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Alep, Ankara et la paix perpétuelle contre l’état naturel de guerre

20 Déc

ambassadeur

A Ankara et Alep, il faudrait ajouter l’attentat de Berlin pour bien mesurer la nécessité de la paix et les obstacles

Hier soir, dans le contexte dramatique de la situation au Moyen orient, nous parvenait la nouvelle du meurtre de l’ambassadeur russe à Ankara et plus tard dans la nuit la nouvelle de l’attentat terroriste à Berlin. Il est clair que face à ces événements ce qui est recherché c’est la poursuite de la guerre, l’exacerbation des antagonismes, le fascisme comme perpétuation de la guerre de tous contre tous. Nous avons besoin d’une culture de la paix et d’une réflexion sur les principes autant que de la volonté de garder la tête froide pour l’imposer en tant que citoyens.

La philosophie du  Mouvement de la paix doit être basée sur le respect des souveraineté : référence à Kant

le mouvement de la paix est irremplaçable dans son combat contre l’OTAN, pour le désarmement en particulier nucléaire, mais il me semble que la question qui se pose au plan international est celle du respect des souverainetés. C’est déjà ce que Kant, le philosophe à la base du droit international définissait comme la base de la paix perpétuelle dans son ouvrage  Projet de paix perpétuelle. Pour Kant les Etats sont soit dans un état de guerre, soit instable et précaire, c’est leur état naturel et le projet de Kant qui est celui d’un droit international est de les sortir de cet état naturel. Il ne s’agit pas de croire que c’est facile puisque cela exige justement de sortir d’un état naturel en transformant l’état de fait de la paix en état de droit, en juridicialisant les rapports entre Etats.

L’état de paix n’est pas un état de nature, lequel est au contraire un état de guerre, c’est pourquoi il faut que l’état de paix soit institué ” (citation de Kant)

Les Etats sont naturellement portés au bellicisme. La défense de la souveraineté prime sur les questions morales. Ils ne connaissent que la force et l’hostilité en ignorant le droit. Le secret et la raison d’Etat règnent en maîtres dans les relations diplomatiques. De la même manière que les individus deviennent citoyens par un contrat social, les Etats doivent entrer dans des rapports contractuels avec d’autres Etats.

Kant refuse d’emblée l’idée d’un Etat mondial car il gommerait les différences inhérentes aux cultures et nierait le concept de souveraineté. L’idée d’un seul peuple est absurde.

Selon Kant, l’idée de paix est un idéal régulateur, vers laquelle il faut tendre. Elle se construit et ne se décrète pas.

Si je me suis permis ce long détour par Kant c’est pour bien montrer à quel point l’idéologie qui gouverne aujourd’hui les rapports internationaux est contradictoire avec cet idéal, rien n’a plus été destructeur de paix que la stupidité que l’on appelé le droit d’ingérence ou la philosophie des droits de l’homme qui a été invoquée pour partout porter le chaos. Certes ce que l’on ose appeler une philosophie et qui n’est de fait que le droit du plus fort semble partir de l’une des exigences de Kant : faire que la constitution civique de chaque Etat soit républicaine, en bannir le despotisme. Mais de ce point de vue Robespierre, l’incarnation politique de Kant, a déjà répondu en refusant de faire la guerre à l’Europe en prétendant lui apporter l’idéal révolutionnaire. L’Incorruptible souhaitait que la France fît savoir aux autres peuples d’Europe qu’elle ne rentrerait jamais en guerre contre eux pour de telles raisons. Pour cela, il fallait donc « manifester à la face de l’univers » que ce type de relations que les monarques avaient jusque-là imposé à leur peuple n’était plus de mise pour la France révolutionnaire. En réalité, Robespierre, à son habitude, élargissait le débat. D’un débat qui était resté jusque-là dans le cadre constitutionnel et strictement national, il faisait un débat sur les relations internationales entre les peuples et sur la responsabilité de la France révolutionnaire vis-à-vis des autres peuples.

