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Les luttes sociales en Europe de l’Est et la stratégie d’une nouvelle indépendance des peuples, par Monika Karbowska

17 Nov

Depuis les 5 dernières années dans le sillage des révolutions méditerranéennes, l’Europe de l’Est est secouée par de nouveaux mouvements sociaux. L’Europe de l’Est se réveille de ses illusions sur le capitalisme néolibéral et ose exprimer sa souffrance et son refus. Monika offre au lecteurs de ce blog un panorama inconnu sous nos climats des mouvements en Europe dite de l’Est. Un seul problème, les photos qu’elle m’a envoyées n’ont pu être récupérées (note de Danielle Bleitrach)

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Lorsque les soulèvements au Maghreb franchissent la Méditerranée et dès le 15 mai 2011 le mouvement des Indignés enflamme l’Espagne puis la Grèce, en été la Croatie et la Serbie sont traversées par des manifestations étudiantes dans un mouvement de type « Indignés ». Fin 2012 la Roumanie est touchée à son tour par de puissantes manifestations populaires. Déclenchée par le licenciement abusif d’un médecin palestinien d’un hôpital de Bucarest, le mécontentement populaire se dresse contre la corruption de la classe politique. Les Roumains reprennent les drapeaux du soulèvement de 1989 : le drapeau roumain dont on avait découpé le symbole de la Roumanie socialiste. Mais que signifie plus de 20 plus tard le « trou du drapeau » ? Il symbolise certainement l’absence de démocratie, de justice, de prospérité… La population roumaine se sent volée et flouée par le système capitaliste et le fait savoir, alors que la manne des subventions européennes part directement dans les poches des élites corrompues. Les Roumains manifestent aussi devant les ambassades de leur pays dans les pays occidentaux où ils sont désormais travailleurs émigrés. La question écologique se mêle également aux questions de souveraineté alimentaire et énergétique. Dans la localité de Rosia Montana, la résistance des paysans et des écologistes aux projets d’ouverture d’une mine devient une lutte nationale emblématique de la souveraineté populaire du pays. Les drapeaux « Save Rosia Montana » accompagnent les manifestations contre la corruption.

En Bulgarie éclate le 6 février 2013 un soulèvement encore plus important, encore plus spontané qu’en Roumanie. Des dizaines, puis des centaines de milliers de gens manifestant dans toutes les villes du pays pendant 3 mois, construisent des villages de tentes, envahissent des conseils municipaux, fustigent des politiciens corrompus, poursuivent et insultent des oligarques jusque dans leurs luxueuses demeures… On déplore 6 morts par immolation, dont celle, emblématique de l’injustice et du désespoir, du jeune militant écologiste de Varna, Plamen Goran. Varna est une des villes où le mouvement est le plus radical. Cité de la Mer Noire au riche passé appauvrie et dégradée par le régime capitaliste depuis 1990, Varna est régentée depuis 15 ans par le même clan d’oligarques mafieux qui n’hésitent pas à frauder les élections. Les manifestants réclament le départ de toute l’élite, la fin de la corruption et des fraudes électorales. Ils exigent des investissements productifs, la reconstruction de leur cité autrefois industrielle et touristique, riche et fière. Les jeunes de la classe moyenne travaillant pour des entreprises de services occidentales délocalisées en Bulgarie pour les bas salaires, conscients qu’ils ne peuvent rien faire avec leur salaire de 200 euros par mois, écoutent avec compassion et colère les récits des ouvriers déclassés chassés des industries navales du bassin de la Mer Noire par les privatisations capitalistes. Ils et elles se demandent ce que leur patrie, autrefois prospère, est devenue et comment se fait-il qu’on leur promette depuis 20 ans le bonheur capitaliste et que celui-ci ne vient toujours pas.

Des communistes qui se sont toujours opposés à la destruction du régime socialiste en Bulgarie et son détachement de la sphère économique soviétique font entendre leur opinion. Les Bulgares revisitent et revalorisent leur passé du 19 siècle. Les figures historiques des indépendantistes anarchistes Vassil Levski et Christo Botev côtoient les portraits de Dimitrov, Zivkov et même de Staline… La gauche occidentale boude complètement ce mouvement bulgare, seuls quelques militants grecs et espagnols se rendront à Varna dans l’année qui suit et noueront des contacts politiques. Les militants bulgares s’organisent en « Centre Sociaux » qui sont des lieux autogérés où les débats politiques accompagnent des actions centrées sur la gratuité et l’entre-aide – cours de langues et d’art, aide matérielle et politique aux Roms menacés par les racistes ou sinistrés par les inondations… Les Centres se veulent des laboratoires de valeurs différentes de l’égoïsme de la société capitaliste. Les militants y élaborent aussi des projets de construction de communautés reprenant les villages abandonnés et revenant à l’agriculture, projets qui devant la déliquescence de l’économie bulgare et l’abondance de terres arables laissés en friche sont parfaitement réalistes et réalisables.

