En Ukraine aujourd’hui, le pouvoir est partagé entre Kiev et les bataillons ultranationalistes lourdement armés, qui ont une longue histoire dans laquelle se multiplient non seulement les affrontements avec Kiev, mais aussi les défis à la volonté de l’UE et Washington.

L’influence des ultranationalistes via une politique de veto–violence est le meilleur exemple du déraillement continue imposé par eux des Accords de Minsk, l’accord de règlement du conflit dans la région du Donbass dans l’est de l’ Ukraine. Minsk est aussi la clé de la levée des sanctions anti-russes qui nuisent à l’économie européenne et qui créent le ressentiment dans des pays comme la France et l’Italie. Il n’est pas surprenant que Paris-Berlin, et l’ONU aient souligné à plusieurs reprises que Minsk reste la seule solution au conflit en Ukraine. Pour l’extrême-droite de l’ Ukraine, cependant, l’accord de -Kiev qui accepte d’accorder au Donbass un  statut spécial, y compris le droit d’utiliser la langue russe-sont anathème. Par conséquent, chaque fois que l’Occident pousse l’Ukraine à remplir ses obligations de Minsk, l’extrême-droite franchit une nouvelle étape dans la violence.

En juillet 2015, le département d’Etat américain a pris un soin extraordinaires à exhorter Kiev pour que soit  appliquée la loi concernant le  statut spécial décidé par Minsk:  la secrétaire d’Etat adjoint Victoria Nuland s’est rendue à Kiev et, alors avec l’ambassadeur Geoffrey Pyatt, elle a imposé la discussion au Parlement du  projet de loi. Un mois après, au cours de la première lecture, un ultranationaliste a tué quatre gardes et blessé plus de 100 autres dans une attaque à la grenade  à l’extérieur du bâtiment du parlement ; la loi spéciale de statut est restée dans les limbes législatives depuis.

Près d’un an après, les dirigeants de la France et de l’Allemagne, dont les économies ont souffert à la suite de sanctions qui sont partie prenante de Minsk, ont tenté d’insuffler la vie dans le processus de paix en disant à Kiev d’organiser des élections dans le Donbass (une autre disposition de la feuille de route). Cette fois, l’extrême-droite n’a pas attendu un vote. Andriy Biletsky, le commandant du bataillon  Azov, a averti publiquement que ses forces allaient investir le parlement s’il permettait que les élections aient lieu,  10.000 hommes ont défilé dans la capitale pour concrétiser la menace. Inutile de dire que la mise en place de l’élection n’a pas été soumise au vote.

En plus de saborder le processus de paix en Ukraine et ainsi d’empêcher la fin des sanctions entre l’UE et la Russie, l’extrême-droite a bafoué la primauté du droit, favorisé l’instabilité, et sapé les institutions démocratiques de base en Ukraine. Les gangs liés au bataillon d’Azov, Aidar, Secteur Droit et bataillons Tornado pratiquent le coup de feu avec la police, interviennent dans les procédures judiciaires pour intimider les juges, empêchent les élections locales, incendient les bâtiments des médias, détruisent les monuments soviétiques indésirables, menacent violemment  les journalistes, et parlent  ouvertement de renverser  le gouvernement.

Il est difficile d’imaginer que puisse exister une administration stable après trois ans de tolérance à ces défis de fer à son monopole de l’usage de la force, pourtant la quasi-totalité des actions de l’extrême-droite sont restés impunies.

L’une des raisons à l’incapacité et au refus de Kiev de maîtriser les bataillons est le fait  qu’ils restent les plus féroces, la plupart des unités se sont aguerries dans les forces armées; il est difficile d’envoyer la garde nationale pour rétablir l’ordre quand la Garde nationale se compose de formations ultranationalistes. Une raison tout aussi inquiétante  est que l’extrême-droite de l’Ukraine a le bénéficie du soutien de deux hommes politiques extraordinairement puissants: le président du Parlement Andriy Paroubiy et le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov.

Les deux hommes ont joué un rôle critique dans l’installation de la force néo-nazie dans la rue pendant l’hiver 2013-14 lors du soulèvement du Maidan qui a abouti à l’éviction du corrompu, bien que démocratiquement élu, président Viktor Ianoukovitch. Les liens de Parubiy avec l’extrême droite datent de plusieurs décennies: il a co-fondé et dirigé le  Parti National social de l’Ukraine, qui a utilisé les symboles néo-nazis et dont le nom, selon le Spiegel, est une référence intentionnelle au parti nazi.

