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Poutine, Hollande, Porochenko et Merkel à Berlin pour discuter de l’avenir de l’Ukraine

20 Oct

« Je suis contre la présence du Donbass dans le giron de l’Ukraine. C’est une région qui nous est absolument étrangère par l’esprit. »


Les dirigeants russe, allemand, français et ukrainien doivent se rencontrer mercredi 19 octobre, à Berlin, pour débattre d’un plan de rétablissement de la paix en Ukraine. Qu’attendent les autorités ukrainiennes de ces négociations et quelles sont les perspectives de règlement pacifique de la situation dans le Donbass ? Enquête à Kiev et Lvov des correspondants de Kommersant Maxim Iioussine et Ianina Sokolovskaïa.

Rencontre informelle au format de Normandie. De gauche à droite : Angela Merkel, Vladimir Poutine, Petro Porochenko et François Hollande. Crédits : kremlin.ru
Rencontre informelle au format de Normandie en octobre 2015. De gauche à droite : Angela Merkel, Vladimir Poutine, Petro Porochenko et François Hollande. Crédits : kremlin.ru

« Peu importe qui a tué Motorola »

24 heures encore avant l’annonce de l’ouverture de ces négociations au format de Normandie, on avait l’impression que le processus de paix en Ukraine était gelé pour longtemps, et ce notamment après l’assassinat, le 16 octobre, à Donetsk, du chef du bataillon pro-russe Sparta, Arseni Pavlov, plus connu sous le surnom de « Motorola ».

Plusieurs députés ukrainiens ont attribué sa mort au Groupe de diversion et de renseignement ukrainien (DGR) et ont proclamé « une victoire éclatante dans la guerre contre les séparatistes ». Le parlementaire Igor Mossiïtchouk, du Parti radical, a même promis de communiquer « les détails de la liquidation de Motorola » après qu’il aurait discuté avec les exécutants de cet assassinat.

Les représentants des autorités ukrainiennes interrogés par Kommersant se sont toutefois montrés plus prudents, évitant de revendiquer la responsabilité d’une opération que les partenaires occidentaux de l’Ukraine peuvent parfaitement qualifier d’attentat terroriste, ce qui risquerait de créer des difficultés supplémentaires, à Berlin, pour le président Porochenko.

« Rien ne prouve que celui que l’on surnommait Motorola a été liquidé par les forces de l’ordre ukrainiennes », a ainsi déclaré à Kommersant le député du Bloc Petro Porochenko (BPP) à la Rada Alexander Tchernenko. « Tout indique au contraire qu’il a été tué par les siens. Ce n’est pas le premier mort parmi les seigneurs de guerre séparatistes, et, vraisemblablement, pas le dernier non plus », est persuadé le parlementaire.

Interrogé sur l’influence potentielle de l’assassinat d’Arseni Pavlov sur la situation dans le Donbass, l’analyste politique Viktor Oukolov, proche de l’administration du président ukrainien, a répondu à Kommersant : « Peu importe qui a tué Motorola : ce n’est pas une figure assez importante, aux yeux de Moscou, pour changer toute la stratégie de la Russie dans l’est de l’Ukraine. La partie russe ne soulèvera pas cette question à Berlin. Et l’Union européenne non plus, vu que la culpabilité de Kiev dans cet assassinat n’est pas prouvée, et qu’elle ne peut pas l’être. »

«Le front s’est rapproché des villes »

Malgré l’affrontement qui s’est déchaîné dans les discours après la mort de Motorola, aucun des interlocuteurs de Kommersant, à Kiev, ne croit au retour de la guerre dans le Donbass. « La rhétorique patriotique et cinglante lors des interventions publiques face à un auditoire exalté est une chose, mais la politique réelle en est une autre, affirme ainsi une source deKommersant proche du gouvernement ukrainien. Et pour ceux qui vivent dans le monde de la politique réelle, il est clair qu’on ne verra pas éclater de combats de grande ampleur, que la guerre ne recommencera pas dans le Donbass. Aucun des camps n’y est prêt aujourd’hui. »

