Idem, 13 ans après…

Source : Marianne, Régis Soubrouillard, 17-06-2014

En 2003, quelques intellos soixante-huitards dénonçaient la France « soviétique » incapable de s’aligner sur les Etats-Unis pour aller combattre en Irak aux côtés des « boys » de George W. Bush. A l’époque Goupil, Glucksmann et Bruckner voyaient « Bagdad danser ». Retour sur la joute intellectuelle initiée par ces gauchistes convertis au bushisme alors que l’Irak sombre aujourd’hui dans un chaos peu dansant…

«Que Saddam parte, de gré ou de force ! Les Irakiens, Kurdes, chiites mais aussi bien sunnites respireront plus librement et les peuples de la région en seront soulagés » clamaient dans les pages du Monde, les philosophes Philippe Glucksmann et Pascal Bruckner ainsi que le réalisateur Romain Goupil dans une tribune sobrement intitulée « La faute ».

«Que Saddam parte, de gré ou de force ! Les Irakiens, Kurdes, chiites mais aussi bien sunnites respireront plus librement et les peuples de la région en seront soulagés » clamaient dans les pages du Monde, les philosophes Philippe Glucksmann et Pascal Bruckner ainsi que le réalisateur Romain Goupil dans une tribune sobrement intitulée « La faute ».

Sûrs de leurs certitudes, en avril 2003, nos trois soixante-huitards enchaînaient les prises de parole pour soutenir l’intervention américaine en Irak et n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer « l’antiaméricanisme français ». L’argumentaire des copains de barricade, condamnés à expier ad vitamleur « égarement » de jeunesse, virait même au délire quand on relit leur tribune onze ans plus tard. En plus de « protéger Saddam » — pas moins ! —, la France était devenue rouge, d’un rouge soviétique. Et l’histoire, cruelle, n’oublierait pas cet aveuglement idéologique des français : « Il faudra raconter un jour l’hystérie, l’intoxication collective qui ont frappé l’Hexagone depuis des mois, l’angoisse de l’Apocalypse qui a saisi nos meilleurs esprits, l’ambiance quasi soviétique qui a soudé 90 % de la population dans le triomphe d’une pensée monolithique, allergique à la moindre contestation », écrivait Glucksmann, Goupil et Bruckner.

Bizarrement, à l’époque, l’interventionniste BHL n’avait pas rejoint la troupe. C’est plus tard que le philosophe deviendra un inébranlable va-t-en guerre. A l’époque, Bernard-Henri se tâte encore, changeant de discours en fonction du public comme le relèveront les auteurs du livre Le nouveau B.A.BA du BHL. En France, BHL est donc contre la guerre en Irak, même s’il la trouve « plutôt juste du point de vue de la morale ». Lorsque le philosophe s’exprime aux Etats-Unis, son propos est beaucoup plus nuancé : « J’étais opposé à l’administration Bush quand elle a décidé d’entrer en guerre contre l’Irak. Mais aujourd’hui, nous y sommes, nous devons désormais finir le travail » 

Mais revenons à nos « moutons » atlantistes. Pour eux, la France s’était donc « mise hors jeu », « ridiculisée » quand Tony Blair s’était révélé un « véritable chef d’Etat ». La plupart des partis politiques français avaient succombé à un « nationalisme des imbéciles ». Selon eux, Marianne avait d’ailleurs tout faux. Alors que Bagdad goûtait « ses premières heures de délivrance », l’hebdomadaire titrait, en effet, « La catastrophe ». Inadmissible pour nos valeureux combattants accablés devant le constat qu’il existe encore dans nos démocraties « une portion importante de citoyens que la chute d’une dictature désespère », basculant dans un lyrisme euphorique qui parait glaçant aujourd’hui: « Quand Bagdad danse, Paris fait grise mine ». .
Le meilleur du pire des mondes

En fait, nos trois joyeux lurons de l’Axe du Bien étaient ni plus ni moins que des résistants à une pensée obligatoire. Du moins le croyaient-ils.

