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Causeur : Danielle Bleitrach, les vérités d’une femme par Olivier Prévôt

07 Nov

Son “Bertolt Brecht et Fritz Lang” va au-delà de l’étude pour cinéphiles

Olivier Prévôt
anime le site et la revue L’Esprit de Narvik et le blog Les Carnets de Betty Poul sur Causeur.

Publié le 05 novembre 2016 / Culture Histoire

Le livre Bertolt Brecht et Fritz Lang va très au-delà de la simple étude pour cinéphiles

En refermant, il y a quelques jours, le livre de Danielle Bleitrach, Bertolt Brecht et Fritz Lang, sous-titré Le nazisme n’a jamais été éradiqué, je suis resté longtemps silencieux, pensif. Inquiet peut-être. J’avais abordé cet ouvrage, qui analyse le film de Lang Les bourreaux meurent aussi, en cinéphile, et c’est l’homme qu’il avait convoqué. Les questions posées à travers ces pages en suscitaient d’autres. Et celle-ci n’était pas la moindre : pourquoi un tel silence de la presse autour de cet ouvrage – certes « pointu » mais qui à l’évidence fera date, non seulement dans la manière d’analyser un film mais aussi dans la perception que nous pouvons avoir de notre histoire contemporaine ? Pourquoi moi-même avais-je résisté à cette lecture, plusieurs fois différée aux mille prétextes de mille autres urgences ? Quel lièvre avait soulevé Danielle Bleitrach dans ce livre aussi stimulant intellectuellement que politiquement, moralement inconfortable, qui justifiât cet embarras ?

Chercheur renommé, sociologue, spécialiste des mouvements ouvriers latino-américains, Danielle Bleitrach n’avait a priori aucune raison de s’intéresser au cinéma, et encore moins à ce film de 1943, Les bourreaux meurent aussi, plus connu des cinéphiles (le seul dont le scénario fut signé par Bertolt Brecht) que du grand public. Réalisé pendant la guerre, à Hollywood où Lang et Brecht partagent un même exil, le film évoque l’exécution du hiérarque nazi Heydrich, fin mai 1942 à Prague. Mais ce n’est pas le statut de fétiche culturel du film, son côté pépite pour initiés et autres radicaux de la cinéphilie – à l’instar de Lifeboat, ce film d’Hitchcock également réalisé en 1943 – qui a éveillé l’intérêt de l’auteure et justifié son enquête.

En fait, Danielle Bleitrach est partie d’un double étonnement. Heydrich fut exécuté le 27 mai 1942 par un commando des services secrets alliés, composé de trois parachutistes britanniques. Ces faits étaient connus au moment de l’écriture du scénario du film. Mais Lang et Brecht racontent, dans Les bourreaux meurent aussi, une toute autre histoire. Ils attribuent cet exploit à la résistance tchèque, et par là, au peuple tout entier. Pourquoi avoir inventé cette fable ? Comment s’est-elle construite ? Là où tant de fictions s’accrochent jusqu’au pathétique à la véracité supposée de leur histoire (le fameux « based on a true story »), Brecht et Lang lui tournent spectaculairement le dos. Pourquoi ?

Le second étonnement de Danielle Bleitrach tient en cela : dans ce film, les Juifs, le judaïsme sont quasiment absents – à deux ou trois plans près, quasiment furtifs. Pourtant Heydrich, le bourreau de Prague, est d’abord celui des Juifs. Au moment de son exécution, il est connu pour cela (on se se rappellera, aujourd’hui, qu’Heydrich a organisé la conférence de Wannsee, six mois auparavant, point de départ du complot génocidaire nazi ; Eichmann fut alors son subordonné). De plus, Lang et Brecht sont tous les deux des Allemands d’origine juive, exilés aux États-Unis, forcément au fait de la tragédie que vivent les Juifs européens. Pourquoi avoir passé sous silence la dimension juive de cette histoire, réduite à quelques images sinon clandestines, du moins presque subliminales ?

