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Terrorisme en Asie centrale : un expert kirghiz décrypte la situation

22 Nov

EI

 De ce site souvent bien informé, mais où l’on voit en filigrane comment le terrorisme est en fait un facteur de destabilisation entretenu pour empêcher l’unité du continent eurasiatique (note de Danielle Bleitrach)

0Taalatbek Massadykov, expert sur les questions de sécurité en Asie centrale, a passé 15 ans en Afghanistan. Dans une interview, il  donne son point de vue sur la menace terroriste dans la région, sur la question du narcotrafic ainsi que sur le référendum à venir sur la Constitution kirghize.

La rédaction de Novastan, sur la base d’un article publié sur Zanoza, vous propose de mieux comprendre ces différents enjeux grâce au témoignage d’un expert ayant travaillé 15 ans au plus près de ces réalités.

Lire aussi sur Novastan : La menace terroriste au Kirghizstan : un dilemme pour les autorités du pays

Zanoza : Aujourd’hui les médias ne parlent que de l’État islamique (EI), mais sa menace ne serait-elle pas exagérée ?

Taalatbek Massadykov : Tout dépend quel public on vise. S’il s’agit d’informer la population de manière générale, c’est du ressort de la politique d’État. Dans le but d’unifier la population, la menace de l’EI peut être amplifiée, et à l’inverse, minimisée pour ne pas susciter de plus vives inquiétudes au sein de la société civile. En revanche, si l’on s’adresse à un public d’experts, il faut alors appeler un chat un chat. On dit que la Russie exagère la menace terroriste de l’EI et l’influence des Talibans dans le but de prendre sous son aile les pays d’Asie centrale. Mais je ne suis pas de cet avis. D’ailleurs, les experts russes sont loin être tous en accord sur la situation actuelle. L’existence même de l’EI, des Talibans, d’Al-Qaïda, de Lashkar-i-Taiba (littéralement l’armée de Dieu), ou encore le Mouvement islamique du Turkestan oriental, est une question de financement et de soutien.

Deux éléments sont à distinguer si on s’intéresse à la menace de l’EI sur nos pays. Si on s’en tient à l’image traditionnelle de l’EI, à savoir les Arabes en Syrie et en Irak qui se battent pour leurs idéaux et la poursuite de leurs objectifs, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. En revanche, si en Afghanistan et dans les zones tribales indépendantes du Pakistan, où se cachaient, ces dernières années, des terroristes de l’ex-Union Soviétique ayant reçu un entraînement spécifique, alors dans ce cas, bien sûr, ils représentent une menace pour notre pays.

Au début de l’année 2015, ils ont commencé à s’allier à l’EI, car c’était la tendance de l’époque et recevaient ainsi plus d’argent. Par conséquent, les membres du Mouvement islamique du Turkestan oriental et d’autres groupes terroristes ont commencé à s’allier à l’EI, afin d’obtenir plus de moyens financiers et techniques. Lorsque nous parlons de la menace de l’EI pour notre région, il est nécessaire de bien comprendre que ce sont des citoyens d’anciennes Républiques soviétiques, qui n’ont pas de lien particulier avec ceux qui combattent en Syrie ou en Irak.

Parmi eux, beaucoup de jeunes gens ont passé le soi-disant « combat de la pratique » en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou au Pakistan. La menace est bien réelle. Donc tout dépend désormais de la direction politique des pays de la région, des forces de sécurité, des politiques internes et de la capacité étatique à repousser la menace.

Avec l’émergence de l’EI, les problèmes liés à l’Afghanistan ont été relégués au second plan. A ce titre, ce pays constitue-t–il toujours une menace pour l’Asie centrale ?

L’Afghanistan reste une menace pour toute l’Asie centrale, et ce à plusieurs titres. Le régime en place n’a pas beaucoup de pouvoir. Depuis 15 ans, la communauté internationale soutient le pays militairement et financièrement, mais elle ne contrôle pas la situation. De fait, il y a beaucoup de problèmes politiques, militaires, mais aussi d’ordre économique. Les gens qui sont partis s’entraîner au Pakistan, se sont rendus ensuite dans les provinces afghanes du nord. Il faut savoir que les frontières avec le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan sont instables et poreuses. C’est une menace très sérieuse.

Dernièrement, il y a eu des combats dans la ville de Kunduz, qui jouxte le Tadjikistan. Seule la presse afghane en a parlé. L’une des principales routes reliant l’Afghanistan avec les pays de l’Asie centrale, est dangereuse. Kunduz, soi-disant contrôlé par l’opposition armée, abrite des ressortissants des ex-pays de l’Union Soviétique qui se réclament de l’EI.

Le plus inquiétant est l’ouverture de 7 centres d’entraînement aux frontières de l’Afghanistan. Deux sont destinés aux futures femmes terroristes. Les autorités afghanes assurent que tout est sous contrôle et qu’il n’y a pas de menace sérieuse, mais la situation est, en réalité, très mauvaise et imprévisible. A mon sens, les forces qui stationnent le long des frontières des pays centrasiatiques, ne sont ni prêtes, ni même ne peuvent aller à un affrontement direct. Or, les infiltrations de groupes terroristes sont bien réelles et c’est, d’ailleurs, ce qui en train de se produire.

D’après les informations des forces de sécurité ouzbèkes, durant l’année 2016, les terroristes ont tenté de gagner l’Ouzbékistan une soixantaine de fois en 6 mois. C’est la frontière la mieux gardée de l’espace centrasiatique – 20 personnes y ont perdu la vie, 30 ont été arrêtées et les autres ont été renvoyées en Afghanistan. Sur un plan militaro-technique, la frontière afghano-tadjike est moins contrôlée en comparaison avec celle de l’Ouzbékistan. Les frontières entre le Kirghizstan et le Tadjikistan n’existent pratiquement pas. Il y a des points de passage, mais la frontière est globalement ouverte.