Quelques années plus tard rejoints par Stéphane Courtois, auteur du Livre noir du Communisme, Alexandre Adler, Pierre André Taguieff et bien d’autres, tous nos bushistes convertis, convaincus de la nécessité de poursuivre leur combat se retrouveront même pour créer une revue 

La revue développera une vision binaire du monde partagé entre « amis » et « ennemis » de l’Amérique, « pro-Américains » et « anti-Américains ». En 2008, certains feront néanmoins volte-face, consacrant un édito dans la revue au… fiasco irakien : « Nous nous sommes en effet retrouvés piégés par le caractère très idéologique du débat franco-français. Nous n’avons pas assez prêté l’oreille à ceux d’entre nous qui, au milieu du vacarme antiaméricain, s’inquiétaient de l’absence de vrais projets politiques pour l’après-guerre. Hantés par le passé, nous avons vu l’Amérique de 2003 avec les lunettes de 1944. Or, George Bush n’est pas Franklin D. Roosevelt. Aveuglé par le 11 Septembre, ignorant des réalités du monde, le président américain a conduit son pays et le peuple irakien au désastre ».

En 2014, force est de constater que la progression de l’EIIL (l’Etat islamique en Irak et au levant), ne fait que révéler . Le risque désormais, en cas d’entrée de l’EIIL dans Bagdad, est bel et bien celui d’une guerre civile qui pourrait se révéler extrêmement sanglante, bien loin des promesses de respiration et de soulagement formulées, pour la population locale, par nos têtes pensantes.

Quelle importance après tout. Privée de son ennemi communiste, voulant illusoirement « faire la guerre au terrorisme », l’Amérique a laissé venir à elle tous les « idiots utiles » susceptibles de porter sa bonne parole pour alimenter une paranoïa apocalyptique. Même si, sur le terrain, tout a échoué. Ou comme le disait alors Philippe Muray « même si, en somme, le monde extérieur persiste à ne pas ressembler à celui des gameboys militaro-mystiques de Washington ».

Source : Marianne, Régis Soubrouillard, 17-06-2014

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Point de vue : la faute, par Pascal Bruckner, André Glucksmann et Romain Goupil

Source : Le Monde, 14.04.2003

Quelle joie de voir le peuple irakien en liesse fêter sa libération et… ses libérateurs ! Il y a quelques mois, la France prétendait canaliser les ardeurs belliqueuses des Etats- Unis dans la « légalité » onusienne. Malheureusement, l’opposition à la guerre a dégénéré en opposition systématique à Washington. A tort ou à raison, nos dirigeants donnèrent le sentiment de protéger Saddam, en s’obstinant dans une partie de bras de fer avec les alliés anglo-saxons.

L’amitié fit place à une hostilité ouverte, malgré les sourires diplomatiques et les dénégations valant aveu : « Les Américains ne sont pas nos ennemis »…. Par son intransigeance et la promesse d’un veto « quelles que soient les circonstances », notre pays a divisé l’Europe, paralysé l’OTAN et l’ONU, anéanti les possibilités non militaires de faire céder, par un ultimatum commun et précis, la dictature irakienne. Loin d’éviter la guerre, le « parti de la paix » l’a précipitée en jouant Astérix contre l’Oncle Sam. La France s’est mise hors jeu, ridiculisée. On ne dirige pas une grande nation en s’enivrant de succès médiatiques et de joutes oratoires. A cet égard, Tony Blair, qui prit le risque d’affronter son électorat tout en restant fidèle à ses convictions, s’est révélé un véritable chef d’Etat.

La ligne de conduite élyséenne s’est reflétée dans l’opinion publique. Il faudra raconter un jour l’hystérie, l’intoxication collective qui ont frappé l’Hexagone depuis des mois, l’angoisse de l’Apocalypse qui a saisi nos meilleurs esprits, l’ambiance quasi soviétique qui a soudé 90 % de la popula- tion dans le triomphe d’une pensée monolithique, allergique à la moindre contestation. Il faudra étudier la couverture partisane de la guerre par les médias – lesquels, à de rares exceptions près, furent moins objectifs que militants, minimisant les horreurs de la tyrannie baasiste pour mieux accabler l’expédition anglo-américaine, coupable de tous les crimes, toutes les fautes, tous les malheurs de la région.

