Source : William Blum, le 02/10/2016

Le Rapport Anti-Empire N°145

Guerre froide aujourd’hui, demain et jusqu’à la fin du monde

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« La Russie suspectée de manipuler les élections. Les États-Unis enquêtent sur un plan visant à semer le doute parmi les électeurs. » (“Russia suspected of election scheme. U.S. probes plan to sow voter distrust.”)

Telle est la Une de la première page du Washington Post du 6 septembre. Réfléchissez : l’élection que les Américains sont contraints d’endurer, rongés par l’embarras, se demandant s’ils ne doivent pas émigrer, renoncer à leur citoyenneté ; une élection qui fait vomir les pères fondateurs qui se retournent dans leur tombe… tout ça parce que les diables russes sèment le doute parmi les électeurs. Qui l’aurait cru ?

Mais bien sûr, c’est comme ça que sont les communistes – Oh pardon, ils ne sont plus communistes ! Alors que sont-ils ? Ah oui, ils ont toujours cette horrible vieille idée que les gens honnêtes de par le monde ne peuvent que condamner – ils veulent s’opposer à la domination du monde par l’Amérique. Quel culot !

La première Guerre froide a effectué une lobotomie chez les Américains, et a remplacé leur matière grise par de la matière virale anti-communiste, provoquant ainsi plus de 70 ans de stupidité nationale.

Pour tous ceux d’entre vous qui ont manqué cet évènement amusant, j’ai une bonne nouvelle : la Guerre froide N°2 est là, plus grande et plus stupide que jamais. La Russie et Vladimir Poutine sont à chaque occasion et automatiquement vilipendés pour toutes sortes de vilénies. L’histoire qui suit le titre ci-dessus du Washington Post ne prend même pas la peine d’inventer quelque chose qui pourrait constituer un semblant de preuve de ce qu’il avance. Le journal présente une accusation, en faisant remarquer toutefois que « La communauté du renseignement ne dit pas qu’elle a des preuves définitives d’une telle manipulation, ou qu’il existe des plans russes pour la commettre. » Mais le titre de la page Une en fait office.

De même, dans son débat contre Donald Trump, Hillary Clinton a accusé la Russie de toutes sortes de piratages d’ordinateurs. Même Trump, qui n’est pas habituellement un maniaque de la précision, l’a défiée de pouvoir fournir le moindre soupçon de preuve. Elle n’avait rien à proposer.

De toute façon, tout ceci n’est que diversion. Ce n’est pas le piratage en tant que tel qui inquiète l’establishment, c’est la révélation de leurs mensonges qui les fait grimper au mur. Le piratage du Comité national démocrate à la veille de la convention du parti révéla une quantité de courriers électroniques internes embarrassants, contraignant la présidente du comité Debbie Wasserman Schultz à la démission.

Le 12 septembre, on pouvait lire dans le Post qu’un médecin connu avait demandé que Clinton subisse des examens pour déceler d’éventuels poisons à la suite de son malaise à New York : « Je n’ai confiance ni en M. Poutine ni en M. Trump. Avec ces deux-là tout est possible. », avait déclaré ce bon docteur.

L’on pourrait donner de nombreux autres exemples des préjugés puérils du Post contre la Russie. L’un des sujets les plus communs a été la Crimée. « L’invasion » de la péninsule de Crimée en Ukraine par Moscou en février 2014 est constamment citée comme une preuve de la politique étrangère belligérante et expansionniste de Moscou, d’où ressort la nécessité pour Washington d’alimenter une fois de plus le budget monstrueux de la défense. Mais l’on n’a jamais rappelé que la Russie a réagi à un coup d’État soutenu par les États-Unis qui avait renversé le gouvernement de l’Ukraine démocratiquement élu à la frontière de la Russie, et l’avait remplacé par un régime où les néo-nazis, complets avec Swastika, se sentent tout à fait chez eux. La Russie l’a « envahie » pour venir en aide aux Ukrainiens de l’Est dans leur résistance à ce gouvernement, et n’a même pas eu à franchir la frontière dans la mesure où elle détenait déjà une base militaire sur place.