La philosophie politique du mouvement de la paix doit être basée sur le souci de sécurité qui esr celui qui pousse les êtres humains à se rassembler, à créer sécurité, et cela passe par l’égalité reconnue entre citoyens comme entre Etats. Ce qui est exactement le contraire de l’impérialisme et de la manière dont depuis plus de vingt ans, après l’effondrement de l’Union Soviétique il s’est comporté, dont y compris la France s’est comportée. Un des acquis du droit international avait été de passer de l’idée de guerre juste avec sa conception de croisade à la guerre légale avec des motifs que l’on peut négocier. Les rapports internationaux sont devenus une sorte de far west dans lequel le cow boy faisait régner sa loi, comme au niveau économique les monopoles financiarisés entraient dans une concurrence sans fin et sans régulation.

Outre l’hypocrisie intolérable de ces appels au Droits de l’homme à géométrie variable mais dont le but ultime est toujours de préserver la domination des Etats-Unis et de leurs vassaux et de leur « destin exceptionnel » qui fait d’eux à la fois des juges, des policiers et des gangsters (ce qui est le propre des systèmes mafieux) il faut considérer leur inefficacité et leur caractère meurtrier. Il faut également voir qu’ils sont basés sur un intolérable racisme qui ne peut avoir que des effets destructeurs dans nos sociétés et dans un monde mondialisé.

Donc le mouvement de la paix ne peut pas ignorer tout ce que recèlent les conflits actuels, par exemple la situation des femmes et des enfants, il doit d’abord marquer la philosophie qui l’anime et qui s’oppose à tout ce que nous venons de vivre ces vingt dernières années et qui aujourd’hui parait atteindre son paroxysme.

Alep est la marque de l’apparition d’un monde multipolaire, Ankara veut être un Sarajevo

L’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara, Andrey G. Karlov, réveille le spectre glacial et menaçant de Sarajevo et de l’Archiduc François-Ferdinand. Le fait que son assassin ait été semble-t-il un officier de la police anti-émeutes d’Ankara ne peut qu’inciter à se poser des questions sur la pénétration par des islamistes de l’administration turque, a dit Jacques Sapir face à l’attentat. Mais il conclut et je suis d’accord avec lui qu’Ankara n’est pas Sarajevo: Les enjeux de la situation au Moyen-Orient sont énormes, et – pour l’heure – c’est la Russie qui a la main. Elle n’a aucun intérêt à renverser une table sur laquelle elle est en mesure de dérouler un jeu gagnant. On a eu l’occasion, sur ce carnet, de dire le succès que représentait la réunion à Vienne des pays OPEP et non-OPEP des 10 et 11 décembre. Cette réunion, et l’accord qui en est sorti, montrent bien la puissance actuelle de la diplomatie russe, et sa capacité à faire se parler des ennemis aujourd’hui irréconciliables. C’est pourquoi l’analogie avec la situation de juillet 1914 n’est pas pertinente : Ankara n’est pas Sarajevo.

Ce n’est pas un hasard si cet attentat intervient à la veille de la rencontre entre la Turquie, la Russie et l’Iran, à propos non seulement de l’évacuation des réfugiés d’Alep mais aussi et surtout la manière de négocier la paix  à Moscou. Rien de plus difficile que d’aboutir à une telle conciliation; les relations entre la Turquie et la Russie s’était complètement dégradées après qu’un avion russe ait été abattu, mais après le coup d’Etat – fomenté par les Etats-Unis? – la Turquie se rapprochait de plus en plus de la Russie et même de l’organisation de coopération de Shanghai et l’ambassadeur exécuté à Ankara était un symbole de ce rapprochement. Inclure de surcroît l’Iran dans ce dialogue relevait de la quadrature du cercle comme le prouvaient les difficultés de l’évacuation. Et si l’on ajoute à cela le mécontentement des saoudiens, marginalisés de fait par cette triple entente, le problème kurde, Israël et les occidentaux, on voit la fragilité d’une telle rencontre et pourtant elle signifie bien que nous sommes entrés dans une nouvelle époque où il s’agit moins d’imposer à l’autre l’ensemble de ses vues, son mode de penser et de vie que de chercher des point d’accord limités à partir duquel pourra se négocier la paix. Il s’agit de reconnaître le droit des Etats et de construire la paix.