Bien que Parubiy n’ait  pas été officiellement affilié à des organisations d’extrême-droite depuis le début des années 2000, il a parlé avec émotion de son passé ; lorsque poussé à répudier sa formation dans un interview en 2015, il a insisté sur le fait que ses « valeurs » n’ont pas changé. L’histoire de Parubiy l’a bien servi: Il était responsable de l’organisation des ultranationalistes dans le Maidan, des unités d’ « auto-défense » qui ont rendu le renversement de Ianoukovitch possible, et ont assuré à Parubiy un rôle de premier plan dans le nouveau gouvernement (Les informations que l’homme avait passé plus d’une décennie dans de grandes organisations néo-fascistes étaient tues dans les  communiqués de presse lors de ses visites en 2015 et 2016 pour rencontrer des membres du Congrès et Washington)

Avakov, lui aussi, est passé de l’ «auto-défense» dans les formations de Maidan aux unités paramilitaires lourdement équipés qui ont combattu dans le Donbass et ont  brutalement réprimé toute velléité de sécession dans les villes russophones qui n’étaient pas encore aux mains des rebelles. Dans le processus, ces unités ont pulvérisé un record horrible de viol, de torture, d’enlèvements, d’assassinats et de crimes de guerre possibles, attestée par des rapports d’Amnisty International et des organismes des Nations Unies.

Après être devenu ministre de l’Intérieur, Avakov a promu des individus comme un   vétéran du groupe néo-nazi Patriot de l’Ukraine et du bataillon Azov qui est récemment  devenu chef par intérim de la police nationale de l’Ukraine. La police nationale financée, équipée et formée par Washington était autrefois présentée comme un brillant exemple de la manière dont Washington conduisait  l’Ukraine vers la démocratie. Le fait qu’elle est maintenant dirigée par un homme qui a des liens avec les néo-nazis est un exemple particulièrement ironique de conséquences imprévues.

Il n’est pas surprenant qu’en ayant des dirigeants influents liés à l’extrême-droite, les poursuites soient annulées par Kiev. Les demandes formulées par le Conseil de l’Europe d’enquêter sur le 2 mai 2014, le massacre où 48 Ukrainiens pro-russes ont été brûlés vifs après avoir été chassés dans un bâtiment d’Odessa par les radicaux n’a abouti à rien. Quand un site ultranationaliste a divulgué des renseignements personnels sur les journalistes qui ont fait des reportages sur la zone de conflit du Donbass, en les qualifiant de « collaborateurs terroristes », cela a déclenché une réaction internationale, depuis The New York Times et The Daily Beast à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Le site, cependant, est liée à Avakov, et malgré un tollé véhément des médias occidentaux, il n’a pas été suspendu.

La tolérance de Kiev à l’extrême-droite provoque même la colère  de la Pologne, l’un des plus grands partisans de l’Ukraine, et certainement pas un ami du Kremlin. Cet été, l’Ukraine a rebaptisé un grand boulevard en l’honneur de Stepan Bandera, leader des groupes de partisans responsables du massacre de milliers de Juifs et de plus de 100.000 Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale. En réponse, le parlement polonais à l’unanimité a adopté la législation désignant les massacres un génocide commis par les nationalistes ukrainiens. L’insistance de Kiev à glorifier  les organisations de Bandera a érodé les relations polono-ukrainiennes au point qu’un drapeau ukrainien a récemment été brûlé à Varsovie.

Washington a eu raison de faire pression sur Kiev pour combattre la corruption et faire respecter la primauté du droit, comme l’a déclaré sans ambages un éditorial du  New York Times, l’Amérique « ne peut pas continuer à pelleter de l’argent dans un marécage de corruption à moins que le gouvernement commence à façonner le régime démocratique que les Ukrainiens ont réclamé  dans leur protestations. » La présence des formations armées de suprématie blanche avec toute possibilité d’influer sur la politique intérieure et étrangère constitue une menace pour la démocratie qui est au moins aussi grave que la corruption. Il est particulièrement nécessaire d’aborder en 2017, des réalités comme l’ultranationalisme, le racisme et l’antisémitisme qui sont en pleine progression à travers les nations européennes, dont beaucoup ne disposent pas des garanties démocratiques des États-Unis. Washington doit cesser d’ignorer l’extrême droite en Ukraine, ou risque d’envoyer un message malsain de tolérance au suprématisme blanc, à la fois à la maison et à l’étranger.