Voilà des décennies que L’OTAN (= USA) encercle la Russie. Le Ministre des Affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, a saisi l’extrême impudence de ce fait dans sa remarque du 27 septembre 2014 : « Excusez-nous d’exister au milieu de vos bases. »

Par contraste, voici un mot du secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry : « L’OTAN n’est une menace pour personne. C’est une alliance défensive. Elle est simplement destinée à assurer la sécurité. Elle n’est pas dirigée contre la Russie ou contre qui que ce soit. » [1]

Les exercices militaires de l’OTAN dans cette région sont fréquents, presque permanents. L’encerclement de la Russie est presque complet à l’exception de la Géorgie et de l’Ukraine. En juin, le Ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, Frank-Walter Steinmeier, a scandaleusement accusé l’OTAN de bellicisme à l’égard de la Russie. Comment réagiraient les États-Unis si les Russes provoquaient un coup d’État au Mexique ou au Canada et le faisaient suivre d’exercices militaires dans la région ?

Depuis la fin de la Guerre froide, l’OTAN a désespérément cherché une raison pour justifier son existence. Leur problème peut être résumé par une question : Si l’OTAN n’avait jamais existé, quels arguments pourrait-on donner pour la créer aujourd’hui ?

L’arrogance incroyable de la politique des États-Unis en Ukraine a été incarnée à la perfection par la remarque de Victoria Nuland, Secrétaire adjointe au Département d’État en réaction à une possible objection de l’Union européenne sur le rôle des États-Unis en Ukraine : « L’Union Européenne, on l’emmerde, » a-t-elle déclaré de manière charmante.

Contrairement aux États-Unis, la Russie ne cherche pas à dominer le monde, ni même à dominer l’Ukraine, ce que Moscou pourrait faire facilement, si elle le désirait. Et d’ailleurs l’Union soviétique n’a pas entrepris de dominer l’Europe de l’Est après la Seconde Guerre mondiale. Il faut se rappeler que l’Europe de l’Est est devenue communiste parce qu’Hitler, avec l’approbation des Occidentaux, s’en était servie comme autoroute pour envahir l’Union soviétique en vue d’éliminer définitivement le bolchévisme, et que pendant les Première et Seconde Guerres mondiales, les Russes ont perdu environ 40 millions de victimes parce que l’Occident avait par deux fois utilisé cette autoroute pour envahir la Russie. Pas étonnant qu’après la Seconde Guerre mondiale les soviets aient voulu fermer cette autoroute.

La campagne du Washington Post pour décrire la Russie comme l’ennemi est implacable. Encore le 19, nous pouvions lire dans ses colonnes : « Les services de renseignement US et les services de police procèdent à une enquête sur ce qu’ils voient comme une vaste opération secrète de la Russie aux États-Unis pour discréditer les prochaines élections présidentielles et les institutions politiques des États-Unis, ont annoncé des officiels des services de renseignement et du Congrès. »

Rien, cependant, ne peut se comparer au discours du Président Obama à l’Assemblée Générale des Nations Unies (le 24 septembre 2014) où il a classé le Russie parmi les trois plus grandes menaces pour le monde, avec l’État Islamique et le virus Ébola.

Une guerre entre les puissances nucléaires que sont les États-Unis et la Russie est « impensable ». Sauf que les militaires américains y pensent, comme le général de la Guerre froide Thomas Power, parlant d’une guerre nucléaire ou d’une première frappe par les États-Unis : « L »idée générale est de tuer ces salauds ! A la fin de la guerre, s’il ne reste que deux américains et un russe, c’est nous qui avons gagné. » La réponse de l’une des personnes présentes a été : « Il faut s’assurer qu’il y ait un homme et une femme. » [2]

Réponses de la gauche à mes attaques contre l’Islam radical

Il n’est pas dans mes intentions de reprendre la discussion animée au sujet de mes articles récents appelant à la destruction de l’EI, qui a conduit nombre de mes lecteurs à me critiquer : cinquante d’entre eux ont demandé à être retirés de ma liste de diffusion, mais j’espère que beaucoup d’entre eux trouveront intéressant le résumé suivant des objections qu’ils ont émises ou sous-entendues.

  1. Ils sont suffisamment religieux pour ne pas apprécier ce qu’ils détectent comme étant mon inclination religieuse moins que fervente.
  2. Ils refusent de reconnaître un contexte ou une motivation islamique, définissant l’EI comme rien de plus que des mercenaires des États-Unis, d’Israël, d’Arabie Saoudite – fin de la discussion. Ou des sectes Salafistes ou Wahhabites, pas vraiment islamiques, insistent-ils, pour épargner à l’Islam tout risque de contamination.
  3. Ils n’apprécient pas que je ne fasse pas une distinction claire entre I’EI et Islam en général, et sont particulièrement agacés par mon usage des termes « Islam radical » ou « Terrorisme islamique ». (J’ai fait remarquer que d’habitude en Occident, et à juste titre, on associait le terrorisme Stern et Irgun avec Ies juifs et le terrorisme de l’IRA avec les catholiques.)

