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La Croix : A Mossoul, les civils paient le prix du sang par Jeremy André

19 Déc

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Jérémy André (à Mossoul), La Croix le 06/12/2016

Alors que les combats s’étendent dans la deuxième ville d’Irak, militaires et humanitaires tardent à coordonner leurs efforts pour secourir les milliers de civils blessés.

Le blindé noir est arrivé en trombe. Des infirmiers militaires de la Division d’Or, l’élite des forces irakiennes, en sortent un blessé et le portent à l’intérieur de leur centre de premiers secours, installé dans une maison de Gogjali, commune de la banlieue-est de la ville irakienne de Mossoul. Peu après, un homme franchit la porte dans l’autre sens. Dans ses bras, un petit corps inerte est empaqueté dans une couverture de survie dorée. Ce père ouvre la bouche pour hurler, mais aucun son n’en sort.
1 400 civils hospitalisés depuis le 17 octobre

Le 19 novembre, Lise Grande, la coordinatrice des affaires humanitaires de l’ONU en Irak, a tiré la sonnette d’alarme : le gouvernement et les organisations internationales seraient dépassés par l’afflux de blessés qui fuient les zones de combat ou qui sont restés piégés dans la ville en guerre. Les instructions des forces irakiennes étaient en effet d’abord de contenir un maximum d’habitants à l’intérieur de Mossoul, pour éviter un exode chaotique. Ce choix stratégique est désormais ouvertement critiqué par les officiers sur le terrain.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a ainsi compté plus de 1 400 civils hospitalisés dans toute la région depuis le 17 octobre. « C’est la partie émergée de l’iceberg », reconnaît le docteur Wael Hatahit, directeur technique de l’OMS basé à Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan d’Irak. En effet, la plupart des blessés reçoivent les premiers soins hors des hôpitaux puis retournent chez eux ou sont envoyés dans un camp. Le nombre de morts, lui, reste inconnu – au moins 600, selon une estimation citée par le Washington Post lundi 28 novembre.

Un carnage qui se poursuit nuit et jour

Le carnage de Mossoul ne s’arrête pas, de l’aube au milieu de la nuit. À l’intérieur du dispensaire improvisé de Gogjali, Ghali Ashim, un infirmier à l’épaisse moustache noire, nettoie la plaie sur le dos d’une vieille femme assise. Elle geint, crie, pleure. Que s’est-il passé ? Une balle de sniper l’a-t-elle frôlée ? « Où est mon mari ? », répète-t-elle. Ils fuyaient ensemble. Ghali lui fait donner à boire, la console. Soudain, dehors, on entend des bruits de pneus qui pilent sur les graviers. Les infirmiers se ruent. Un premier groupe porte en désordre un homme au visage ravagé par un obus de mortier. Suit un second groupe, avec un garçon d’une dizaine d’années, dont un mollet est déchiqueté. Sur les lits de camp dans la courette, on les enroule dans des mètres de bandages. L’homme défiguré est couché sur le côté, toujours conscient, et tente d’atteindre sa bouche fantôme d’une main secouée de spasmes. Un proche le serre dans ses bras, implore, monte avec lui dans l’ambulance qui fonce en direction d’Erbil, à 80 km à l’est.

Une population prise au piège

Huit minutes plus tard, arrive un nouveau blessé, frappé d’un éclat à la poitrine. Sonné, Fares Abdelkader Amed, 46 ans, tremble de froid. Un voisin, Rafa Aziz, instituteur, l’a suivi, lui tient la main, aide à poser une perfusion. « Nous savons que c’est dangereux, mais nous aimons tant nos maisons, nous ne voulons pas partir, confesse Rafa Aziz. Nous sommes pris au piège, nous n’avions jamais vu ça. » Fares et Rafa sont extraits en ambulance. Le flux de blessés se tarit. L’infirmier Ghali Ashim jette ses gants bleus à moitié marron. Il est 13 heures 20, ce point de premiers secours a déjà traité 30 patients dans la matinée. C’est un jour calme : « Il y a deux jours, nous avons eu plus de 150 patients », explique ce père de onze enfants. « Mais j’ai l’habitude. Je fais ça depuis neuf ans. » Avant, Ghali traitait surtout des soldats. Au printemps, la reprise de Falloudja, au centre de l’Irak, a cependant marqué un tournant dans la guerre : plus de 80 000 habitants ont été pris entre deux feux. Ali, 23 ans, un jeune infirmier qui veut devenir médecin, ajoute : « Quand Daech tire au mortier, nous avons de tout, des femmes, des enfants, des vieillards. Nous les stabilisons et nous les envoyons dans les hôpitaux d’Erbil. »