En février 2014 c’est au tour de la Bosnie de se soulever dans un mouvement de contestation radicale de l’élite corrompue d’abord dans la ville industrielle de Tuzla, puis dans tout le pays. Le mouvement bosnien est plus connu de la part de gauche occidentale qui se rend rapidement dans ce pays. La Bosnie est le produit de la destruction de la Yougoslavie par le nouvel ordre occidental en Europe de l’Est des années 90. Pays victime, elle attend depuis 20 ans son entrée dans l’Union Européenne dans une absence totale de perspective pour sa population autre que celle de servir de travailleurs émigrés en Allemagne, lot de quasi toute la population adulte active du pays. Mais le mouvement de Tuzla a une particularité que ne possèdent pas les mouvements des autres pays de l’Est : il se joint rapidement, grâce à l’action des militants de groupes marxistes de Tuzla, aux syndicalistes qui manifestent depuis des années contre les fermetures et les privatisations d’usines. C’est ainsi que nait le mouvement des Plénums, vaste prise de parole de tout un peuple qui dans des assemblées populaires fustige la corruption et l’égoïsme de l’élite autoproclamée, mais aussi le nationalisme destructeur et l’architecture institutionnelle ubuesque de leur pays imposée par les Américains. La Bosnie se réveille dans la meilleure tradition de la Yougoslavie – les militants et les syndicalistes réclament le retour de l’autogestion ouvrière et assument l’héritage communiste yougoslave. D’ailleurs, le mouvement des Plénums a été possible grâce à certains restes de l’héritage yougoslave. En effet, les assemblées populaires ont pu se tenir dans presque toutes les villes de Bosnie dans des Maisons de la Cultures gratuites disposant de salles pouvant accueillir du public. Ce genre d’assemblée ne serait pas possible par exemple en Pologne où la moindre salle de centre culturel municipal est privatisée et disponible uniquement à louer au prix fort.

Le mouvement de Bosnie et l’arrivée de militants étrangers aide à la médiatisation de luttes syndicales menées depuis de nombreuses années par les travailleurs d’usines chimiques (DITA, Poliolchem), d’usine de chaussures et textiles. Grâce à ce soutien les occupations d’usines et les manifestations s’intensifient et certaines luttes trouvent une issue comme dans le cas de DITA, produisant actuellement des détergents sous contrôle ouvrier.

Des liens sont crées rapidement entre les militants des différents pays yougoslaves et la Serbie connait aussi des luttes syndicales importantes comme celle de Jugoremedije, usine de médicament de Zrenjanin près de Belgrade, résistant depuis plusieurs années contre sa privatisation et sa vente à des banques françaises. Les ouvriers de Jugoremedije avaient utilisés les éléments du capitalisme qu’on leur a imposé (la possession d’actions de l’entreprise dans le cadre des « privatisations populaires ») pour reconstruire un groupe de pression d’ouvriers à l’intérieur de l’entreprise tout en se servant de leur droit de propriété « capitaliste ». Malheureusement l’attention de la gauche anti-capitaliste occidentale aux luttes serbes a été bien moindre que dans le cas de la Bosnie et la lutte des Jugoremedije n’a pas été couronnée de succès.

En Macédoine, en 2015 des étudiants manifestent contre les violences policières à l’encontre des citoyens albanophones, contre le nationalisme divisant le pays et la destruction du patrimoine yougoslave de la ville de Skopje par les folles constructions du président mégalomane Groujevski. (Statut d’Alexandre le Grand de 100 mètres de haut censée apprendre aux Macédoniens de l’actuelle Macédoine qu’ils sont les fils et descendants d’Alexandre le Grand !)

