Source : Bulletin of the Atomic Scientists, le 12/01/2014

Pavel Podvig

Ce n’est pas une exagération d’affirmer que le livre d’Eric Schlosser Command and Control a été l’un des plus intéressants livres publiés sur les problèmes nucléaires en 2013. L’analyse détaillée des accidents nucléaires américains par l’auteur en fait une lecture obligatoire. Elle attire également l’attention du public sur un sujet très important : les arsenaux nucléaires sont-ils sûrs ? Pouvons-nous nous contenter de la combinaison de contrôles techniques et administratifs qui semblent avoir fonctionné par le passé pour éviter de catastrophiques accidents nucléaires dans le futur ?

Ces questions, bien sûr, devraient être posées pour tous les arsenaux nucléaires, pas seulement ceux des États-Unis. Malheureusement, les données au sujet des armes nucléaires des autres États sont plutôt minces et fragmentaires. Mais ce que nous savons des armes nucléaires soviétiques confirme largement le schéma général observé aux États-Unis. L’Union soviétique, et désormais la Russie, a aussi eu sa part de situations critiques et d’expériences tendues. Heureusement, l’Union soviétique semble avoir pris au sérieux la sécurité de ses armes nucléaires, sans doute mieux que ne l’ont fait les États-Unis. Plus important, l’URSS n’a jamais fait voler des bombardiers stratégiques avec des bombes nucléaires à bord lors de patrouilles de routine, pas plus que ne le fait la Russie de nos jours. C’est une sage politique si on juge l’expérience américaine avec des bombes nucléaires en vol. L’Union soviétique a été également prudente avec ses missiles balistiques intercontinentaux terrestres (ICBM). Quand les missiles déployés dans les années 1960 ont atteint leur limite de vie opérationnelle, l’Union soviétique a choisi de retirer leurs charges militaires pour minimiser le risque d’un accident nucléaire. (C’est exactement ce que les États-Unis n’ont pas réussi à faire avec leur Titan II ICBM obsolète — le missile au cœur de l’ouvrage de Schlosser — qui a été conservé en service bien au-delà d’une limite de sécurité raisonnable.)

Grâce à ces précautions multiples, les opérations soviétiques puis russes en matière d’ICBM semblent avoir été conduites de manière relativement sûre. Mis à part quelques renversements de lanceurs autoportés, Moscou n’a pas rencontré d’accidents sérieux avec ses ICBM déployés au sol.

Le niveau de sécurité des armes nucléaires navales utilisées par l’URSS et la Russie a été nettement moins bon. Ce n’est pas une grande surprise, s’il l’on prend en compte les risques inhérents aux missiles balistiques lancés à partir de sous-marins (SLBM) et les autres armes nucléaires utilisées en mer, même lors d’opérations de routine. Le fait que les SLBM soviétiques soient traditionnellement des missiles à carburant liquide n’a pas été un atout, pas plus le fait que les opérations navales ont compris des chargements et déchargements périodiques des missiles et torpilles, avec leurs charges militaires. Il y a eu des fuites de carburant, des incendies, des explosions et de tels accidents ne relèvent pas du passé — il y a seulement deux ans, en décembre 2011, un sous-marin a pris feu tandis qu’il était en maintenance en cale sèche, apparemment avec à son bord un lot complet de missiles nucléaires balistiques.

Aussi inquiétants que furent ces événements, ils ont prouvé qu’il est plutôt difficile de déclencher une tête nucléaire par accident. De nombreuses conditions doivent être combinées pour cela, et désormais, avec un nombre d’armes déployées fortement réduit, et les armes restantes n’étant plus embarquées lors de patrouilles régulières, la probabilité d’une explosion nucléaire accidentelle a été réduite en conséquence.

La possibilité d’un tel accident, cependant, n’est pas le seul risque associé avec les opérations au quotidien des forces nucléaires. Les charges nucléaires militaires et les systèmes de suivi font partie d’un système plus important qui est supposé contribuer à la dissuasion. Ce système a été conçu par les États-Unis et la Russie pour maintenir un haut niveau de préparation, la détection précoce de toute attaque, et s’assurer d’ordres de lancement rapides et fiables.

Malgré les différences entre les systèmes d’alerte, de commande et de contrôle américains et soviétiques, les deux pays ont rencontré des problèmes très similaires. Tous deux ont subi des incidents durant lesquels un scénario d’entraînement simulant une attaque nucléaire a entraîné une alerte très réaliste. Tous deux ont eu des incidents provoqués par des équipements en panne ou non fiables — une puce électronique défectueuse dans le cas américain, et un nouveau capteur sur l’un des satellites soviétiques. Ce furent des situations où un lancement inattendu d’un missile, suivant une trajectoire inhabituelle, a généré une alarme au niveau du système d’alerte. Le plus récent de ces événements a été le lancement d’une fusée de recherche norvégienne qui a déclenché une alerte en Russie.

