requis par une telle métamorphose, nos élites déphasées préfèrent l’enlisement dans un combat d’arrière-garde. Alors que nous sommes entrés, qu’on le veuille ou non, dans une phase d’innovation géopolitique majeure – certes à l’initiative de Moscou – qui balaie l’ordre ancien, une grande partie de l’establishment américain autour de l’Administration sortante s’y accroche désespérément.

Vous pensez à l’affaire des hackers russes qui auraient influencé l’élection de Donald Trump…

C’en est effectivement la manifestation pathétique. Cette guéguerre américano-américaine, dont le nouveau président américain est en fait la cible première et Vladimir Poutine l’instrument, démontre tristement combien le sort du Moyen-Orient et de ses populations sacrifiées est secondaire pour un appareil dirigeant américain (OTAN incluse) qui voit vaciller ses intérêts et ses rentes de situation et ne s’y résout pas. Alors, on s’arc-boute, ici comme là-bas, autour de nos vieux totems grimaçants, on s’accroche aux vieilles lignes de fracture, on préfère une bonne vieille Guerre froide ranimée à un axe occidental Moscou-Washington novateur qui serait pourtant un moteur fabuleux pour une renaissance de notre civilisation empêtrée dans ses contradictions et son cynisme mis à nu. Washington, où l’équipe sortante fait tout pour enfermer le nouveau président américain dans un piège qui l’empêcherait de mener à bien son projet de reset avec Moscou. Il s’agit de l’acculer à l’inaction stratégique et de lui faire craindre, s’il persiste, d’être accusé par une opinion publique brainwashée méthodiquement, de trahir rien moins que les intérêts nationaux en voulant dialoguer enfin intelligemment avec la Russie. On nage en plein délire, et il ne serait pas étonnant que l’on entende bientôt parler de possible «intelligence avec l’ennemi» pour discréditer plus encore le nouveau président et mettre à mal ses projets.

Comment jugez-vous la réaction de Vladimir Poutine et Donald Trump à ce «délire»?

Donald Trump ne s’y est pas trompé, et Vladimir Poutine non plus, qui a refusé de céder à l’escalade des représailles diplomatiques via l’expulsion d’espions américains en miroir aux «représailles» américaines. Le président russe est trop habile et préfère avoir le triomphe modeste quand Barack Obama et Hillary Clinton se fourvoient dans une défaite infantile et bruyante. Le président-élu mesure sans doute parfaitement le champ de mines que le président sortant est en train de poser à Washington, et plus concrètement en Syrie, avec la possible reprise des livraisons de Manpads (missiles portatifs) aux groupes rebelles qui ne sont pas encore rentrés dans le rang, claire menace pour les avions et hélicoptères russes. Il s’agit de faire capoter le cessez-le-feu et le processus diplomatique que Moscou, Téhéran et Ankara tentent de faire tenir dans la perspective de la prochaine Conférence d’Astana qui doit dessiner les contours d’un accord politique viable.

Bref, «l’ancien monde» a la vie dure. Le cadavre bouge encore. La question est donc: est-on capable d’exploiter la fenêtre d’opportunité extraordinaire qui nous est donnée de «faire du neuf», du conséquent, de l’efficace et plus encore, de restaurer la crédibilité occidentale si abîmée depuis 15 ans par le cynisme structurel de nos interventions soi-disant «morales»? Va-t-on enfin partir du réel et des opportunités qu’il ouvre pour mener une lutte existentielle contre une menace qui ne faiblira pas tant que l’on ne fera pas front commun contre elle? Ou bien préfèrera-t-on persister à s’aveugler en maugréant contre ce monde qui ne nous obéit plus au doigt et à l’œil, à se réfugier dans un manichéisme dépassé qui fait le jeu de l’adversaire, à s’enkyster dans des schémas de pensée rétrogrades qui ne fonctionnent plus et nous rendent vulnérables? Pour la France et pour l’Europe, ce dilemme est crucial.

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1 commentaire

Publié par le janvier 4, 2017 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Daech, Erdogan et Poutine : le dessous des cartes, par Caroline Galactéros

  1. etoile rouge

    janvier 4, 2017 at 2:30

    pour agir ainsi il faut mesurer que les USA sont incapables de protéger et vouloir la paix, incapables d’assurer la sécurité à ,l’Union Européenne. Il faut donc tirer les leçons d’un pays incapable de mener un combat sérieux contre quelques dizaines de milliers de miliciens fascisto -religieux. Il faut donc retrouver l’indépendance nationale, politique, militaire et économique. Pour cela il faut que le ,peuple de France, particulièrement ses travailleurs appuie la sortie de l’OTAN, de l’Euro, de l’UE. Le plus vite est le mieux. Que fait le PCF?

     

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