Pendant des semaines, Télé Bagdad a envahi nos cervelles et nos petites lucarnes, au point que les très rares dissidents irakiens invités devaient s’excuser d’exister et qu’un chanteur français, dans un geste d’une rare obscénité, quitta le plateau d’une émission de variétés sur FR3 à l’arrivée de Saad Salam, cinéaste et opposant irakien. Il faudra expliquer pourquoi la minorité kurde fut, durant cette période, interdite de manifester quand les nervis de Saddam paradaient sur nos boulevards en brandissant ses portraits, hurlant des slogans a sa gloire, allant jusqu’à lyncher le poète en exil Salah Al-Hamdani. Il faudra analyser cette proportion alarmante de Français (33 %) qui, ne souhaitant pas la victoire de la coalition, se prononçaient de facto pour celle de Saddam Hussein.

Force est de constater que l’antiaméricanisme n’est pas un accident de l’actualité ou la simple réticence face à l’administration de Washington, mais le credo d’une politique qui soude les uns avec les autres, en dépit de leurs divergences, le Front national et les Verts, les socialistes et les conservateurs, les communistes, les souverainistes… A droite comme à gauche, ils sont rares ceux qui n’ont pas cédé à ce « nationalisme des imbéciles » qui est toujours un symptôme de ressentiment et de déclin.

On s’est plu, ces derniers temps, à opposer l’intelligence française à l’étroitesse d’esprit américaine, et la sagesse de la vieille Europe à la folie du Nouveau Monde conduit par « Ubush roi ». Résultat : l’une des plus effroyables dictatures du Moyen-Orient est tombée, la France n’a en rien contribué à sa chute.

Au contraire, elle fit tout pour la retarder. Quand Bagdad danse, Paris fait grise mine. Tandis que certains intellectuels et politiques expriment publiquement leur désarroi, voire leur « nausée » face à la victoire anglo-saxonne, l’hebdomadaire Marianne titre « La catastrophe » le jour où Bagdad goûte les premières heures de sa délivrance. Il faut s’y faire : il existera toujours dans nos démocraties une portion importante de citoyens que la chute d’une dictature désespère. La patrie des droits de l’homme n’aime peut-être pas autant la liberté qu’elle le prétend et l’affiche. De Jean-Marie Le Pen à Jean-Pierre Chevènement, Saddam Hussein comptait chez nous de nombreux camarades, pudiquement rebaptisés « amis du peuple irakien ». La République va-t-elle instaurer, avec Berlin et Moscou, une journée de deuil national pour pleurer la disparition du raïs ?

La deuxième guerre du Golfe est un formidable révélateur. Recrudescence de l’antisémitisme et de la haine ethnique, crise économique et sociale, profanation d’un cimetière militaire britannique, passage à tabac des Juifs et des opposants irakiens lors des grandes marches « pacifistes », alliance à revers avec le peu ragoûtant Vladimir Poutine massacreur de Tchétchènes, réception du despote africain Robert Mugabe à Paris, insultes publiques adressées aux pays d’Europe de l’Est coupables de ne pas nous obéir au doigt et à l’œil, notre grande nation n’est pas en train d’écrire une de ses pages les plus glorieuses.

L’avenir de l’Irak libéré reste hautement problématique, et la pacification est loin d’être assurée. Il n’est pas certain que Washington ait le triomphe modeste, ni que la conquête militaire soit magiquement couronnée par la concorde des cœurs et des esprits. Rien n’assure que le gouvernement Bush s’attelle au règlement de la question palestinienne malgré ses promesses, rien ne garantit que la paix l’emporte au Moyen-Orient. Mais, par ses choix, Paris s’est condamné a n’avoir qu’un rôle marginal dans cette région du monde. L’histoire continue, la France n’en fait-elle plus partie ?

Pascal Bruckner et André Glucksmannn sont philosophes, Romain Goupil est cinéaste.

Source : Le Monde, 14.04.2003