Même si nous savons que, dans tous ces cas, le système de prise de décision a fonctionné comme prévu, et qu’au final aucune fausse alerte n’a été considérée comme une attaque réelle, ce n’est pas suffisant pour s’en contenter. Ces incidents suggèrent fortement que les structures de commande et de contrôle des armes nucléaires font partie de systèmes complexes et imbriqués mis en valeur pour la première fois par le sociologue Charles Perrow. Il a affirmé que de tels accidents sont « normaux » pour ce type de systèmes, ce qui montre qu’ils auront inévitablement lieu et ne peuvent être évités en ajoutant des consignes de sécurité techniques ou administratives.

Les deux concepts de Perrow — les « systèmes complexes et imbriqués » et « l’accident normal » — sont généralement mal utilisés et appliqués de façon arbitraire à n’importe-quel système suffisamment complexe. Quand il s’agit de systèmes de gestion des armes nucléaires, ils deviennent appropriés. Dans son livre « Les limites de la sécurité », le scientifique politique Scott Sagan a conclu, après une analyse détaillée, que les arsenaux nucléaires déployés par Washington et Moscou sont réellement complexes et bien imbriqués. Malheureusement, si la réduction du nombre de têtes nucléaires peut avoir réduit les contraintes opérationnelles et diminué le nombre d’accidents, il n’y a aucune raison de croire que cela a modifié la nature intrinsèquement complexe du nucléaire qui le rend vulnérable aux « accidents normaux ». En fait, sous certains angles, le système peut devenir encore plus fragile. Par exemple, la marge entre les capacités nucléaires et conventionnelles devient de plus en plus floue. De plus, l’investissement dans les radars et satellites d’alerte, qui peut apparaître comme un développement positif à première vue, rajoute encore de la complexité au système et génère de nouvelles probabilités d’erreurs et d’incidents.

Il a souvent été affirmé que les arsenaux nucléaires connaissent une fragilité due aux exigences contradictoires de la dissuasion qui imposent que les forces armées maintiennent à la fois un fort degré de capacité opérationnelle et préviennent tout accident ou utilisation non souhaitée. Ceci est vrai, mais jusqu’à un certain point, la dissuasion en soi n’est pas le problème. En fait, Sagan a achevé son analyse en disant que les systèmes d’armements nucléaires ne sont pas complexes et fortement imbriqués de manière inhérente. En théorie, un pays pourrait mettre sur pied une force nucléaire qui pourrait assurer une dissuasion crédible et être à l’abri d’accidents, « normaux » ou autres. Le problème cependant est que, dans le monde réel, la dissuasion n’est ni l’unique ni le principal facteur lors de la création d’un arsenal nucléaire. Les arsenaux et les stratégies nucléaires n’ont jamais existé dans un champ technocratique. Ce sont les produits complexes de circonstances politiques, de rivalités, de préjugés et d’idées fausses.

La question, cependant, n’est pas de savoir si un arsenal nucléaire peut être fiable et sûr, mais plutôt si les institutions politiques et militaires gérant la stratégie nucléaire en sont capables. A l’évidence, ce n’est sans doute pas le cas. Les données issues de la Guerre froide ne sont pas encourageantes, pas plus que les développements effectués ces dernières années. Les États-Unis ont obstinément refusé de supprimer leurs missiles intercontinentaux terrestres, malgré les problèmes persistants rencontrés par les ICBM américains. Le programme américain Prompt Global Strike poursuit son chemin malgré les inévitables risques qu’il entraîne. En Russie, il n’y a pratiquement aucun débat sur la raison d’être de l’énorme programme de modernisation de la force stratégique lancé par le gouvernement. Ce programme prévoit le déploiement d’au moins trois nouveaux types de missiles ICBM.

Au final, il y a le danger que des leaders politiques et le public tirent la mauvaise leçon de l’historique des accidents nucléaires, concluant qu’une catastrophe peut être évitée avec une structure appropriée de l’arsenal, des procédures rigoureuses et des solutions techniques intelligentes. Après tout, les puissances nucléaires sont parvenues à traverser sans encombre la période de la Guerre froide. Mais ces conclusions peuvent être fausses. Il est évident que la seule méthode pour rendre sûres les armes nucléaires est de ne pas en posséder.

Source : Bulletin of the Atomic Scientists, le 12/01/2014

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.