Même la Hongrie est le théâtre de manifestations régulières depuis 2011 contre les coupes budgétaires, le changement de la Constitution et d’autres lubies autoritaires du président Orban. En décembre 2012, 100 000 Slovaques défilent contre la privatisation des hôpitaux. Même la Pologne, qui n’a pas connu de soulèvement massif en 2011-12, connait des grèves violentes et importantes. En été 2012 éclate une grève des travailleuses les plus pauvres des zones économiques spéciales : les femmes salariées précaires de l’usine taïwanaise Chung Hong se révoltent. En 2014 les vendeurs d’Aélia, filiale polonaise du Groupe Lagardère, se mettent en grève contre la précarité et les conditions de travail semblables à celles du 19 siècle (obligation de se tenir debout pendant des heures, brimades et insultes…). Les salariés d’Amazon mènent une grève d’autant plus emblématique qu’elle est co-organisée avec les salariés Amazon d’Allemagne. Les luttes contre la privatisation et l’accaparement mafieux des logements gagnent en intensité et se font connaître d’un plus large public. Le capitalisme polonais est largement basé sur l’accaparement par des clans oligarchiques aux méthodes mafieuses des biens publics construits par la population sous la Pologne populaire. Les immeubles des centres villes constituent des biens les plus précieux et les plus convoités par les oligarques qui comptent bien en chasser la population résidente pour s’adonner à la spéculation immobilière internationale. Des initiatives citoyennes locales comme à Walbrzych luttent par des moyens juridiques et des actions directes contre les expulsions d’habitants chassés des logements privatisés. Les squats d’immeubles de centre ville sont des lieux de lutte contre la privatisation des biens, Rozbrat à Poznan et Syrena à Varsovie. Ces lieux ont une notoriété qui dépasse largement les frontières de la Pologne et les limites du milieu anarchiste qui en est l’initiateur. L’assassinat en 2011, jamais élucidé, de Jolanta Brzeska, militante connue de la lutte pour le droit au logement à Varsovie cristallise la colère des classes populaires des villes de Pologne. Les militants les plus actifs dans ces mouvements sont à la pointe d’une procédure de destitution entamée contre la maire de Varsovie, symbole de la corruption des élites libérales du pays. Même les manifestations anticléricales contre l’Eglise et son pouvoir ont en Pologne toujours un aspect anti-capitaliste, tellement l’Eglise s’est muée en entreprise capitaliste, profitant des subventions de l’Etat et de l’Union Européenne, dispensée de payer des impôts et accaparant des biens publics immobiliers et terres agricoles grâce aux lois sur mesure de « reprivatisation ».

Les militants écologistes associés aux mouvements paysan réussissent à stopper les premiers forages de gaz de schiste en 2014. En 2016 deux manifestations contre l’installation des bases de l’OTAN en Pologne sont organisées, dont l’une au cours du Sommet de l’OTAN à Varsovie.

Regrouper nos forces

 

Ces mouvements sont les premières contestations massives du système capitaliste depuis son imposition il y a 20 ans. La tâche suivante serait de regrouper les forces contestataires pour élaborer une analyse commune et une stratégie de sortie de la périphérie du capitalisme occidental. Pour cela il était nécessaire d’organiser des rencontres communes de ces différentes organisations et mouvements.

En mai 2012 et en mai 2013 les militants de la gauche « yougoslave » ont réussi à se réunir au sein du Forum des Balkans à Zagreb. Début mai 2013 l’Europe du Nord-Est (Pologne, Hongrie, République Tchèque) se retrouvait en un « Forum de l’Europe de l’Est » à Vienne. Finalement le 11-13 mars 2016 a pu avoir lieu un premier « Forum d’Europe de l’Est et de Coopération avec le Sud » à Wroclaw, Pologne, regroupant les pays de l’Est de la Pologne à la Bulgarie, la Grèce, la Turquie ainsi que des militants de la gauche russe, ukrainienne et biélorusse. La guerre civile ukrainienne et la question du Maidan a divisé pendant un temps les militants de la gauche d’Europe orientale tandis que les tentions entre l’Occident et la Russie ravivent l’angoisse que cette région du monde puisse à nouveau servir de terrain de jeux guerrier entre les grandes puissances.