« Le front s’est rapproché des villes, poursuit le directeur de l’Institut des stratégies globales de Kiev Vadim Karassev. Toute avancée de l’un ou l’autre camp entraînerait énormément de victimes, et ni Kiev, ni Donetsk, ni Lougansk ne sont prêtes à prendre ce risque. Et même à Moscou, une telle perspective est loin de provoquer l’extase. Le Kremlin semble avoir aujourd’hui fait le pari de la pression diplomatique afin d’obtenir, avec l’aide de l’Occident, que l’Ukraine applique les accords de Minsk dans des interprétations qui arrangent la Russie. »

Le Donbass dans le rôle de la Republika Srpska

Les autres interlocuteurs de Kommersant à Kiev se sont exprimés dans le même sens. « Le processus de Minsk est mort. Simplement, personne ne se décide à le dire à haute voix. Et tout le monde fait semblant de l’appliquer, en jouant un spectacle destiné aux intermédiaires occidentaux », a déclaré, sous couvert de l’anonymat, un député à la Rada suprême issu de la coalition au pouvoir, qui inclut le BPP et le Front populaire.

Aucun des parlementaires interrogés par Kommersant ne s’est montré plus enthousiaste à propos de l’application des accords de paix conclus en février 2015. Pour eux, le rôle positif du processus de Minsk est aujourd’hui épuisé pour l’Ukraine.

« La Russie cherche à utiliser Minsk pour faire jouer aux républiques populaires de Donetsk (RPD) et Lougansk (RPL), en Ukraine, le même rôle de cheval de Troie qu’assume la République serbe de Bosnie (ou Republika Srpska). Ils doivent devenir un boulet enchaîné à nos pieds. Un élément étranger bloquant toutes nos tentatives de nous rapprocher de l’Occident, de nous libérer de l’héritage soviétique », a affirmé, de son côté, un collaborateur de l’administration du président ukrainien.

L’analyste politique Viktor Oukolov développe pour sa part l’idée suivante : « Avant de soulever la question de l’adoption d’une loi sur des élections locales dans le Donbass, comme l’exigent de nous nos partenaires occidentaux, quelques conditions préalables doivent absolument être remplies. Premièrement, tous les citoyens russes combattant dans les rangs des séparatistes doivent quitter le territoire de l’Ukraine, afin qu’il ne reste, à Donetsk et Lougansk, que des combattants possédant un passeport ukrainien. Deuxièmement, tout l’équipement militaire russe doit être évacué du Donbass. Et troisièmement, il faut obtenir de fermes garanties que les personnes déplacées, se trouvant actuellement dans d’autres régions de l’Ukraine, pourront aussi participer à ces élections. »

En quête d’un nouveau format

On peut déduire des propos de M. Oukolov que ce sont précisément ces exigences que le président Petro Porochenko s’apprête à exprimer lors de sa rencontre, à Berlin, avec Vladimir Poutine, Angela Merkel et François Hollande. Et c’est cette même position qu’ont tenté de défendre les représentants ukrainiens au cours des dernières négociations avec les intermédiaires américains et européens.

Les interlocuteurs de Kommersant ne l’ont pas caché : ces négociations n’ont pas été faciles. Tous les partenaires occidentaux n’étaient pas disposés, et de loin, à accepter l’approche ukrainienne, considérant que Kiev cherche en réalité un prétexte pour ne pas remplir ses obligations prescrites par les accords de Minsk. Au nombre de ces dernières : l’adoption par la Rada de lois sur des élections locales dans le Donbass et sur l’amnistie des combattants n’ayant pas commis de crimes graves, ainsi que la confirmation, en deuxième lecture, d’amendements au chapitre sur la décentralisation de la constitution ukrainienne.

Ce dernier point est particulièrement difficile à respecter pour les autorités ukrainiennes : l’introduction de changements à la constitution exige la majorité constitutionnelle (deux tiers des effectifs de la Rada), quasiment inatteignable.