Aucun soutien du ministère de la santé irakien

En espérant qu’ils survivent aux deux heures de route, ponctuées par sept points de contrôle militaires et policiers. Parfois, les peshmergas, qui cherchent à limiter la venue de déplacés arabes au Kurdistan, refusent le passage. « Beaucoup sont déjà morts en arrivant », s’indigne Marwan, un interne de 24 ans du service d’urgence d’Erbil-Ouest. Il montre le sol de l’accueil de son hôpital : « Les jours les plus durs, les patients sont partout. Nous recevons parfois des quartiers entiers. Des victimes des bombardements de Daech, mais aussi de tirs des forces irakiennes. » Pour l’instant, ces urgences n’ont eu à traiter qu’une vingtaine de blessés dans la matinée. « Cet hôpital a une capacité limitée. Il est fait pour Erbil. Nous ne sommes pas préparés à cela. Ce serait la mission du gouvernement irakien ! »

La solution pourrait venir de l’hôpital de Karakoch, banlieue chrétienne à seulement une vingtaine de kilomètres de la ligne de front. Le bâtiment a survécu aux bombardements et aux combats, après deux ans et demi d’abandon, alors que la ville était occupée par Daech. D’après l’OMS, il pourrait rouvrir d’ici à trois semaines… si les fonds nécessaires sont trouvés. Car l’État irakien est incapable de payer ses médecins qui continuent pourtant de travailler. « Le ministère de la santé irakien n’a montré aucun soutien », enrage Uday ­Ala­dha­my, porte-parole de la province de Ninive, dont Mossoul était la capitale. « Sans les hôpitaux du Kurdistan, ce serait le chaos. »

Le dilemme des humanitaires

Médecins sans frontières cherche pour sa part à intervenir au plus près de la bataille. Dès fin octobre, à Hattara, à 30 km au nord de Mossoul, les « French doctors » ont ouvert un hôpital de campagne, avec une dizaine de lits sous tentes, et surtout une véritable salle d’opération chirurgicale. Mais le front nord stagne, seuls 70 blessés y ont été reçus. Pour la chef de mission de MSF en Irak Barbara Turchet, « on n’est qu’à l’entrée de Mossoul. On n’exclut pas de travailler à l’intérieur de la ville quand la sécurité le permettra. » Une seconde unité doit démarrer, à Qayyarah, à 60 km au sud de l’agglomération. Et à proximité de l’hôpital déjà opérationnel à Hattara, une offensive se prépare sur Tel Afar, quartier général de Daech à 80 km à l’ouest de Mossoul. Tricia Newport, chef de projet, explique le dilemme des humanitaires : « Déplacer l’hôpital prendrait dix jours. Il ne faudrait pas que nous le fassions alors que les blessés commencent à affluer ! » Ce matin-là, trois médecins militaires irakiens rendent visite aux urgentistes de MSF. Ils ont besoin de médicaments pour les enfants. « Pourquoi n’êtes-vous pas plus proches de nous ? », demandent-ils. Hassan Aswad, médecin de Duhok, à 75 km au nord de Mossoul, affecté temporairement aux urgences de MSF, est serein : « Cet emplacement est parfait. Nous sommes à vingt minutes du cœur de Mossoul. Quand la bataille pour les quartiers centraux va commencer, la majorité des blessés vont affluer par ici. »

Plus de 330 civils tués en novembre

Depuis le début des combats contre Daech, qui compterait 3 000 à 5 000 hommes à Mossoul, les forces armées irakiennes progressent quartier après quartier dans la partie Est, se rapprochant du Tigre, qui coupe la ville en deux. À l’ouest, les forces paramilitaires du Hachd al-Chaabi (« Mobilisation populaire », essentiellement chiite) ont atteint la périphérie de Tal Afar et poursuivent leur avancée. Sur le front sud, les forces irakiennes sont positionnées à 3 kilomètres de l’aéroport de Mossoul. Au nord, elles ont annoncé samedi 3 décembre avoir libéré quatre villages. Environ 74 000 habitants ont fui la ville, qui en comptait plus d’un million à l’arrivée de Daech, à l’été 2014. Plus de 330 civils ont été tués en novembre dans la province de Ninive, dont Mossoul est la capitale. La semaine dernière, les combats ont endommagé les réseaux de canalisation, plaçant les habitants face à un risque de pénurie d’eau potable. Les ONG alertent également sur des pénuries de vivres.
Jérémy André (à Mossoul)

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Publié par le décembre 19, 2016 dans Uncategorized

 

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