Des objectifs communs ont sans heurts été élaborés au cours de ce Forum :

 

Le premier est la nécessité de revaloriser les acquis et traditions de nos anciens « régimes populaires ». Ce n’est pas qu’une nostalgie qui guide les habitants de ces régions, c’est une mémoire assez largement partagée qui fait qu’entre militants de gauche de l’Est nous nous comprenons sans paroles et pouvons passer des heures à discuter de notre passé, de ses points communs, de ses différences, de ses réalisations et de ses échecs que nous payons tous. Nous en parlons souvent avec tendresse, parfois avec colère quand nous nous sentons trahis : nous avons été trahis par les illusions de l’Occident, mais aussi par nos propres illusions d’avoir cru en la construction d’une démocratie « à l’occidentale ». S’il est important de dresser un bilan de notre passé, c’est pour contrer la propagande anticommuniste dominante dans nos pays et en Occident, non seulement parce que cette propagande propage des stéréotypes souvent racistes, mais aussi parce qu’elle humilie la classe ouvrière d’Europe de l’Est en lui faisant croire qu’elle ne pourra jamais rien devenir d’autre qu’une « main d’œuvre à bas prix » à exploiter par les capitalistes étrangers et locaux.

Nous devons rendre sa fierté à la classe ouvrière – comprendre ce qu’elle a pu construire, mais aussi comment a-t-elle elle pu perdre la bataille, quels ont été les processus de dissolution des régimes et comment le capital occidental a exploité ces failles. Le début de cette analyse a été entamé déjà pendant le séminaire « Bilan du socialisme réel » du Forum de Wroclaw. Cette fierté est ce sur quoi nous pouvons construire un programme et une mobilisation pour reconstruire nos pays socialistes.

En revalorisant nos traditions « populaires » nous ravivons le souvenir de toutes les luttes et révolutions du 19 et 20 siècles (de 1905 notamment) mais aussi les dates du communisme soviétique dans notre pays. C’est ainsi que le 22 juillet de cette année nous avons organisé la commémoration du Manifeste de Libération Nationale PKWN du 22 juillet 1944 qui a marqué le début de la construction de la Pologne Populaire et a été la fête nationale de cet Etat jusqu’en 1990. Nous participons aux actions contre les destructions des monuments et cimetières de soldats soviétiques tombés pour la libération du pays, nous souhaitons fêter dignement le jour Anti Fasciste du 9 mai.

Les militants des pays de Yougoslavie ravivent le plus naturellement du monde et s’identifient à la tradition des partisans antifascistes. L’intérêt des populations de Serbie, Bosnie, Kosovo, Slovénie pour l’histoire de la Yougoslavie grandit, en témoigne la popularité d’expositions organisées par le Mémorial de Tito à Belgrade sur l’origine social-démocrate des idées de fédération balkanique et sur la genèse de la Yougoslavie communiste, née dans la lutte contre l’occupation nazie. Une exposition sur la vie quotidienne en Yougoslavie au musée de Sarajevo a également connu un énorme succès et ce malgré son propos encore très moqueur et caricatural. Les conservateurs des musées confirment l’intérêt du public à vouloir comprendre comment cet Etat est né, mais aussi quels ont été ses grandes réalisations comme la reconstruction du pays ou la fondation du Mouvement des Pays Non Alignés.

Cette tradition historique, nous devons l’assumer et la perpétuer et bâtir une vision nouvelle de notre région sur cette base. Il est important de savoir, selon les militants de la gauche macédonienne, que les officines de George Soros dans les Balkans s’intéressent de très près à la renaissance de l’idée yougoslave, preuve que la marche vers la sortie de l’ordre unipolaire occidental est désormais enclenchée.

C’est dans ce cadre que nous allons unifier nos forces pour lutter, manifester contre la construction de bases de l’OTAN, contre les menaces de guerre et contre les tensions impérialistes que l’Occident ainsi que nos propres gouvernements font peser sur les relations internationales, notamment en menaçant constamment la Russie et en attirant donc la possibilité d’une guerre sur notre sol. Dans nos manifestations contre les bases de l’OTAN nous avons obtenu déjà le soutien de militants de gauche russes, ukrainiens et du mouvement pour la paix états-unien !