Lorsqu’ils abordent cette question lors d’interventions publiques, les responsables politiques ukrainiens s’expriment de façon très émotionnelle. Dernier exemple en date, le discours du député à la Rada et ancien journaliste de télévision Mustafa Nayyem sur le plateau de l’émission Liberté de parole, diffusée sur la chaîne télévisée ICTV : « Nous assistons aujourd’hui à une tentative de placer le président aussi bien que le parlement entre le marteau et l’enclume. D’un côté, il y a les partenaires occidentaux, de l’autre – notre propre peuple, qui qualifie les concessions que l’on exige de nous de trahison. Et il a raison. C’est sous la menace d’une arme, en agitant la peur du peloton d’exécution que l’on nous propose de changer notre constitution. Alors que dans de nombreux pays, on ne modifie la constitution qu’une fois par siècle ! »

Pour autant, les autres parlementaires interrogés par Kommersant se sont montrés beaucoup moins dramatiques en privé. « Les diplomates occidentaux continuent d’affirmer leur soutien au format de Minsk de façon rituelle, mais ils ont notablement réduit la pression, a notamment confié le député du BPP Alexander Tchernenko. Car les Européens autant que les Américains le comprennent : il y a certaines choses que le président ne peut tout simplement pas faire, au risque de provoquer une vague de protestations et la déstabilisation de la situation dans le pays. Ce qui explique que parallèlement aux discours sur l’absolue nécessité de réaliser les accords de Minsk, on va continuer de chercher un nouveau format, dont les acteurs pourraient élaborer de nouvelles solutions, plus acceptables pour nous. »

Pour Kiev, l’option idéale serait de faire entrer les États-Unis à la table des négociations sur le Donbass. Pourtant, admettent les interlocuteurs de Kommersant, dans la situation actuelle, un tel scénario sera invariablement bloqué par Moscou. Ils estiment qu’il ne faut attendre aucune percée sur la question avant janvier de l’année prochaine, quand la nouvelle administration commencera effectivement sont travail à la Maison Blanche.

Le pari sur Hillary

Dans la campagne électorale américaine, Kiev a misé sur Hillary Clinton. L’ambassadeur ukrainien à Washington, Valeri Tchaly, prend la parole à la télévision de façon étonnamment catégorique pour un diplomate, appelant les citoyens des États-Unis à ne voter en aucun cas pour Donald Trump.

Pour autant, même dans le cas d’une victoire de Mme Clinton et du maintien à la Maison Blanche d’une administration démocrate, les interlocuteurs de Kommersant à Kiev ne sont pas certains que Washington sera disposée à soutenir autant l’Ukraine que par le passé.

« Il existe un risque que la nouvelle équipe de politique étrangère de Clinton ne comporte plus de lobbyiste de l’Ukraine, a regretté un député de la coalition au pouvoir, qui souhaite garder son anonymat. Après le Nouvel An, notre principal ami et allié, le vice-président Joe Biden, doit perdre son poste. En outre, il n’y a aucune certitude que la secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland, aujourd’hui en charge de l’Ukraine au Département d’État, conserve sa sphère de responsabilité. »

La Syrie à l’aide de l’Ukraine

Toutefois, même l’« ami et allié » de l’Ukraine Joe Biden, au cours des dernières négociations avec le président Porochenko à New York, dans le cadre de l’Assemblée générale de l’ONU, s’est montré critique. « Biden a très fermement dit que le temps des discussions sur les réformes était révolu et qu’il fallait se mettre à les appliquer. Il a également prévenu que le non respect par Kiev de ses obligations liées aux accords de Minsk pourrait compliquer, pour les États-Unis, le dialogue avec l’Europe, et détruire le front antirusse uni », a confié à Kommersant une source, à Kiev, proche du gouvernement.

