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Moi, Ken Loach, « je reste fidèle à la classe ouvrière, politiquement et artistiquement »

02 Nov
 C’est un grand Ken Loach  (note de Danielle Bleitrach)
Au Royaume-Uni,

Au Royaume-Uni, « un conservateur a prétendu que j’étais un propagandiste, au même titre que Leni Riefenstahl », raconte Ken Loach. Ici, le 8 juin 2016 à Londres.

afp.com/Daniel Leal-Olivas/AFP

Le cinéaste vient d’entrer dans le club très fermé des doubles palmés d’or à Cannes. À l’occasion de la sortie de Moi, Daniel Blake, Studio Ciné Live a invité plusieurs cinéastes fans de son travail, à poser eux-mêmes les questions à Ken Loach.

La société Sixteen Films, de Ken Loach, se situe en plein coeur de Londres. La porte d’entrée ne paie pas de mine, il faut grimper trois volées de marches étroites et bien raides avant d’accéder à une salle de réunion en sous-pente. Un petit bureau, une table, quatre chaises, l’affiche de Kes: voilà pour la déco minimaliste. Disons plutôt modeste, à l’image de cet immense cinéaste qui arrive d’un pas alerte malgré ses 80 ans.

LIRE AUSSI >> Ken Loach: « Dénoncer l’innommable pour changer la donne »

Poignée de main franche, sourire chaleureux. Ce n’est pas un cinéaste doublement palmé qui se trouve devant nous, juste un homme humble et bienveillant qui se prête à notre jeu: les questions sont posées par certains de ses collègues…

Robert Guédiguian

Comment et à quel moment arrive la décision, avec votre scénariste Paul Laverty, de parler de tel ou tel sujet?

Paul vit en écosse, loin de chez moi, mais nous communiquons tous les jours par mail. On parle de foot, des news, je lui envoie le lien d’une émission de télé que j’ai vue, etc. C’est de nos échanges sur l’actualité que s’impose peu à peu à nous le désir d’aborder un sujet. Paul commence alors par développer un personnage, puis un deuxième, il élabore une structure. Il m’envoie ce qu’il écrit, j’ajuste, je fais des modifications. Je dois avouer que j’ai le boulot le plus facile. On travaille séparément et on ne se retrouve qu’un ou deux jours dans le mois pour affiner. Pas plus. Pas besoin de plus, son écriture est très précise.

Emmanuelle Bercot

Paul Laverty collabore avec vous depuis Carla’s Song, en 1995. Il me semble que vous avez trouvé en lui la personne capable d’écrire ce dont vous rêvez, dans une osmose miraculeuse. Le considérez-vous comme un alter ego idéal? Seriez-vous malheureux et inquiet de de voir faire un film sans lui?

Paul défend les droits de l’homme, lui et moi partageons la même vision du monde. Les mêmes choses nous mettent en colère ou nous font rire. Et nous sommes mus par la même envie de témoigner sur ce qui nous entoure. Il y a évidemment de nombreux autres scénaristes dont je me sens proche politiquement. Seul souci: ils ont une approche esthétique différente de la mienne, contrairement à Paul. Voilà pourquoi il m’est si précieux.

 https://youtu.be/Hsg4mAmUjjw

Aujourd’hui, non, je n’imagine pas écrire un film sans-lui. Je me demande par ailleurs si, dans le processus d’un long métrage, son travail n’importe pas plus que le mien. Ce n’est pas un hasard si, au générique de mes films, je demande à inscrire « un film réalisé par » plutôt qu' »un film de ». Cette dernière expression me semble fausse et réductrice.

Y a-t-il un film de vous que vous n’aimez pas du tout? Si oui, pourquoi? D’une manière générale, aimez-vous vos films?

Jadmets avoir commis des erreurs sur un ou deux films, franchement pas très réussis. Inutile d’insister, je ne vous donnerai pas les titres, par respect envers l’équipe. Et puis je préfère m’en souvenir comme d’un morceau de vie, d’un moment qui m’a transformé en tant qu’homme.

Bertrand Tavernier

Quelle est l’attitude des politiciens anglais vis-à-vis du cinéma? Et de votre cinéma?

Il existe une nette différence entre les partis politiques. Selon l’aile gauche, comme les travaillistes, un film doit contribuer au discours public, c’est un moyen d’expression. L’aile droite, au contraire, considère le cinéma comme une industrie dont les films sont des produits conçus pour engendrer des bénéfices.

Autant les premiers me soutiennent, autant les seconds me voient comme un agitateur. Un conservateur a même prétendu que j’étais un propagandiste, au même titre que Leni Riefenstahl. Et un jour, un journaliste a déclaré: « Il m’est inutile de voir son film, car je n’ai pas besoin de lire Mein Kampf pour savoir ce qu’Hitler a fait. » Porter des costumes chics n’empêche pas les Anglais de se comporter parfois comme des sauvages.

Claude Lelouch

Voyez-vous beaucoup de films au cinéma?

Pas assez, hélas. Quand je suis à Londres, je n’ai pas le temps car je travaille, et près de chez moi, dans l’ouest de l’Angleterre, les cinémas ne programment que des blockbusters.

Philippe Lioret

Vos acteurs viennent-ils de la rue ou de la Royal Shakespeare Academy?

Je n’ai pas d’idées préconçues, tout dépend du personnage. Je ne fais pas de distinction entre un acteur et un non-acteur. Si un non-acteur peut tenir un rôle dans un film, c’est qu’il est acteur lui aussi, non?