La victoire de DITA en Bosnie

 

Une des rares victoires des mouvements anti-capitalistes en Europe de l’Est est la reprise de contrôle par les ouvriers de l’usine DITA à Tuzla en Bosnie Hercégovine. Certes, cette victoire n’est ni complète, ni pérenne. Elle constitue cependant un premier aboutissement de 2 décennies d’efforts d’inverser la destruction capitaliste de l’outil de production des anciens travailleurs socialistes. Il n’est pas étonnant que cette victoire viennent du cœur du pays qui fut le premier à être démembré par les forces du capital occidental : la Bosnie, pays yougoslave le plus attaché à la tradition de l’autogestion ouvrière, notamment à Tuzla, ville industrielle multiethnique, théâtre d’une révolution bolchévique en 1920 et lieu de résistance aux nationalismes des années 90. L’opiniâtreté des ouvriers en grève se conjugua avec le talent de leur leadeure, Emina Busuladjic, responsable du syndicat nouvellement crée Solidarnost, à attirer sur DITA l’attention des militants étrangers venus rendre compte du mouvement des Plénums en Bosnie après février 2014. J’ai moi-même rencontré Emina en 2014, écrit et publié un entretien avec elle, organisé le séjour d’une caravane féministe composée de militantes serbes, de françaises, de portugaises etc à Tuzla. Des militants français, espagnols, suisses, grecs et bulgares même sont venus à Tuzla. Emina s’est déplacée à des conférences sur les luttes sociales en Grèce et Italie, des militants anti-capitalistes de Tuzla ont popularisé la lutte de DITA par des blogs et des actions sur les réseaux sociaux, dont le blog Front Slobode. Tant de pressions ont amené en juin 2015 le tribunal de Tuzla à statuer enfin sur la faillite des anciens dirigeants capitalistes de DITA. Ainsi les ouvriers ont obtenu le droit de remettre en route la production, ce qu’ils firent immédiatement, nettoyant les lieux et réparant avec talent les machines à l’arrêt depuis ces années de lutte.

Le succès de DITA a entrainé la volonté de politiques locaux de se faire une publicité avantageuse sur le dos de cette victoire, et des capitalistes locaux ont joué ce jeu afin de démontrer que leur système était viable et leur pouvoir, tant contesté, légitime. L’un d’eux, propriétaire de la chaîne de supermarchés Bingo, prête aux ouvriers de DITA à certains intervalles l’argent nécessaire à l’achat de matières premières. Les ouvriers mettent alors en route la production de nettoyants ménagers et de poudre pour machine à laver. Bingo achète le stock produit et le vend dans ses magasins. Les ouvriers peuvent se payer et payer les cotisations sociales de ceux qui sont proches de la retraite. Quoique peu nombreux, ils et elles sont très fiers de leur travail et DITA a réussi à embaucher même quelques jeunes ! Rien n’est plus émouvant que de voir une usine OUVRIR après des décennies de fermetures et de destruction de l’industrie est–européenne. Et rien n’est plus beau que de voir des ouvriers travailler pour eux sans patron, et surtout, de voir autant des femmes diriger la production et la stratégie !

Des militants de Tuzla se sont servi de Facebook pour lancer des campagnes publicitaires originales pour DITA s’appuyant sur la notoriété yougoslave de la marque et utilisant des références culturelles yougoslaves pour créer leurs films.

Cependant, la victoire de DITA reste partielle. Afin de démarrer une production en continu, diversifier l’offre, reprendre la production de cosmétiques plus rentable, DITA aurait besoin de 2 millions d’Euros. Même des sommes de l’ordre de 5000-10 000 Euros soulageraient le travail des ouvriers en permettant l’achat d’un transpalette, d’une armoire électrique adaptée etc. DITA reste dépendante des capitalistes locaux qui rachètent sa production et certains, comme l’allemand Konsum, la payent en retard et ne valorisent pas ses produits. Des bruits de rachat de DITA par un « repreneur » capitaliste sont toujours en cours et certains ouvriers, las des luttes, y sont sensibles sans se rendre compte du danger de fermeture toujours possible. Le ouvriers ne sont pas en capacité de vendre leurs produits de façon militante, ils n’ont pas les compétences organisationnelles et politiques pour cela. Les militants politiques quant à eux, sont très divisés sur la stratégie à adopter. Certains ne croient plus du tout à une reconstruction des industries yougoslaves et se résignent à l’idée d’une Bosnie vivant de tourisme, de services et de l’émigration. La nécessité d’une loi sur la propriété ouvrière coopérative devient impérative afin que l’argent que DITA récupérerait de ses soutiens étrangers ne tombe pas dans la poche d’un « repreneur » capitaliste devenu propriétaire juridique de l’usine.