L’auteure aurait pu se contenter de l’explication qu’avait autrefois donnée Raymond Aron dans Le spectateur engagé : les nazis faisaient des Juifs la cause de la guerre, les Alliés n’entendaient pas donner crédit à cette thèse en mettant en avant la question juive. Danielle Bleitrach, chercheur engagée, marxiste, ayant de justesse échappé à la Shoah, n’aurait pu se contenter d’une telle réponse – à l’apparente désinvolture glaçante. Tel est le point de départ de son enquête.

Pour ce faire, la sociologue exhume correspondances et archives, remonte l’histoire personnelle, intellectuelle, artistique de Brecht et de Lang, interroge leurs liens avec l’Allemagne, avec les États-Unis où ils sont en exil, questionne leur collaboration, entre estime réciproque et tensions. Danielle Bleitrach raconte, décrit, détaille et surtout met en relation « chaque objet exhumé (…) avec d’autres objets » (p.340). Rigoureuse, elle garde en permanence à l’esprit « qu’il est impossible de définir des déterminants précis face à une œuvre cinématographique », se contentant de saisir « les tensions, les contradictions au sein desquelles une image s’impose au créateur » (p.354). Il s’agit moins, dans cette analyse du film, de faire s’enchaîner causes et conséquences que d’établir patiemment une sorte de carte géologique de l’œuvre où s’entrecroisent des parcours, des histoires, des contextes. Les matériaux, l’érudition, la somme des savoirs collectés par le chercheur ne sont jamais vains ou platement « explicatifs ». Ils composent plutôt un paysage que nous arpentons avec l’auteure.

Danielle Bleitrach se livre ainsi à une passionnante « archéologie » du film qui, à la manière d’un bon thriller, nous laisse, et jusqu’aux toute dernières pages, en suspens avec ces deux questions irrésolues : Pourquoi avoir inventé cette fable d’un peuple tchèque se débarrassant lui-même du bourreau ? Pourquoi passer sous silence la dimension proprement juive de la tragédie de Prague ?

La tradition veut qu’on ne spoil pas une histoire et qu’on laisse au spectateur (ici, le lecteur) le soin de découvrir lui-même la clé du mystère, la solution, la vérité ultime. Je m’autoriserais tout de même à donner un indice. Il est dans le sous-titre, lui-même énigmatique : Le nazisme n’a jamais été éradiqué. Allons même plus loin : c’est parce que nous ne comprenons pas cette inquiétante proposition – qui interroge les liens entre Allemagne, capitalisme, antisémitisme et nazisme – qu’elle est d’autant plus vraie, explicative – logée dans un angle mort de notre conscience politique. L’indicible auquel ont été confrontés Brecht et Lang, nous ne l’appréhendons qu’en sondant notre propre incrédulité face à cette idée, qu’en questionnant notre « résistance » comme aurait dit non pas un historien, mais un psychanalyste. Au fond, c’est à ce long et passionnant travail que nous convie cette analyse du film de Lang et Brecht, Les bourreaux meurent aussi. Et, qu’on soit d’accord ou non avec la révélation de l’auteure, qu’on partage ou non son analyse, on sort de la lecture de Bertolt Brecht et Fritz Lang, Le nazisme n’a jamais été éradiqué, profondément ébranlé…

Mais aussi fier, infiniment fier, d’avoir partagé la vérité d’une femme, sa part d’enfance, telle qu’elle se découvre dans les toutes dernières pages en forme de postface, bouleversante et subtile – et qui fait de nous, autorisons-nous ce clin d’œil à la sociologue… des héritiers.

Danielle Bleitrach, Bertolt Brecht et Fritz Lang. Editions Lettmotif, 380p. 36€.

 

 
1 commentaire

Publié par le novembre 7, 2016 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Causeur : Danielle Bleitrach, les vérités d’une femme par Olivier Prévôt

  1. Jeanne Labaigt

    novembre 7, 2016 at 8:44

    Très bel article qui te rend l’éloge mérité.

     

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