Pourtant, la situation mondiale a changé de façon notable depuis ces dernières négociations entre Joe Biden et Petro Porochenko. Le conflit en Syrie et la situation à Alep ont causé une détérioration brutale des relations de la Russie avec les États-Unis et certains pays de l’UE. « Il est possible que cette circonstance joue en notre faveur, a expliqué un député du BPP. Il y a encore un mois, il semblait très peu probable que les sanctions européennes contre la Russie soient maintenues sous leur forme actuelle. De plus en plus de pays de l’UE réclamaient qu’elles soient adoucies. Mais aujourd’hui, le contexte est tout autre. La Russie est accusée de crimes de guerre à Alep, et bien que formellement, les sanctions ne soient pas liées avec la Syrie, un quelconque adoucissement n’est plus du tout à l’ordre du jour. Pas plus qu’il n’est d’actualité de renforcer la pression sur l’Ukraine : l’adversaire le plus déterminé du Kremlin. »

Dans ce contexte géopolitique, la question de l’avenir du Donbass lui-même et de la possibilité de sa réintégration dans le giron de l’État ukrainien – qu’envisagent les accords de Minsk – est reléguée au second plan.

« On a quasiment cessé de parler du Donbass : il n’est plus évoqué ni dans les débats publics, ni à la Rada, ni à la télévision. On a l’impression qu’aucun politique ne s’inquiète sérieusement du destin de la région », constate l’analyste ukrainienne Elena Derevyanko, interrogée par Kommersant.

Amputation du Donbass

Ostap Drozdov, journaliste de télévision très célèbre à Lvov (ou Lviv), a développé le sujet pour Kommersant : « Je suis contre la présence du Donbass dans le giron de l’Ukraine. C’est une région qui nous est absolument étrangère par l’esprit. C’est une tumeur cancéreuse, qui va développer ses métastases dans tout le pays. Tant que le Donbass restera en Ukraine, nous sommes condamnés à subir des tentatives de faire de nous une partie du monde russe. »

M. Drozdov affirme que la volonté d’amputer le Donbass gagne de plus en plus de terrain en Ukraine occidentale, traditionnellement considérée comme le bastion de l’esprit nationaliste. Le journaliste a confié que parmi les soldats ayant combattu dans l’est de l’Ukraine venus s’exprimer sur le plateau de son émission, un sur deux serait d’accord pour séparer les « régions rebelles » du Donbass et établir la nouvelle frontière étatique le long de l’actuelle ligne de démarcation.

Au niveau officiel, toutefois, on préfère se garder de telles déclarations. Même les détracteurs les plus violents du processus de Minsk ne se risquent pas à mettre publiquement en doute la nécessité de protéger l’intégrité territoriale de l’État ukrainien.

De fait, la position officielle des autorités ukrainiennes et du corps des députés demeure inchangée. Une position de nouveau exposée, pour Kommersant, par un autre natif de Lvov, le député du Front populaire à la Rada Mikhaïl Khmil : « Les territoires occupés doivent revenir dans le giron de l’Ukraine. Il ne saurait être question d’aucun statut spécial, différent des autres régions. Et des changements au chapitre sur la décentralisation de la constitution ne seront envisagés qu’une fois que Donetsk et Lougansk, ainsi que toute l’étendue de la frontière avec la Russie, seront revenues sous contrôle ukrainien. Tant que ce ne sera pas le cas, organiser de quelconques élections locales est absurde. Tout comme il est absurde de faire pression sur nous dans le cadre du format de Normandie. »

On sait que Moscou, de son côté, insiste pour que l’Ukraine ne rétablisse le contrôle sur sa frontière qu’après avoir introduit à sa législation tous ces changements prévus par les accords de Minsk.

De nouveau, on se retrouve face à un cercle fermé. Et à un casse-tête insoluble pour les intermédiaires occidentaux, qui ont malgré tout décidé d’entreprendre une nouvelle tentative de réanimer le « format de Normandie » et le processus de paix dans le Donbass.

 
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Publié par le octobre 20, 2016 dans Uncategorized

 

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