De plus, DITA ne peut pas réellement survivre sans effectivement reconstruire un marché yougoslave et ne peut pas éternellement emprunter pour acheter sa matière première sur le marché mondialisé. Il faut souligner que DITA faisait partie d’un conglomérat de production intégré typique de l’économie planifiée du socialisme oriental : les mines de sel fournissaient la matière première de base, celle-ci était transformée en matière semi-brute par des usines telles que Poliolchem qui fournissait sa voisine DITA en substrat pour la fabrication de produits ménagers et cosmétiques. La destruction de Poliolchem, repris par des oligarques polonais et entièrement démantelé, a du même coup cassé la chaîne de production nécessaire à la survie de DITA, une chaine de production bien plus économe en énergie et bien plus écologique que le transport de marchandises dans une économie mondialisée. Il apparait donc qu’une seule usine ne peut survivre si on ne lutte pas pour la restauration de toute la chaine intégrée de production. Comment le faire alors que les destructions d’usines ont été immenses, le problème reste entier.

Enfin, DITA ne gène en ce moment aucunement la domination des grandes groupes occidentaux sur le marché des Balkans. Lorsque DITA sera capable de produire des cosmétiques et prendre des clients aux entreprises allemandes et américaines (Henkel, Procter and Gamble, Johnson and Johnson…) il faudra s’attendre à des répressions, y compris politiques, alors que la Bosnie est un Etat fragile, divisé et à la légitimité contesté.

TAFTA, CETA et les méfaits des accords de libre échange

 

Les militants de la gauche de l’Est ainsi que de nombreux citoyens sont opposés au TAFTA et CETA car ils n’ont pas besoin d’une explication théorique pour comprendre que la concurrence du fort avec le faible mène à de grandes destructions, leur expérience personnelle leur suffit. De très nombreux citoyens sont las de la domination sans partage de l’Allemagne en Europe et le font savoir par une germanophobie très directe. Les accords de libre échange montrent que l’Union Européenne n’est qu’un jouet dans les mains des Etats-Unis qui n’hésiteront pas à liquider les structures européennes si cela sert leurs intérêts immédiats. Ce constat conduit une partie de l’élite capitaliste mais aussi des citoyens, surtout jeunes, à lorgner du côté de la Russie et de la Chine. La Russie actuelle bénéficie d’une bonne image auprès d’un public qui comprend le russe du fait de la proximité linguistique et culturelle et qui s’informe par internet. Les Occidentaux en font porter la responsabilité à la « propagande russe » mais en réalité la tradition panslave est très présente dans la culture de nombreux pays de l’Est : Bulgarie, Slovaquie, Tchéquie, Serbie, Hongrie… Même en Pologne des jeunes en quête d’une identité indépendante regardent sur internet et produisent par la suite des clips et des films démontrant que la Pologne est slave et donc devrait naturellement devenir une alliée du monde russe. C’est sur ce terreau que prospèrent des nationalistes d’extrême-droite qui propagent l’image d’une Russie bien plus traditionaliste que ce pays n’est en réalité. Dans la propagande de ces milieux la Russie aurait la vocation de « purifier » l’Europe du capitalisme et de la « dégénérescence occidentale ».

Pour lutter contre cette idéologie, nous ne nions pas l’existence d’une proximité de culture, de langue ou même d’histoire (conflictuelle) avec la Russie, mais nous soulignons que cette communauté n’a aucune base « ethnique ». Nous soulignons surtout la communauté de notre passé socialiste et démontrons que la Russie actuelle est capitaliste et préoccupée avant tout par ses propres intérêts sans aucune volonté de « sauver » qui que ce soit.

C’est la guerre civile ukrainienne qui cristallise le plus la rancœur des Européens de l’Est face à l’Occident. Il ne faut pas oublier que la cause première de la guerre fut l’accord d’association avec l’UE imposé par les grandes puissances occidentales à Kiev. Une partie des citoyens ukrainiens ont sincèrement cru que cet accord d’association allait les mener à la prospérité occidentale, une autre partie, déjà échaudée par les destructions d’industries en Ukraine indépendante depuis 1991, a craint que l’accord ne parachève la fermeture des mines et de l’industrie métallurgique dont vit le Donbass. C’est aussi pour cette raison que les habitants du Donbass se sont opposés au pouvoir de Kiev et ont fini par prendre les armes et proclamer des républiques indépendantes. La Russie a empêché la destruction du Donbass en soutenant la rébellion matériellement et diplomatiquement, mais elle n’est pas pressée d’inclure les Républiques Populaire dans sa Fédération, surtout tant que les velléités d’exporter une révolution socialiste seront présentes au sein des Républiques et menaceront le compromis de pouvoir élaboré par les élites actuelles de Moscou.