Pour mémoire, je condamne ces musulmans qui s’engagent dans des attaques suicides, au couteau et dans tout autre djihad meurtrier, ceux qui vantent et enseignent la gloire et les récompenses célestes de tels actes, et ceux qui prêchent que tous les non-musulmans sont des infidèles et des ennemis. Dans ce contexte, ce n’est pas une excuse de citer les divers actes d’horreur commis par les États-Unis ou les Occidentaux, particulièrement quand les objectifs des djihadistes (restaurants, théâtres, magasins, passants, etc.) n’ont habituellement rien à voir avec l’impérialisme occidental.

  1. Ils sont ennuyés que je ne mentionne pas l’habituelle liste des atrocités américaines comme étant responsables des horreurs de l’Islam radical, qu’ils ne voient que comme de simples représailles. (Voir la partie 3 ci-dessus.)
  2. Ils haïssent la politique étrangère américaine encore plus que moi, sentiment dont je ne savais pas qu’il était si répandu, ni même possible.
  3. Je soutenais l’usage de la force militaire contre I’EI et consorts, très mauvais point contre moi, dans la mesure où une telle force est considérée par les gens de gauche comme le péché originel et ne peut en aucun cas aboutir à quelque chose de bien. Mais notre bombardement « accidentel » des troupes syriennes le 16 septembre et la mort et les blessures d’environ 160 personnes donnent clairement raison à mes critiques.

Les élections US

En plusieurs occasions durant les récentes primaires américaines, il a été demandé au sénateur Bernie Sanders, s’il s’associerait à un autre candidat au cas où il ne remportait pas les primaires pour le camp démocrate. Sa réponse ressemblait à ceci : « S’il arrive que je ne remporte pas ce processus, est-ce que je courrais en dehors du système ? Non, j’ai fait la promesse que je ne le ferais pas et je me conformerai à cette promesse. Et j’ajoute ceci : Et la raison pour cela est que je ne veux pas être la cause de l’élection d’un républicain de droite à la présidence des États-Unis. » [3]

En conséquence, il va être responsable de l’élection d’une démocrate de droite à la présidence des États-Unis d’Amérique. Il y a sûrement matière à discussion pour savoir qui est plus à droite, de Clinton ou de Trump. En matière de politique étrangère, il est sûr que c’est Clinton qui est le plus à droite. Il n’y a qu’à se rappeler la Syrie, l’Irak, le Honduras, la Yougoslavie, la Libye…

La révélation que le parti démocrate préférait Clinton à Sanders est une raison suffisante pour que Sanders ait rompu sa promesse et accepté l’offre du parti Vert d’être leur candidat.

« Qualifié » est un mot que l’on entend souvent dans cette campagne. On nous dit qu’Hillary est éminemment qualifiée et que Donald ne l’est absolument pas. Mais quelle peut être la signification de ce mot dans ce contexte ? Si un candidat ne partage pas votre opinion sur les sujets les plus importants, devez-vous vous inquiéter qu’il ou elle ne soit pas « qualifié(e) ? »

Raison numéro 39 457 pour abandonner le capitalisme

Macy’s, un des hypermarchés les plus importants des États-Unis, vient d’annoncer qu’il fermerait 100 de ses magasins. Imaginez un instant tout ce qui a été mis en œuvre pour créer chacun d’eux, depuis sa conception et sa construction jusqu’à son ouverture, l’embauche de son personnel et son approvisionnement. Tout cela va bientôt disparaître, ne laissant que les coquilles vides des bâtiments, les visions choquantes pour les voisins, les milliers d’emplois perdus… tout ça parce que l’objectif de profit net n’a pas été atteint.

Un tel gâchis, tant de magasins vides, et en même temps tant de chômeurs.

A peu près autant de maisons vides, et en même temps tant de gens sans domicile.

Peut-on imaginer qu’un président américain puisse ouvertement prêcher une guerre étrangère pour défendre ce capitalisme ?

Notes

[1] Washington Post, le 3 décembre 2015

[2] Diverses sources internet, dont les infos de Wikipedia sur Thomas Powers

[3] Democracy Now!, le 9 juin 2016

Source : William Blum, le 02/10/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.