L’Afghanistan est un leader mondial de la production d’opium. Considérez-vous que la situation du narcotrafic ait changé suite à l’ouverture d’un passage par le Kirghizstan ces deux dernières années ?

J’ai parlé précédemment des forces armées. Il y a des gens qui ont été formés dans la lutte contre le narcotrafic. Mais le processus lié au narcotrafic afghan s’est tellement criminalisé, qu’il a gagné les administrations et les forces de sécurité. Je ne dis pas que tous les employés des forces de sécurité sont corrompus, mais la population s’est habituée au fait qu’ils couvrent le trafic de drogue et les trafics de stupéfiants. Les toxicomanes le savent eux aussi. La lutte contre la prolifération de la drogue n’existe malheureusement pas.

Après la mort d’Islam Karimov, beaucoup ont craint l’arrivée de radicaux sur le territoire ouzbek. Cependant, après l’intronisation du premier-ministre Chavkat Mirzioïev, les peurs se sont apaisées. Selon vous, les mesures prises par Karimov pour lutter contre la radicalisation ont-elles été effectives ?

En ce qui concerne la lutte contre la radicalisation, il y a eu deux tendances. La première regroupant ceux qui ont soutenu la politique d’Islam Karimov, et la seconde, ceux qui s’y opposaient. Je ne suis pas partisan des mesures extrêmes, mais je peux dire avec certitude qu’il ne faut pas prendre la question du terrorisme et de la radicalisation à la légère. Il est nécessaire de prendre des mesures sévères, les demi-mesures ne marchent pas.

Les jeunes sont le plus sujets à la radicalisation. Ceux qui restent sans travail, délaissés par un État qui ne se préoccupe guère des questions socio-économiques, sont les plus à même de se radicaliser. L’Islam des « missionnaires » qui versent de l’argent pour la promotion de leurs valeurs comble ce vide. Je ne critique pas l’Islam, mais les structures qui devaient s’occupées de ces jeunes, ne l’ont pas fait. Je ne peux pas dire si cela est positif ou négatif, mais globalement l’Islam radical diminue en Ouzbékistan.

L’organisation Tablighi Jamaat est interdite dans tous les pays d’Asie centrale. Les salafistes ont commencé à construire des mosquées dans le sud du Kirghizstan, et il y en a dorénavant autour de Bichkek. Selon certains experts, ces centres religieux bénéficient de soutiens, voire de financements relativement opaques. Les gens s’y radicalisent. On ne sait pas exactement avec qui ils travaillent.

On peut choisir entre prendre des mesures restrictives ou discuter, éduquer, et adopter des mesures plus douces pour contrer la radicalisation. A mon sens, il faut combiner les mesures sévères et discuter avec ceux qui ne sont pas encore enrôlés dans l’idéologie djihadiste. Encore une fois, je ne critique pas l’Islam. Je suis moi-même musulman. Mais le terrorisme, l’Islam radical, et le radicalisme ne reflètent pas une religion. Il faut travailler de manière sélective et impartiale avec ces processus religieux qui se déroulent dans notre pays.

Alors il y a une vraie menace au niveau national puisque la radicalisation n’est pas assez prise en considération ?

Les forces de sécurité ne s’occupaient et ne s’occupent toujours pas de cette question. Officieusement, cela est confirmé. Il n’y a pas de moyens financiers, ni même de professionnels formés à ces sujets.

Une dernière question au caractère plus politique, mais liée tout de même à la stabilité et la sécurité nationale. Comment envisagez-vous le prochain référendum sur la modification constitutionnelle ?

Lors de la révolution de 2010, j’ai eu l’occasion de discuter avec quelques membres du gouvernement provisoire sur la situation dans les régions et leur possible évolution. On m’a alors demandé quel rapport j’entretenais avec le système parlementaire. Je n’y ai pas d’intérêt particulier. Concernant notre pays, je crois que le système de référendum a été introduit trop tôt. En effet, notre peuple n’est pas sensible à la démocratie. Lorsqu’il y a eu la possibilité de voter en 2010, les gens n’ont pas voulu toucher à la Constitution. D’autant plus que dans les textes il est impossible de la changer jusqu’en 2020. Malgré tout, il faut essayer, peu importe comment se sont déroulés les votes en 2010, de travailler sur la Constitution en vigueur. Essayons d’en faire quelque chose de positif.

Cependant lorsque certains dirigeants tentent de changer la nature de la Constitution pour la rendre plus favorable à tel ou tel parti ou leader, ce n’est pas acceptable. Je ne suis donc pas favorable au prochain référendum proposant de voter de nouveaux amendements. Donnons-nous la possibilité de choisir une autre alternative : discutons du régime présidentiel et parlementaire, mais abordons aussi d’autres sujets, et soumettons à référendum différentes formes gouvernementales. Laissons voter le peuple.

Le prochain référendum, initié par les autorités déstabilisera notre société. En ce qui concerne les changements dans la Constitution, il est évident qu’ils favoriseront certaines personnes et qu’on essayera d’en remodeler la structure pour qu’un groupe politique ou qu’une personne en particulier en tire avantages et privilèges à l’avenir.

Article traduit du russe par Camille Coatalem-Serikoff pour Novastan

 
1 commentaire

Publié par le novembre 22, 2016 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Terrorisme en Asie centrale : un expert kirghiz décrypte la situation

  1. josephhokayem

    novembre 22, 2016 at 2:25

    A reblogué ceci sur josephhokayem.

     

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