En tant que militants de gauche, nous nous opposons aux crimes de guerre et à la guerre contre les civils. Nous soutenons le processus de négociations pacifiques, mais nous soutenons aussi les personnes qui sont victimes des exactions du régime de Kiev dans les territoires contrôlés par celui-ci. C’est ainsi que nous réclamons une enquête indépendante et la punition des coupables du massacre du 2 mai 2014 à Odessa au cours duquel notamment de nombreux militants marxistes d’Odessa ont péri.

Cependant nous estimons également que les populations de l’Ukraine actuelle, surtout ceux qui ont soutenu les mouvements du Maidan, doivent reprendre leurs esprits, accepter qu’ils ont été trompés et trouver un moyen de reprendre le pouvoir à une élite autoproclamée qui a mené leur pays à une guerre civile. A ce moment-là nous seront prêts à collaborer avec des mouvements qui émergeraient de cet examen critique.

 

S’ouvrir au Monde

 

La gauche anti capitaliste des pays est-européens doit retrouver sa tradition internationaliste. C’est pourquoi nous avons intitulé le Forum de Wroclaw « Forum de l’Est et de coopération avec le Sud ». Nous avons invité des militants tunisiens, sénégalais et maliens. Si cette tentative n’en est encore qu’à ses débuts, c’est parce que le système politique actuel empêche les échanges mutuels du fait de la fermeture des frontières européennes. Inviter une personne à une conférence en Europe de l’Est se heurte toujours aux nombreux refus de visa. Ce ne sont pas toujours les consulats est-européens qui sont en cause. En effet, l’Union Européenne sous la houlette de l’Allemagne a mis en place une base de données « Shengen » que les consuls est-européens sont tenus de suivre dans l’attribution de visas pour leur pays. De plus, chaque semaine, les ambassadeurs des pays occidentaux de l’UE mettent la pression sur les diplomates est-européens dans les pays africains pour réduire le nombre de visa accordés et surtout éliminer les militants radicaux de tout voyage en Europe. Ces procédés montrent de façon éclatante que les pays de l’Est n’ont aucune autonomie face aux puissances occidentales et ne peuvent pas mener de politique indépendante en Afrique et Asie.

Nous voulons lutter contre cette soumission et pour cela renforcer les liens avec les multiples mouvements sociaux et politiques marxistes en Afrique, au Maghreb, mais aussi au Burkina Faso, au Niger, au Mali, Sénégal, Congo etc. Nous allons participer à des rencontres internationales organisées par ces mouvements et contribuer à organiser des Forum « Est Sud » dans ces pays, car nous pourrons nous y rendre, alors que l’UE nous empêche d’inviter nos camarades chez nous. Nous contribuerons à ressusciter dans la mémoire et le cœur des citoyens la glorieuse tradition du mouvement des pays « Non Alignés » qui a vu les anciens colonisés de l’Est et du Sud construire des liens de coopération et unir leurs efforts pour créer un nouveau monde débarrassé de l’impérialisme. Plus que jamais dans un monde capitaliste multipolaire plein de tensions et de guerres, les peuples néo-colonisés doivent reprendre en main leur destin, s’opposer aux destructions et construire un modèle alternatif.

Pour cela nous souhaitons fêter dignement ensemble, avec la gauche du monde russe et soviétique et avec nos camarades occidentaux, le 100ème anniversaire de la Révolution d’Octobre en 2017 afin de puiser dans notre tradition commune la force et l’espoir d’une nouvelle victoire des peuples sur le capitalisme.

Emina Busuladjic dans le laboratoire de DITA

« Stroj w pogonu » – la production est en marche

L’Or blanc des ouvriers de DITA

La relève des jeunes générations est prête !

Une gamme de produits modernes à développer !

 
1 commentaire

Publié par le novembre 17, 2016 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Les luttes sociales en Europe de l’Est et la stratégie d’une nouvelle indépendance des peuples, par Monika Karbowska

  1. CHADI

    novembre 17, 2016 at 10:39

    Franchement ce qui arrive comme malheur à ceux qui ont mis le feu à la maison socialiste le
    mérite. D’autre part,et une des monstrueuses absurdités,que je n’ai jamais comprises,c’est cette
    terrible impunité dont bénéficie le lâche traitre Gorbatchev. Pour beaucoup moins que ses crimes de haute trahison,les occidentaux l’auraient grillé,et à juste titre,sur la chaise électrique.

     

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