Prenez Dave Johns: c’est un comique, il vient de la scène, personne ne l’imaginait dans une partition dramatique. Mais il possède une proximité avec le milieu ouvrier et je savais qu’il serait immédiatement crédible dans Moi, Daniel Blake, qu’il trouverait le bon tempo.

Antony Cordier

Vos scènes de « débats politiques » ou d’opposition entre deux groupes, comme celle de Land and Freedom, sont souvent remarquables. Elles forment une sorte de rendez-vous attendu dans vos films. À quels principes d’écriture et de mise en scène obéissez-vous quand vous devez aborder une scène de ce genre?

La question de la forme se pose dès l’écriture. Pour que la scène paraisse naturelle, il faut des dialogues simples et percutants. Je tourne toujours avec deux caméras, l’une avec une longue focale, l’autre avec une focale plus courte. L’idée consiste à laisser une marge de manœuvre plus grande aux comédiens.

Les acteurs, d’ailleurs, parlons-en. Pour Land and Freedom, j’en ai choisi certains en fonction de leur appartenance politique. J’avais frappé à la porte d’un syndicat d’une petite banlieue et j’en ai recruté un de tradition plutôt à gauche et un autre plus à droite. Quand ils débattaient, on sentait qu’ils maîtrisaient leur sujet. Ils ne contentaient pas de réciter leur texte, ils argumentaient avec passion, parfois avec leurs mots à eux. Mélanger des militants engagés et des acteurs expérimentés apportait à la scène cette véracité que je recherchais.

Arnaud Desplechin

Donnez-nous le nom d’un écrivain qui compte pour vous?

En tant qu’Anglais, Shakespeare reste la référence absolue, incontournable, un maître indépassable en termes de dramaturgie.

Patrice Leconte

En 2006, Le vent se lève a été projeté au tout début du Festival de Cannes – ce qui, dit-on, n’est pas une bonne chose pour espérer figurer au palmarès. Dans le jury, dont je faisais partie, nous l’avons tous adoré. Lors de la soirée de clôture, je vous avais repéré dans la salle. Au fur et à mesure que les lauréats étaient nommés, vous aviez un sourire qui signifiait « Non, ce n’est pas possible, je n’ai quand même pas la Palme d’or? »…

Quand celle-ci a été annoncée, vous étiez comme l’enfant au pied du sapin le jour de Noël, c’était très émouvant. Qu’avez-vous précisément ressenti dans de tels moments? Une précision: cette année-là, les délibérations concernant la Palme ont duré moins de deux minutes. Elle vous a été décernée à l’unanimité.

Ah bon, vraiment! Je suis très heureux de l’apprendre, vous remercierez chaleureusement Patrice Leconte de ma part. Maintenant, très honnêtement, je ne me souviens pas de ce que j’ai ressenti. Une immense joie, évidemment. Je considère néanmoins qu’une récompense ne revient pas uniquement à son réalisateur, elle revient à toute la troupe du film. C’est un peu comme une équipe de foot victorieuse dont je serais le capitaine. Jamais je ne me sentirai important parce que j’ai gagné un prix, il faut être stupide pour se croire plus important qu’un autre.

Stéphane Brizé

Vous vous êtes inscrit dans un cinéma dit « politique » depuis vos débuts, imposant un regard sur la violence et la souffrance sociale. Mais au cours de votre carrière, vous êtes-vous parfois senti prisonnier de votre oeuvre? Vous êtes-vous interdit plus ou moins consciemment d’aller explorer d’autres thèmes?

M’aventurer sur le terrain de la science-fiction, du thriller ou de la comédie ne m’a jamais tenté. D’ailleurs, pourquoi le ferais-je, alors qu’il existe déjà des spécialistes bien plus compétents que moi? Inscrire une intrigue dans les milieux pauvres, ou populaires, ouvre mille perspectives dramatiques. On y trouve des personnages obligés de lutter pour leur survie, généreux, qui se soutiennent mutuellement et dont j’apprécie les qualités humaines. Et puis on sait bien, depuis Marx, que si révolution sociale il y a, elle viendra de la classe ouvrière et pas des nantis. Voilà pourquoi je lui reste fidèle, à la fois politiquement et artistiquement.

Pensez-vous que les films dits « sociaux » peuvent, d’une manière quelconque, influer sur la marche du monde?

Un film n’est qu’une petite voix dans le monde du cinéma qui lui-même n’est qu’une minuscule voix dans un monde où règne la cacophonie. Difficile d’en mesurer l’impact. Tout dépend des spectateurs, de la manière dont ils le digèrent, s’ils en débattent après ou s’ils vont boire des bières en pensant à autre chose.

Marie-Castille Mention Schaar

Y a-t-il un ou plusieurs films que vous regardez systématiquement avant de commencer un tournage?

Je suis incapable de regarder un film avant d’en débuter un. Je n’ai de toute manière pas besoin de revoir La bataille d’Alger, les films tchèques de Milos Forman, certains chefs-d’oeuvre de Bresson ou du néoréalisme italien, ils vivent en moi, je les connais par coeur, je m’inspire depuis toujours de leur rythme, de leur simplicité et de leur humanité.

Virginie Efira

J’ai entendu dire que vous comptiez arrêter le cinéma. J’espère que ce n’est pas vrai…

Par chance, je me porte bien pour mon âge. Mais c’est un métier qui exige une telle endurance, une telle énergie. Pour être sincère, je n’ai encore rien décidé…

Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, avec Dave Johns, Hayley Squires, Dylan McKiernan… Sortie: 26 octobre.

 
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Publié par le novembre 2, 2016 dans Uncategorized

 

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