Ce qui a été défait à Alep est la stratégie des Etats-Unis et de leurs alliés occidentaux dont la France, l’imposition par la force d’un modèle de société, de relations basées sur la vassalité et quasiment néocoloniales, ce qui cherche à naître dans les pires difficultés, c’est cet espace de négociation. Chacun y arrive avec ses limites, voire comme la Turquie qui est entré en Syrie pour détruire les Kurdes et en ayant depuis des années pratiqué plus qu’un compromis avec les islamistes, en ayant pratiqué la répression des laïques et des Kurdes à qui il refuse le droit à l’autodétermination. Si l’une des bases de la « paix perpétuelle' » est la souveraineté, l’idéal du dialogue entre Etats républicains est loin d’être atteint.

Jacque Sapir en ce qui concerne la Russie a raison de rappeler la grande tradition soviétique représentée par Evguenny Primakov. « La politique des réalités implique de mettre de côté les grandes envolées, les colères, qu’elles soient saintes ou non. La politique des réalités implique de se comporter comme ce monstre froid dont nous parlait Hegel, de poursuivre vers son but sans se laisser dévier. »

Construire la paix a besoin d’hommes d’Etat dignes de ce nom, mais elle a aussi besoin de peuples citoyens, conscients de leurs intérêts réels, capables de résister aux campagnes de haine dans lesquelles on veut les jeter. Un monde multipolaire telle qu’il se dessine peut être la seule issue pour que l’humanité survive à sa capacité d’autodestruction, mais on ne saurait tabler sur la seule capacité des dirigeants à mener un tel processus, surtout dans un moment où le processus électoral fait monter au pouvoir des gens qui ne sont pas à la hauteur des exigences du moment.

Il faut construire une conscience de paix et cela est le rôle d’un mouvement de la paix. mais on doit éviter d’en faire un nouvel Attac qui multiplie les connaissances mais ne cherche pas le levier et le point d’appui de cette culture de paix dans le monde tel qu’il est et tel qu’il tend à devenir.

Incontestablement, le socialisme tel qu’il a pu apparaître au XXe siècle, avec en particulier l’Union Soviétique sur laquelle se sont appuyés les mouvements de libération nationale a joué un rôle essentiel dans cette montée de l’exigence et de l’imposition de la paix qui permettait la montée de peuples entiers à leur manière, à partir de leur histoire vers le dialogue souverain, les citoyennetés. Et il en demeure l’idée que cette base égalitaire est le terrain fertile d’une culture de paix, mais il y a eu sans doute un mépris préjudiciable d’autres acquis en particulier portant sur l’état de droit. Nous devons repenser les héritages de l’humanité, de ses combats dans l’opportunité et les dangers du monde nouveau qui s’ouvre devant nous.

 

Danielle Bleitrach

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5 Commentaires

Publié par le décembre 20, 2016 dans Uncategorized

 

5 réponses à “Alep, Ankara et la paix perpétuelle contre l’état naturel de guerre

  1. Pierre M. Boriliens

    décembre 20, 2016 at 6:53

    Bonjour,

    On ferait bien de réfléchir et de préciser ce qu’on entend par Droits de l’Homme. Parce que c’est bien joli d’employer l’expression à tire-larigot sans jamais évoquer son contenu, comme s’il allait de soi…

    Ceux de 1789 :
    « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression »

    ou ceux de 1793 (Robespierre, essentiellement) :
    « Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété »

    Ça change tout, évidemment !

     
  2. Bernard Trannoy

    décembre 20, 2016 at 9:15

    Je partage totalement, très loin de cette conception réductrice de l’affrontement inter impérialisme évoqué par certain, pour au final, dans une posture irresponsable renvoyer tout le monde dos à dos. Comme il n’y a pas de démocratie sans souveraineté, il n’y a pas de droit international sans ce même respect de la souveraineté

     
  3. histoireetsociete

    décembre 20, 2016 at 9:54

    je crois que Jaurès qui est complètement « imbibé » de révolution française et admirateur de robespierre pense à cela quand il dit « un peu de nation éloigne de l’internationalisme, beaucoup de nation en rapproche », mais il faut aussi être très attentif aux déviances nationalistes, chauvines, surtout dans un temps comme le notre où il manque totalement des organisations révolutionnaires et progressistes à la hauteur des enjeux. la contamination rouge-brun est aisée et il faut la dénoncer comme un des pires dangers.

     
  4. leca

    décembre 20, 2016 at 3:54

    un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène

     
  5. leca

    décembre 20, 2016 at 5:54

    la phrase de Jaures est la suivante :
     » C’est dans l’internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. »

     

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